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Les frappes américaines de juin visant le programme nucléaire iranien ont créé une fenêtre stratégique étroite permettant d’éviter un cauchemar géopolitique : combattre simultanément la Chine, la Russie et l’Iran.

Avec l’Iran neutralisé, la logique stratégique impose aux États-Unis de concentrer leur attention sur la Russie. Cependant, le sommet d’Alaska entre Donald Trump et Vladimir Poutine a compliqué cette perspective. Profitant de cette ouverture diplomatique, Poutine a intensifié les attaques russes en Ukraine, sans risquer de sanctions américaines plus sévères ni de négociations entre Moscou et Kyiv.

Pour empêcher la Russie d’exploiter davantage le processus de paix et de renforcer son avantage, les États-Unis doivent, dans les deux prochaines années, affaiblir Moscou avant tout par des mesures diplomatiques, tout en accélérant l’autonomie défensive européenne. Cela permettra à l’Amérique de se recentrer sur la Chine avant d’être confrontée à une guerre perdue d’avance sur deux fronts.

Gagner du terrain sans en perdre

Le sommet d’Alaska a soulevé de nombreuses questions, notamment sur le changement de position de Trump concernant un accord territorial de type « terre contre paix ». Lors du sommet suivant à Washington avec les leaders européens, Trump a clarifié la politique américaine vis-à-vis de l’Ukraine, rassurant les sceptiques : il n’a ni blâmé Kyiv, ni réduit l’aide sécuritaire, ni imposé un accord pro-russe. Il a réaffirmé sa volonté de paix et soutenu une garantie de sécurité européenne pour l’Ukraine, tout en incitant l’Europe à prendre une part accrue des charges défensives.

La volonté d’« organiser la défense européenne » par l’administration Trump traduit un rééquilibrage stratégique visant à responsabiliser les partenaires européens face à la dégradation de la sécurité régionale, sans dépendance directe sur Washington. Cette orientation est dictée par la nécessité stratégique, car l’Amérique fait face à trois adversaires majeurs : l’Iran, instable et déterminé à obtenir l’arme nucléaire ; la Russie, menace immédiate avec son invasion de l’Ukraine et ses menaces envers l’OTAN ; et la Chine, défi stratégique croissant, cherchant à supplanter le leadership mondial américain.

Ces menaces concurrentes posent la question de la simultanéité stratégique : comment dissuader – et si nécessaire vaincre – la Chine et la Russie en même temps, sans épuiser les ressources et l’attention nationales ? La réponse réside dans la priorisation des menaces.

Les grandes puissances, de Byzance à la Grande-Bretagne édouardienne, ont connu la survie grâce à l’art de la séquence stratégique. Comme l’explique le stratège Wess Mitchell, il s’agit de concentrer forces et moyens contre un adversaire perturbateur avant de se tourner vers un rival plus capable. Israël a récemment illustré cette méthode, décimant systématiquement l’« axe de résistance » iranien un groupe par groupe, avec l’aide américaine, plutôt que de combattre sur plusieurs fronts à la fois. Les États-Unis disposeraient d’une opportunité semblable, quoique avec des défis propres — et le temps ne joue pas en leur faveur.

Neutraliser l’Iran, puis s’attaquer à la Russie

Les frappes conjointes israélo-américaines de juin ont gravement endommagé le programme nucléaire iranien, retardant son avancée de deux ans. Pour la première fois depuis longtemps, Washington peut rediriger son attention en dehors du Moyen-Orient. La logique de séquence impose d’affaiblir d’abord la Russie avant de risquer une guerre impossible sur deux fronts. La Russie apparaît en effet comme la menace la plus logique à traiter en priorité, Moscou étant affaibli après son invasion de l’Ukraine et devant être sanctionné en conséquence.

Maintenir la pression sur la Russie via le soutien à Kyiv pourrait dissuader, voire forcer la Chine à repenser ses projets d’agression, notamment à l’égard de Taïwan. Inversement, une victoire russe en Ukraine, accompagnée d’un régime fantoche à Kyiv, légitimerait l’agression comme stratégie efficace à travers le monde.

La nécessité impérieuse de la séquence

Depuis 2022, la stratégie américaine vise à punir la Russie en soutenant l’Ukraine. Mais alors que Moscou parvient progressivement à amasser ressources humaines et matérielles suffisantes pour inverser la tendance, Kyiv ne pourra pas résister sans résoudre ses problèmes de recrutement, d’approvisionnement et de contraintes stratégiques. Même Trump a reconnu fin août qu’« l’Ukraine a une défense fantastique, mais ne peut pas mener d’offensive. »

Les limites américaines aggravent cette situation. Les transferts de munitions vers l’Ukraine et Israël, sans réformes en parallèle de l’industrie de défense américaine, ont dangereusement réduit les stocks nationaux. Dans ces conditions matérielles, il est crucial de prioriser la menace russe via des leviers militaires et diplomatiques à court terme, tandis qu’une profonde réforme de la défense européenne s’amorce sur le moyen et long terme.

Washington disposerait d’au plus quatre ans pour appliquer cette séquence. Les deux premières années devraient se concentrer sur le soutien à l’Ukraine pour freiner la Russie par un appui en renseignement, formation militaire, assouplissement des restrictions sur les frappes à longue portée, pose des bases industrielles européennes et sanctions économiques ciblées visant la finance et l’énergie russes. Ces mesures pourraient affaiblir l’économie de guerre russe dès 2027, date à laquelle Moscou pourrait devenir incapable de poursuivre le conflit selon plusieurs experts.

Les années suivantes doivent accélérer l’autonomie défensive européenne, libérant ainsi les États-Unis pour se recentrer sur la menace indo-pacifique. L’Ukraine et l’Europe devraient recevoir des transferts ciblés d’armements avancés en échange d’un engagement concret européen à assumer davantage de responsabilités et à investir dans l’industrie de défense américaine.

Ce processus pourrait demander jusqu’à dix ans pour que l’Europe atteigne une autonomie complète, mais ce plan progressif assurera la transition et la dégradation du potentiel militaire russe avant qu’émergent les futures menaces en 2027, que ce soit la capacité chinoise d’envahir Taïwan ou la reprise du programme nucléaire iranien. Ainsi, les pays européens seront mieux préparés à dissuader ou combattre la Russie seuls si nécessaire.

Étape 1 : réduire les ressources vitales de la Russie

Malgré de nombreuses sanctions depuis 2022, Moscou parvient toujours à financer sa guerre grâce à certaines échappatoires. Pour y remédier, les États-Unis et l’Europe doivent cibler les deux piliers de financement russe : la finance et l’énergie. Les dirigeants européens, longtemps désireux de sanctions plus sévères, continuent paradoxalement à alimenter l’économie russe par leurs achats énergétiques. En 2024, l’Union européenne a acheté pour 27 milliards de dollars d’énergie russe, avec des oppositions d’États-clés tels que la France, l’Allemagne ou l’Italie qui freinent la coupure totale.

Les États-Unis devraient imposer des sanctions globales à toutes les banques russes et leurs filiales étrangères, en collaboration avec l’UE, les membres de l’OTAN non membres de l’UE et le Japon. Malgré des exemptions temporaires pour permettre une transition énergétique européenne, Washington doit coopérer avec ses alliés afin d’utiliser les 330 milliards de dollars d’avoirs russes gelés pour financer la sécurité ukrainienne, notamment en soutenant la défense européenne.

Il convient également d’asphyxier l’industrie énergétique russe. Bien qu’elle représente 30 % des revenus publics russes, la Russie contourne les sanctions en vendant son pétrole à prix réduit à des pays comme la Chine et l’Inde. Des États européens comme la Hongrie et la Slovaquie maintiennent encore leurs importations, ce qui fragilise la pression collective occidentale.

La Commission européenne vise à éliminer la dépendance au gaz russe d’ici 2027, un objectif jugé insuffisant, tandis que la présidente Ursula von der Leyen table sur 2026 pour mettre fin aux importations de gaz russe. Un arrêt complet d’ici l’été 2026, aussi pour le pétrole, serait plus adapté, bien que des résistances subsistent en raison des infrastructures énergétiques et des intérêts économiques de certains États membres.

Dans l’intervalle, l’UE doit accélérer les projets et financements d’infrastructures alternatives et offrir des incitations financières pour pousser les États réticents à diversifier leurs sources. Des mesures comme l’alignement des aides européennes à la transition écologique sur les progrès concrets vers l’indépendance énergétique russe pourraient renforcer cette dynamique.

De récents plafonds sur le prix du pétrole russe, proposés par l’UE, doivent être soutenus et progressivement renforcés par les États-Unis, qui devraient aussi étendre les sanctions secondaires contre les sociétés participant au commerce pétrolier russe, ainsi que contre la flotte fantôme facilitant ces activités.

Enfin, l’Ukraine devrait pouvoir frapper les infrastructures énergétiques russes, ce que le Pentagone doit autoriser en levant certaines restrictions sur l’usage de missiles à longue portée. Cela affaiblirait davantage la machine de guerre russe tout en gardant un contrôle sur l’escalade en limitant ces frappes aux infrastructures énergétiques et non aux cibles purement militaires.

Étape 2 : renforcer la défense européenne

Le conflit russo-ukrainien a accéléré la montée en puissance militaire européenne. L’Allemagne, désormais quatrième dépensier militaire mondial, a levé les contraintes budgétaires pour investir massivement dans la défense. L’ensemble du continent suit, avec une promesse des pays de l’OTAN d’allouer 5 % du PIB à la défense d’ici 2035 et l’UE engageant 150 milliards d’euros pour des achats communs.

Les capacités industrielles européennes se développent rapidement, à l’image d’une production d’obus multipliée par six depuis le début du conflit. Les dirigeants du Vieux Continent reconnaissent que la paix ne peut reposer que sur la force.

Pour égaler la Russie, les États-Unis doivent coopérer avec l’Europe sur trois axes :

  • Définir une division claire des rôles : l’Europe prend en charge la plupart des capacités conventionnelles, tandis que les États-Unis assurent un rôle de soutien stratégique spécialisé, notamment en renseignement, logistique, dissuasion nucléaire et forces de relève. Le Royaume-Uni et la France déploieraient ainsi des forces de réassurance à proximité de l’Ukraine, prêtes à intervenir si besoin.
  • Accélérer la coopération industrielle : mutualiser les financements, lever les obstacles réglementaires, remédier aux pénuries de main-d’œuvre et partager technologies critiques entre alliés, notamment via des exemptions aux contrôles à l’exportation comme dans l’accord AUKUS.
  • Augmenter la production de munitions : par des commandes pluriannuelles et la constitution de stocks stratégiques en Europe, tout en intégrant davantage le Pacifique dans ces efforts pour réduire la pression sur la capacité industrielle américaine.

Cette montée en puissance européenne, même progressive, renforcera la capacité du continent à dissuader la Russie et permettra aux États-Unis de recentrer leurs ressources vers l’Asie-Pacifique.

Des risques à gérer

Cette stratégie suppose le risque d’une moindre attention américaine dans le Pacifique avant la fameuse « fenêtre Davidson » de 2027, période critique pendant laquelle la Chine pourrait tenter une invasion de Taïwan. Même si des experts reconnaissent la difficulté pour Pékin de lancer une offensive rapide d’ici là, la montée en puissance chinoise continue, avec le risque d’un calendrier accéléré si Washington se concentre trop longtemps sur l’Europe.

Par ailleurs, certains alliés du Pacifique expriment des doutes sur l’engagement américain futur dans la région. L’Australie et le Japon résistent aux appels à augmenter immédiatement leurs dépenses militaires, tandis que des tensions diplomatiques émergent. Cette séquence pourrait creuser des fractures que la Chine chercherait à exploiter par des leviers économiques et commerciaux.

De plus, la récupération nucléaire rapide de l’Iran compliquerait la séquence, pouvant engendrer une menace sur trois fronts en cas de renforcement militaire russe persistant.

Cependant, ces risques plaident pour une mise en œuvre rapide de la séquence plutôt qu’un abandon total. L’alternative d’un affrontement simultané reste bien plus dangereuse. La séquence permettrait de préserver les stocks d’armement américains, d’acheter du temps pour la préparation d’un combat dans le Pacifique, tout en sanctionnant diplomatiquement la Russie et soutenant la dissuasion européenne. Il convient cependant d’admettre que la marge de manœuvre temporelle est nette et exige peu d’erreurs.

Saisir la fenêtre stratégique

Avec l’Iran affaibli, la sécurité européenne en amélioration et la Russie en recul, les États-Unis disposent d’une rare opportunité pour démanteler la menace russe à court terme tout en renforçant la structure de défense européenne à long terme. Ainsi, ils pourront enfin concentrer leurs ressources et leur attention face à leur rival principal de ce siècle : la Chine.

Une utilisation judicieuse des quatre prochaines années modifiera profondément l’équilibre stratégique occidental, transformant l’alliance d’une relation de protecteur à partenariat, multipliant la portée américaine grâce à la capacité accrue des alliés et évitant de devoir choisir entre la défense de l’Europe ou celle du Pacifique.

Nick Danby est chercheur à la Marathon Initiative et officier réserviste du renseignement dans la marine américaine. Il a servi cinq ans en opérations dans la région indo-pacifique et au Pentagone, et a été fellow au Sénat américain. Il poursuit actuellement un MPhil en politique à l’Université de Cambridge.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que l’auteur et ne reflètent pas la politique officielle du Département de la Défense ou du gouvernement américain.