Une frange croissante de la communauté de défense indienne a adressé une liste claire de priorités au Premier ministre Narendra Modi, appelant à une intervention politique et financière ciblée pour relancer plusieurs programmes militaires indigènes qui ont peu progressé au cours de la dernière décennie. Malgré un discours ferme en faveur de l’autonomie stratégique et de nombreuses initiatives politiques visant à stimuler la production de défense nationale, plusieurs projets phares conçus pour réduire la dépendance aux importations restent bloqués, sous-financés ou englués dans des cycles d’approbation prolongés depuis l’arrivée du gouvernement actuel.
En tête de cette liste figure le programme de moteur aéronautique Kaveri, affecté par un sous-financement chronique et l’absence d’une feuille de route claire et contraignante pour sa relance. Bien que des tentatives récentes aient été faites pour adapter ce moteur aux applications navales et pour drones, le manque d’un engagement financier durable empêche son développement en une capacité stratégique capable de soutenir les futurs programmes d’avions de combat.
Le secteur de l’aviation navale subit une inaction similaire. Le projet du « Twin Engine Deck Based Fighter » (avion de combat bimoteur destiné aux porte-avions indiens), qui doit devenir l’appareil embarqué de référence de la Marine indienne, attend toujours une approbation formelle. Malgré les assurances répétées sur la poursuite du programme, l’absence de validation par le Cabinet Committee on Security a gelé tout élan. Ce retard impacte aussi la planification industrielle et la cohérence avec d’autres programmes parallèles, notamment l’Advanced Medium Combat Aircraft (AMCA), qui subit lui-même des retards et des blocages décisionnels malgré son statut de programme phare indien pour un chasseur de cinquième génération.
Sur le plan maritime, l’approbation pour la construction du deuxième porte-avions indigène indien, IAC-2, reste introuvable. Cette indécision prolongée engendre une incertitude pesante sur la planification stratégique à long terme de la Marine, tout en mettant en péril la continuité et le savoir-faire des équipes de conception navale et des chantiers. Parallèlement, le programme de sous-marins conventionnels indigènes stagne, créant un déficit critique dans la capacité sous-marine alors que les plateformes anciennes arrivent en fin de cycle de vie.
Dans le domaine des systèmes terrestres, le programme de Wheeled Armoured Platform (plateforme blindée sur roues) a très peu avancé, les commandes restant trop limitées pour permettre une montée en puissance industrielle ou réaliser des économies d’échelle. Le véhicule de combat d’infanterie Abhay, autrefois présenté comme une solution de nouvelle génération, n’a pas été mis en service, ce qui représente un gaspillage de plusieurs années de développement. De même, le missile antichar guidé portable Man-Portable Anti-Tank Guided Missile et sa version dérivée Amogha restent en suspens, sans commandes fermes, tandis que l’armée continue de dépendre de systèmes importés pour répondre aux besoins urgents.
La situation est tout aussi préoccupante dans les domaines de l’artillerie et des chars. Le projet d’artillerie automotrice Bhim a été purement et simplement abandonné, malgré son potentiel à fournir une solution indigène de canon chenillé. Les systèmes d’artillerie nationaux, bien que développés et testés, demeurent souvent marginalisés ou commandés en quantités trop réduites, ce qui compromet les économies d’échelle nécessaires à la pérennité des industriels locaux. Le programme du char de combat principal Arjun, malgré les améliorations démontrées et les mises à jour progressives, souffre d’un manque d’attention manifeste, avec des commandes limitées et une absence d’engagement à long terme de l’armée.
Pour de nombreux experts et anciens militaires, le fil conducteur parmi ces nombreux programmes n’est pas un manque de compétence technologique, mais un soutien politique inconstant, un financement fragmenté et une prise de décision lente. La demande exprimée par la communauté de défense ne vise donc pas le lancement de nouveaux projets, mais davantage la levée de blocages entravant les programmes existants. Selon eux, une intervention directe du cabinet du Premier ministre est nécessaire pour imposer des calendriers, garantir des commandes fermes et aligner les forces armées, la bureaucratie et l’industrie autour d’une feuille de route claire pour le développement des capacités indigènes.
Face à un environnement de sécurité extérieur de plus en plus exigeant et à des dépendances à l’importation plus risquées, la pression pour relancer et accélérer ces programmes en suspens devient croissante. Le choix du gouvernement d’agir sur cette liste de priorités déterminera si l’Inde réussira à faire de son ambition d’autonomie stratégique une politique durable de construction de capacités, ou si ce ne sera qu’un ensemble de promesses non tenues.