Quelques jours seulement après que l’administration Trump a célébré ce qu’elle présentait comme un accord civil nucléaire historique avec l’Arabie saoudite, le président lui-même a semblé mettre en péril l’ensemble de cet arrangement. Dans un message publié sur Truth Social, Donald Trump a déclaré que l’accord était « totalement conditionné » à l’adhésion de l’Arabie saoudite aux accords d’Abraham et à une normalisation avec Israël — une exigence absente de l’annonce officielle de l’administration à peine un jour plus tôt. La porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, a ensuite confirmé que sans normalisation, « l’accord est annulé ».
Cette volte-face est frappante, non seulement parce qu’elle réintroduit une condition que Washington avait déjà jugée inefficace, l’Arabie saoudite ayant clairement indiqué qu’elle ne normaliserait pas ses relations avec Israël pour l’instant. Plus important encore, elle illustre une caractéristique récurrente de la politique menée sous la seconde administration Trump : des décisions stratégiques majeures semblant évoluer au gré de l’improvisation plutôt que d’un processus politique stable. La condition de normalisation est importante, mais ce qui l’est davantage, c’est la manière et la raison de sa réapparition soudaine. Une explication plausible est que cette condition servait moins de véritable exigence de négociation que de porte de sortie politique : une exigence que Riyad était très peu susceptible d’accepter, permettant ainsi d’éviter une lutte âpre au Congrès sur l’accord lui-même.
Dans un précédent article, j’expliquais comment la perception saoudienne des relations avec les États-Unis avait évolué, et pourquoi la normalisation avec Israël n’était plus un facteur déterminant dans cette relation. Cette évolution s’explique en grande partie par la guerre d’Israël à Gaza, qui fait l’objet d’une procédure devant la Cour internationale de justice pour crime de génocide, ainsi que par le projet israélien plus large de domination régionale. Il était clair que Washington avait accepté ce changement, non parce qu’il y adhérait sur le plan normatif, mais parce que tant les administrations Biden que Trump avaient compris qu’elles ne pouvaient contraindre Riyad à normaliser par la simple cessation de la coopération stratégique. Cela était vrai sous la présidence de Joseph Biden, tout comme sous la première administration Trump. Cela explique en partie pourquoi les liens entre Washington et Riyad se sont approfondis sous la seconde mandature de Trump, même en cas d’échec de l’accord nucléaire.
Washington continue de dépendre de la coopération saoudienne sur les marchés de l’énergie, la fabrication avancée, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle et les minéraux stratégiques. Il cherche également à empêcher que le programme nucléaire saoudien ne s’appuie sur les technologies chinoises ou russes. L’accord nucléaire lui-même n’est pas dépourvu de logique stratégique. Certains spécialistes, qui ont critiqué certains aspects des termes rapportés, reconnaissent néanmoins que les États-Unis peinent depuis des années à concilier leurs préférences traditionnelles en matière de non-prolifération avec la réalité que la Russie et la Chine sont prêtes à offrir une coopération nucléaire sous des conditions moins strictes. Dès lors, la question n’est plus tant celle de la nécessité d’une plus grande flexibilité, mais plutôt de la mesure dans laquelle celle-ci doit être appliquée.
Rien de tout cela n’a changé entre la signature du 22 juillet et le message de Trump sur Truth Social le lendemain. L’apparente improvisation dissimule sans doute un calcul politique. Même si la réaction immédiate fut ad hoc face à un accord qui semblait avancer plus rapidement que prévu à la Maison-Blanche, la décision d’attacher la condition de normalisation a aussi probablement servi un objectif politique intérieur clair : protéger l’administration d’un combat difficile au Congrès.
La normalisation avec Israël reste un seuil infranchissable pour Riyad. Comme je l’ai déjà souligné, il y aurait pu avoir un temps où la normalisation politique faisait partie d’un accord global. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, la normalisation n’a tout simplement plus de sens pour l’Arabie saoudite. Faute d’une perspective crédible d’État palestinien, la normalisation imposerait des coûts politiques importants sans offrir de véritables avantages stratégiques. Dirigé par le gouvernement le plus à droite de son histoire, Israël est sans doute aussi impopulaire dans la région qu’à l’échelle internationale.
Rappelons que la position saoudienne originelle était que la normalisation ne pourrait avoir lieu que dans le cadre du retrait d’Israël des territoires palestiniens occupés, de la création d’un État palestinien avec Jérusalem-Est comme capitale, et d’une solution juste à la question des réfugiés palestiniens — conformément à plusieurs résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU et à des avis de la Cour internationale de justice. Cette perspective est devenue moins probable après les attaques du 7 octobre 2023 et les campagnes israéliennes ultérieures à Gaza et au Liban.
Revenir sur cette position sans avancées significatives sur la question palestinienne coûterait à Riyad sa crédibilité dans le monde arabe et musulman pour un bénéfice stratégique incertain. Comme je l’ai déclaré à l’Agence France-Presse peu après l’annonce : « L’Arabie saoudite décidera-t-elle de faire un virage à 180 degrés sur ce qu’elle affirme depuis trois ans, voire trente ans ? Peu probable. »
Il ne s’agit pas ici de rejeter le débat sur le contenu même de l’accord nucléaire. Les critiques ont souligné que ses termes ouvraient une voie éventuelle à l’enrichissement de l’uranium par l’Arabie saoudite, reposaient sur des inspections en deçà du Protocole additionnel, et s’appuyaient sur des ententes parallèles non publiées. On peut rappeler cependant que Washington s’éloigne déjà depuis plusieurs années de cette norme stricte, notamment sous la pression de la concurrence commerciale russe et chinoise. Ces arguments sont certes sérieux, mais ils diffèrent de la question principale : l’introduction de la condition de la normalisation était moins une exigence sérieuse qu’un outil politique destiné à éviter un affrontement parlementaire que l’administration savait inévitable.
La vraie question n’est donc pas de savoir pourquoi Riyad refuserait, mais pourquoi Trump a choisi d’imposer cette condition, et ce, a posteriori.
Cette décision peut être vue comme une décision impulsive de la part d’un président réputé imprévisible, mais elle peut aussi relever d’un calcul stratégique. Certains médias ont indiqué récemment que certaines parties de l’accord avaient été conclues avant d’avoir reçu l’aval complet du président, ce qui expliquerait l’impression d’improvisation. Toutefois, cela n’explique pas pourquoi la normalisation a été choisie comme critère conditionnant l’accord. Ce choix semble mieux compris comme une exigence politiquement opportune, presque assurée d’être rejetée par Riyad.
Si Riyad rejette cette condition — ce qui est quasiment certain —, l’accord s’effondre avant que le Congrès ne soit contraint à une bataille publique longue et embarrassante pour tenter de le bloquer. La responsabilité revient alors à Riyad, et l’administration Trump évite une défaite législative. Dans l’hypothèse, peu probable, où Riyad accepterait, les opposants à l’accord seraient neutralisés, car seuls une minorité au Congrès pourraient politiquement s’opposer à un élargissement de la normalisation israélienne au monde arabe.
Quelle que soit l’issue, l’administration s’en trouve renforcée. Une explication plus simple, selon laquelle la condition a été ajoutée pour apaiser les critiques faucons jugent que l’accord accordait trop à Riyad, ne peut être exclue. Mais elle n’explique pas que la condition ait été formulée de façon à ce que les deux issues possibles renforcent l’administration. Cela correspond davantage à l’idée qu’elle a été pensée comme une porte de sortie politique plutôt que comme un simple message.
Une lecture plausible est donc que cette condition a offert à la Maison-Blanche une issue commode politiquement. Sachant que Riyad refuserait probablement cette exigence, l’administration pouvait laisser l’accord s’effondrer du fait de ce rejet, plutôt que de risquer un blocage parlementaire prolongé, voire un vote défavorable. Ce risque s’accroît avec l’éventuelle montée en puissance démocrate lors des élections de mi-mandat de novembre.
Plusieurs éléments dans la communication publique ultérieure confirment cette interprétation. Alors que plusieurs rapports indiquaient que l’accord envisageait une voie vers l’enrichissement saoudien, Trump a catégoriquement déclaré qu’« il n’y aura pas d’enrichissement d’uranium », contredisant le cadre public décrit la veille. Cette déclaration peut être interprétée comme une concession adressée aux critiques de l’enrichissement ou comme un signe de détachement d’un accord auquel Washington ne s’attend plus à survivre. Mais elle a aussi envoyé un signal à Riyad : non seulement Trump échouera à faire ratifier cet accord, mais Washington reste particulièrement erratique, indépendamment de ce qui est conclu ou signé. Que ce soit par méconnaissance, signal tactique ou volonté de se dissocier de l’accord, ce message a traduit un recul apparent de la Maison-Blanche.
Les conséquences potentielles sont importantes. En cas d’effondrement de l’accord, les ambitions nucléaires saoudiennes ne disparaîtront pas, pas plus que les besoins énergétiques du royaume, son agenda de diversification économique ou sa volonté de préserver les hydrocarbures pour l’export plutôt que pour la consommation intérieure. Le choix n’a jamais été entre un programme saoudien soutenu par les Américains et l’absence de programme. Il a toujours porté sur le mode de développement de ce programme : sous contrôle technologique et supervision américaine, ou via la Chine, la Russie ou d’autres partenaires. La tactique trumpienne d’ajouter cette condition après coup ne change rien à ce dilemme.
Si Washington croit encore — ce qui est douteux — pouvoir contraindre Riyad à normaliser ses relations avec Israël en menaçant de suspendre la coopération stratégique, il a oublié une leçon essentielle de ces dernières années : Riyad dispose d’autres options, qui ne sont pas toutes américaines.
Ce qui a pu débuter comme une improvisation semble s’être transformé en un instrument politique utile pour gérer des contraintes intérieures. Qu’il s’agisse d’un choix délibéré ou d’une adaptation rapide, le résultat est le même : un des accords stratégiquement les plus importants dans les relations américano-saoudiennes a été reconfiguré par des ajustements politiques à court terme, plutôt que par une stratégie cohérente régissant cette relation. En pratique, l’accord est devenu un texte que Riyad était très peu susceptible d’accepter, ce qui a permis à l’administration d’éviter une confrontation difficile au Congrès. L’aspect le plus notable de cet épisode n’est donc peut-être pas la condition de normalisation elle-même, mais la façon dont des considérations politiques internes peuvent venir transformer une politique stratégique majeure à Washington une fois les accords déjà annoncés — entraînant des ajustements politiques qui paraissent improvisés alors qu’ils servent un objectif clair.