« Mon centre cède, ma droite recule, excellente situation, j’attaque. » Ces paroles désespérées du général français Ferdinand Foch, prononcées en septembre 1914 alors que les troupes allemandes se massaient à 40 kilomètres de Paris pour leur assaut final, résonnent aujourd’hui encore. Elles pourraient s’appliquer aux analystes et diplomates désireux de renforcer la coopération entre les États-Unis et leurs alliés européens. À l’image des lignes de Foch, le développement international des armements semble refluer, alors que les dirigeants européens expriment leur malaise face à leur dépendance aux armes et technologies américaines, qu’il s’agisse du F-35 ou des services numériques. Pourtant, la nécessité d’une coopération industrielle de défense plus étroite n’a sans doute jamais été aussi forte. Ce qui pourrait émerger, cependant, est une coopération entre plus petits groupes de partenaires sélectionnés, concentrés sur des secteurs industriels limités mais stratégiques. Ces cadres « minilatéraux » pourraient bien être la clé permettant aux alliés de l’OTAN d’accroître efficacement leurs capacités, notamment dans le secteur technologiquement complexe et onéreux de la construction navale.
L’enfant délaissé de l’OTAN
L’OTAN fait face à un environnement sécuritaire dégradé, avec l’agression russe persistante contre l’Ukraine, ainsi que des pressions continues en Europe de l’Est et dans l’Arctique. Confrontée à une concurrence accrue avec la Russie et la Chine, la posture stratégique de l’alliance a évolué vers une présence avancée et une capacité de réaction rapide. Ce changement reflète non seulement la probabilité croissante d’un conflit conventionnel en Europe et dans l’Atlantique Nord, mais aussi une hausse des attaques contre des infrastructures sous-marines critiques telles que les câbles de télécommunications et les pipelines énergétiques.
Sous la pression des demandes accrues de répartition des charges initiées notamment par l’administration Trump, cette dégradation a conduit de nombreux membres de l’OTAN à opérer des changements profonds dans leurs politiques de défense. Bien que certains pays aient longtemps sous-investi dans leurs forces armées, l’alliance a collectivement promis d’augmenter ses dépenses de défense et de sécurité à 5 % du PIB d’ici 2035. Pourtant, plusieurs États rencontrent de lourdes contraintes financières, avec la montée des tarifs douaniers, l’inflation élevée, la dette publique et le coût de l’énergie, freinant leur capacité à honorer ces engagements. Par ailleurs, leurs industries affaiblies peinent à absorber cette hausse soudaine de la demande.
Ces carences se font particulièrement sentir dans l’un des secteurs les plus complexes et coûteux de l’industrie de défense : la construction navale militaire. Alors que l’OTAN continue d’adapter ses forces à une période de tensions géopolitiques accrues, ses forces navales représentent à la fois un pilier stratégique et une source de vulnérabilité. La flotte sous-marine russe, la marine à vocation océanique croissante de la Chine, ainsi que des menaces non étatiques comme les Houthis, mettent en danger les voies maritimes vitales dont dépend la sécurité de l’OTAN et sur lesquelles repose le commerce mondial. La puissance maritime est cruciale pour la projection de force, la dissuasion des adversaires et la sécurisation des lignes de communication maritimes entre l’Amérique du Nord et l’Europe.
Les décennies post-Guerre froide ont vu plusieurs membres de l’alliance rediriger leurs ressources navales vers des actions terrestres liées à la lutte antiterroriste, au maintien de la paix et à la gestion de crises, tandis que la structure navale de l’OTAN a abandonné ses caractéristiques de régionalisation et de spécialisation. Le résultat est un vieillissement des flottes, des retards d’entretien et une capacité industrielle réduite pour assurer renouvellements et modernisations dans les délais. La diminution des effectifs navals réduit le nombre de navires disponibles pour les déploiements, limitant la flexibilité opérationnelle de l’OTAN et sa capacité à maintenir une présence persistante en zones contestées.
Malgré les récentes augmentations budgétaires annoncées par l’OTAN et la mise en œuvre de projets multinationaux, les acquisitions navales demeurent une priorité marginale au sein de l’agenda de l’alliance, exception faite des investissements limités dans les systèmes sans équipage. Cette omission illustre une réalité majeure : la puissance maritime de l’OTAN repose quasi exclusivement sur les programmes nationaux de ses trois principales marines – les États-Unis, le Royaume-Uni et la France – dont la capacité projetée est aujourd’hui mise à rude épreuve.
La nécessité du minilatéralisme
La marine américaine, toujours la plus puissante au monde, voit ses navires retirer du service plus rapidement qu’ils ne sont remplacés. Ses missions sont multiples : sécuriser l’Atlantique Nord, développer les opérations en Arctique, mener des combats au Moyen-Orient et contrer les capacités de la marine chinoise dans l’Indo-Pacifique. Parallèlement, la Royal Navy reste technologiquement avancée mais limitée en taille. Les retards dans le remplacement des frégates Type 23, associés à des problèmes techniques récurrents, réduisent la disponibilité des grands bâtiments de surface et des sous-marins. La Marine française, quant à elle, est une force capable et déployable à l’échelle mondiale mais aussi limitée en nombre et redondance. Son seul porte-avions crée des périodes d’indisponibilité longues lors de ses maintenances, tandis que le nombre d’escortes sophistiquées et de sous-marins reste insuffisant pour soutenir des opérations prolongées sur plusieurs théâtres.
Ces difficultés dans la construction navale aggravent les manques opérationnels. Depuis la Guerre froide, la demande en nouveaux navires de combat a fortement diminué. Les flottes combinées américaine (~300 navires), britannique (~70 navires) et française (~80 navires) sont nettement plus petites que celle que la seule marine américaine pouvait aligner dans les années 1990 (~600 navires). Cette contraction a simultanément réduit la base industrielle et érodé les compétences. Par exemple, l’industrie navale du Clyde au Royaume-Uni a vu son effectif chuter, attirant les soudeurs, électriciens et ingénieurs maritimes hautement qualifiés vers d’autres secteurs comme l’éolien offshore ou la construction de transports. Les États-Unis rencontrent des problèmes similaires de rétention des talents.
Face à ces enjeux, la coopération entre ces trois alliés est vitale. Leur poids combiné, tant opérationnel qu’industriel, fait d’eux des partenaires naturels pour consolider et développer de nouvelles capacités navales. Cependant, les programmes multinationaux d’envergure font face de longue date à la difficulté de concilier des exigences nationales divergentes. Les projets impliquant trop peu de partenaires manquent de masse critique, tandis que ceux avec trop de participants se heurtent à des discussions complexes sur les normes communes, retardant la progression du design à la production. Le compromis réside souvent dans des coopérations limitées, « minilatérales », caractérisées par leur souplesse, focalisation et orientation claire vers des objectifs précis.
Le minilatéralisme en matière d’armement n’est pas inédit, même si son bilan est mitigé. L’exemple le plus récent est AUKUS, confronté à des défis de capacité et à l’impressionnante tâche de coordonner le programme le plus complexe : les sous-marins nucléaires. L’Organisation pour la coopération conjointe en matière d’armement, regroupant Belgique, France, Allemagne, Italie, Espagne et Royaume-Uni, a coordonné plusieurs projets, au-delà des sous-marins. La collaboration franco-italienne sur le programme de frégates Horizon avec le Royaume-Uni a tourné court en raison de différends techniques et retards. D’autres initiatives, par contre, ont connu plus de succès : le programme franco-italien Multi-Mission European Frigate (FREMM), limité à deux pays, a livré des frégates modulaires alors que le Royaume-Uni a exporté son programme Type 26 vers le Canada, l’Australie et récemment la Norvège, soutenant ainsi un large segment de l’industrie navale de ces pays.
En principe, de nombreuses opportunités de collaboration minilatérale existent entre les États-Unis, le Royaume-Uni et la France. Leurs marines se trouvent actuellement dans des phases conceptuelles pour plusieurs programmes d’acquisition majeurs appelés à déterminer leurs structures de forces dans les prochaines décennies. Parmi eux figurent les destroyers DDG(X) et Type 83, le navire d’assaut amphibie Multi-Role Strike Ship, le porte-avions PANG et plusieurs projets de systèmes sans équipage. Ces programmes rencontreront inévitablement les limites de leurs industries nationales respectives, ainsi que des dépassements de coûts dans un contexte de capacités financières contraintes.
Conditions de réussite
Le succès des programmes minilatéraux de construction navale repose sur plusieurs facteurs clés, notamment la modularité des conceptions, l’efficacité industrielle et la définition rigoureuse – suivie – d’exigences partagées.
La modularité permet d’adapter les plateformes à des besoins opérationnels spécifiques et de maintenir un degré d’exclusivité technologique, en intégrant des systèmes ou sous-systèmes issus de fournisseurs nationaux, conservant ainsi une partie de la chaîne d’approvisionnement et du soutien à proximité. Par exemple, le programme canadien Type 26 utilise une plateforme britannique mais adopte presque exclusivement des systèmes américains pour une intégration optimale au sein du NORAD. La version norvégienne partagera quant à elle ses systèmes avec la Royal Navy.
L’efficacité industrielle constitue l’argument le plus évident en faveur d’une initiative minilatérale. Elle permettrait une meilleure correspondance entre l’offre et la demande. Le défi constant des constructeurs navals américains, britanniques et français est de gérer les fluctuations : certains affrontent des afflux de commandes qu’ils ne peuvent absorber, d’autres peinent à obtenir suffisamment de contrats pour pérenniser leurs opérations. Des contrats plus importants et stables, partagés de manière dynamique entre un réseau élargi de chantiers, dynamiseraient la production et favoriseraient le maintien des compétences.
Enfin, les exigences communes doivent s’inscrire dans une vision stratégique partagée par les pays partenaires, fondée sur un ensemble de défis communs. Les États-Unis, le Royaume-Uni et la France partagent une perspective maritime large, voyant dans la puissance navale un pilier de la dissuasion, de la projection de puissance globale et de la sécurité des lignes de communication maritimes vitales. Tous trois insistent sur l’importance des groupes aéronavals, des sous-marins nucléaires et des flottes de surface avancées, instruments clés de la crédibilité de l’OTAN. Ils reconnaissent également que les activités navales russes dans l’Atlantique et l’Arctique, la marine chinoise en expansion ainsi que les menaces non étatiques font de la mer un espace contesté.
Cependant, les accords minilatéraux se heurtent à des obstacles considérables liés aux cultures stratégiques nationales et aux politiques intérieures. La France valorise son autonomie stratégique, y compris européenne, avec la capacité d’agir de manière indépendante. Le Royaume-Uni, plus attaché aux États-Unis en matière militaire, privilégie un regard stratégique centré sur l’Europe et affiche une approche « OTAN d’abord » dans sa récente revue stratégique. Les États-Unis, pour leur part, cherchent à protéger jalousement leur supériorité industrielle et technologique. De plus, des régulations telles que les International Traffic in Arms Regulations (ITAR) ou le Buy American Act aux États-Unis, ou le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD) en Europe, compliquent considérablement la coopération. Enfin, l’expérience passée d’achats multinationaux lentes, coûteuses et techniquement problématiques (NH90, A400M, drone Alliance Ground Surveillance) nourrit le scepticisme parmi les alliés, qui redoutent les blocages. Tout projet minilatéral devra donc faire face à la prudence, voire à l’hostilité, de la communauté OTAN au sens large.
Malgré ces défis, il est crucial et opportun de recentrer les priorités pour favoriser la coopération minilatérale en construction navale. Pour les États-Unis, disposer de marines britanniques et françaises renforcées et capables d’opérer de l’Atlantique Nord au Golfe persique soutient leurs intérêts stratégiques, surtout dans un contexte de recentrage américain vers l’Indo-Pacifique. Le minilatéralisme avec l’Europe n’exclut pas des initiatives similaires en Asie. Pour la France, cette approche est compatible avec le renforcement de la défense européenne. La France et le Royaume-Uni pourraient ainsi consolider leur rôle de centres névralgiques de la construction navale, en maintenant les compétences et modernisant leurs capacités, tandis que d’autres pays, comme l’Allemagne ou la Pologne, prendraient en charge davantage de responsabilités dans d’autres domaines, notamment les forces terrestres.
Conclusion
Le déficit de préparation maritime de l’OTAN n’est pas qu’une affaire de quantités mais aussi de crédibilité. Dans un contexte où les adversaires investissent massivement dans la marine et contestent les domaines maritimes stratégiques, la dépendance à trois flottes nationales surchargées représente une faiblesse susceptible de limiter la dissuasion et la portée opérationnelle. Sans réinvestissements coordonnés dans la capacité de construction navale, le renouvellement des compétences et la modernisation des flottes chez ses principaux acteurs, l’OTAN risque d’avoir une stratégie maritime dépassant ses moyens de mise en œuvre.
L’absence de bonne volonté entre alliés historiques, enracinée dans des tendances de long terme et des faits d’actualité, ne doit pas signifier la fin de la coopération mais son renouvellement. Comme Foch prononça ces mots audacieux, la bataille de la Marne s’engagea, où les armées franco-britanniques repoussèrent de justesse l’avancée allemande. Le succès vint d’une combinaison sans précédent de reconnaissance aérienne et de la réquisition improvisée de centaines de taxis parisiens pour acheminer les renforts. En sortant des cadres traditionnels, les alliés déjouèrent le destin et se donnèrent une chance de poursuivre le combat. Une démarche tout aussi disruptive pourrait aujourd’hui être nécessaire pour surmonter les nouvelles menaces auxquelles ces anciens alliés font face.
Nicolas Jouan est analyste senior chez RAND Europe.