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En octobre 2024, l’Inde a finalisé un contrat de 4 milliards de dollars avec les États-Unis pour l’acquisition de 31 drones MALE (Moyenne Altitude, Longue Endurance) MQ-9B auprès de General Atomics, faisant d’elle le principal opérateur mondial de ces appareils de haute technologie. Cette commande, dont le coût unitaire varie entre 110 et 129 millions de dollars, comprend 15 drones SeaGuardian destinés à la Marine indienne ainsi que huit SkyGuardian attribués à l’armée de terre et à l’armée de l’air. Elle inclut également des armements avancés ainsi que la création d’une infrastructure de maintenance, réparation et révision (MRO) en Inde.

Toutefois, ce contrat suscite des débats, notamment dans un contexte de tensions commerciales accrues entre l’Inde et les États-Unis sous l’administration Trump, qui critique notamment les achats pétroliers russes de New Delhi. Les restrictions limitant l’usage des drones au seul espace aérien indien ainsi que les interrogations sur leur rapport coût-efficacité conduisent certains observateurs à se demander si l’Inde ne verse pas une sorte de « jizya » à Washington à travers cette acquisition onéreuse.

Les MQ-9B, déclinés en versions SeaGuardian et SkyGuardian, sont conçus pour les missions de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR). Ils peuvent emporter des armements sophistiqués tels que les missiles AGM-114R Hellfire et les bombes à guidage laser Small Diameter Bombs (GBU-39B/B). Capables d’opérer à plus de 12 000 mètres d’altitude avec une endurance pouvant atteindre 40 heures, ces drones sont parfaitement adaptés aux missions prolongées de surveillance. Pour l’Inde, cette acquisition répond à des besoins stratégiques cruciaux, comme la surveillance des activités militaires chinoises le long de la frontière himalayenne et la gestion de la présence grandissante de sous-marins et navires chinois dans la région de l’océan Indien (IOR). La Marine indienne souligne en particulier l’intérêt économique des drones pour patrouiller de vastes zones maritimes, avantageux comparé à l’utilisation d’appareils pilotés.

L’appétence de la Marine pour le MQ-9B s’appuie sur son expérience opérationnelle acquise avec deux drones SeaGuardian loués depuis novembre 2020, utilisés pour la surveillance maritime et la guerre anti-sous-marine. Ce contrat s’inscrit également dans la volonté plus large de renforcer les capacités de défense par un partenariat accru avec les États-Unis, comme l’ont témoigné les échanges entre le Premier ministre Narendra Modi et le président Joe Biden lors du sommet Quad de 2024. L’installation d’une unité MRO et la coopération envisagée avec des industriels indiens tels que Bharat Forge Limited participent aussi à la démarche de développement de l’industrie de défense locale.

Malgré ces avantages stratégiques, le coût élevé et certaines contraintes opérationnelles du contrat suscitent des critiques. Avec un prix unitaire de 110 à 129 millions de dollars, l’achat des MQ-9B figure parmi les plus onéreux au monde pour des drones, surtout lorsqu’on le compare à des alternatives moins coûteuses comme le Bayraktar TB2 turc ou le drone indien TAPAS BH-201, certes moins performant mais bien moins cher. Ce prix intègre non seulement les drones, mais aussi les armements, radars et systèmes de soutien, ce qui fait que certains estiment que les bénéfices ne justifient pas l’investissement, surtout au regard des restrictions liées à leur déploiement.

En effet, les MQ-9B seraient limités à une utilisation sur l’espace aérien indien, ce qui restreint leur emploi dans des zones très sensibles comme la Ligne de contrôle réel (LAC) avec la Chine ou la Ligne de contrôle (LoC) avec le Pakistan. Ce cadre réduit leur efficacité dans des secteurs à haut risque où des capacités ISR et d’attaque en temps réel sont nécessaires. L’armée de terre et l’armée de l’air indiennes se sont montrées tièdes face à cette acquisition, soutenant plutôt la Marine dans son choix de la version SeaGuardian. Des spécialistes de la défense remettent en cause la pertinence d’investir dans des plateformes aussi coûteuses alors que des solutions domestiques, même moins avancées, pourraient offrir des capacités similaires à moindre coût.

Le calendrier de l’accord nourrit aussi le scepticisme : il coïncide avec une recrudescence des tensions commerciales entre l’Inde et les États-Unis. Sous l’administration Trump, la critique porte notamment sur les achats pétroliers indiens en provenance de Russie, alors que des sanctions pesaient sur Moscou après le conflit ukrainien. Les menaces de droits de douane et d’une guerre commerciale plus large ont conduit certains observateurs indiens à comparer ce contrat MQ-9B à un « jizya », terme historique désignant une taxe imposée aux non-musulmans dans certains États islamiques, utilisé ici de manière métaphorique pour suggérer qu’Inde paie un tribut stratégique à Washington.

Cette critique s’appuie sur l’idée que l’accord sert davantage les intérêts géopolitiques américains, notamment dans la compétition avec la Chine dans l’Indo-Pacifique, que les besoins de défense immédiats de l’Inde. Les opposants soulignent que la dépendance à un armement américain coûteux et sur lequel pèsent des restrictions opérationnelles porte atteinte à l’autonomie stratégique de New Delhi. Le coût élevé des MQ-9B, combiné au développement laborieux des programmes domestiques de drones, soulève des interrogations sur la pression exercée pour des achats dispendieux afin de préserver des bonnes relations avec Washington, surtout dans un contexte commercial tendu.

Plusieurs experts ont déjà critiqué la logique derrière ce contrat, mettant en avant l’échec du drone national TAPAS BH-201, qui peine à répondre aux exigences opérationnelles. En octobre 2024, le vice-chef de la Marine indienne, le vice-amiral Krishna Swaminathan, a reconnu que les TAPAS ne sont pas à la hauteur des besoins actuels, justifiant ainsi l’achat des MQ-9B. Néanmoins, certains estiment qu’un investissement plus conséquent en recherche et développement nationale permettrait de concevoir des solutions mieux adaptées aux besoins spécifiques de l’Inde, comme des drones optimisés pour la surveillance frontalière sans restrictions d’espace aérien.

Des alternatives éprouvées, telles que l’Heron TP israélien, ont déjà démontré leur efficacité dans des conflits, offrant des capacités ISR et d’attaque comparables à des coûts moindres. De plus, le secteur privé indien, avec des acteurs comme Adani Defence ou Bharat Forge, montre un potentiel significatif pour développer des UAV locaux avec un appui étatique. Certains analystes avancent que les 4 milliards de dollars dépensés pour les MQ-9B auraient pu être mieux investis pour accélérer ces programmes, afin de réduire la dépendance aux fournisseurs étrangers et d’appuyer l’initiative « Make in India ».

Le risque d’une guerre commerciale entre les États-Unis et l’Inde complique encore la donne. En cas d’imposition de droits de douane ou d’autres mesures, New Delhi pourrait subir des pressions économiques rendant ces contrats onéreux difficiles à justifier. La rhétorique du « jizya » reflète des inquiétudes plus larges sur la place de l’Inde dans un monde multipolaire où elle cherche à préserver sa marge de manœuvre stratégique. Tandis que les États-Unis restent un partenaire clé dans la rivalité contre Pékin, les relations indiennes avec la Russie—illustrées par les achats pétroliers et des systèmes de défense comme le S-400—témoignent d’un équilibre délicat. La signature d’accords coûteux avec Washington pourrait limiter cette flexibilité essentielle.

Indéniablement, le contrat MQ-9B améliore les capacités indiennes en matière de renseignement et de surveillance maritime, répondant à des besoins urgents dans l’océan Indien et aux frontières nord. Les exigences opérationnelles de la Marine ainsi que la création d’une installation MRO soulignent les bénéfices durables du contrat. Cependant, le prix élevé, les limitations d’emploi et l’accueil mitigé des autres forces armées posent un réel doute sur la pertinence économique du choix. Dans un contexte de tensions commerciales et d’accusations de tribut stratégique, l’Inde doit s’interroger sur la concordance de telles acquisitions avec son objectif d’autonomie stratégique.