À la base aérienne d’Eielson, en Alaska, les soldats des forces spéciales américaines jouent un rôle clé dans le succès de l’exercice Red Flag-Alaska, un entraînement de combat aérien de haut niveau. Avant même que les jets de chasse ne décollent, des équipes spécialisées préparent le terrain en profondeur. Ces opérateurs interviennent en milieu hostile pour sécuriser les voies aériennes, recueillir des renseignements et neutraliser les menaces, assurant ainsi la réussite des opérations conjointes à grande échelle.
Dans l’air frais de l’Alaska, sur une pente escarpée qui domine un territoire étendu, les soldats des Forces spéciales de l’armée américaine affectés au 3e Groupe des Forces Spéciales (Airborne) se préparent pour l’un des exercices de combat les plus exigeants de la région : Red Flag-Alaska.
Depuis plusieurs décennies, Red Flag-Alaska offre aux équipages aéronautiques l’opportunité de s’entraîner face à des menaces réalistes dans un environnement contesté. L’exercice forge l’expérience et la confiance nécessaires avant d’affronter de véritables adversaires. Cependant, alors que les avions de chasse zèbrent le ciel au-dessus du Joint Pacific Alaska Range Complex, un combat se joue bien avant le décollage des premiers jets.
Dans une salle discrète de la base aérienne d’Eielson, des soldats des Green Berets se rassemblent autour de cartes, d’images du terrain et de graphiques de mission, couvrant chaque table et mur disponible. Du matériel de communication tactique remplit les coins tandis que les planificateurs affinent les chronologies et les itinéraires. Sur un écran fixé au mur, se déroule la présentation des missions du lendemain.
Le commandant des forces terrestres parle avec précision, désignant un itinéraire à l’écran. Un changement notable d’ambiance : quelques instants plus tôt, l’équipe souriait, blaguait et riait ensemble. Désormais, ils sont concentrés, professionnels. Les routes, les plans de contingence et les communications sont discutés avec un ton posé, celui d’une équipe ayant répété le processus maintes fois. Cette mission s’inscrit dans le cadre de l’opération Close Shave, la composante terrestre menée par les Green Berets appuyant le scénario de combat à grande échelle.
Si les avions de chasse sont l’élément le plus visible de Red Flag, ils ne constituent rarement la pointe de la lance. Les Green Berets façonnent le champ de bataille bien avant le décollage des appareils.
Avant que les avions ne puissent opérer librement dans un espace aérien contesté, les forces spéciales s’infiltrent profondément en territoire contesté ou ennemi pour identifier les menaces, collecter du renseignement et créer les conditions permettant à la force conjointe de manœuvrer. Une Détachement Opérationnel Alpha (ODA), unité d’action fondamentale des Forces spéciales de l’Armée américaine, fournit aux commandants les informations nécessaires pour défricher la voie aux aéronefs et parachutistes qui suivent.
À deux heures de route au sud, près de Delta Junction, l’ODA emprunte une piste secondaire pleine de nids-de-poule, avec le sommet du mont Denali se découpant à l’horizon comme peint sur le ciel. La beauté naturelle de l’Alaska constitue une distraction dangereuse dans ce territoire simulé comme ennemi selon la trame scénaristique.
Un groupe d’individus sur le bord de la route s’approche du véhicule de tête. Le conducteur se montre d’abord prudent avant de reconnaître des camarades : des opérateurs et parachutistes belges du 3 PARA (Régiment). Du méfiant au soulagé, tous échangent sourires et salutations. Les Belges proposent alors de guider le groupe jusqu’au « safe house ». Ces safe houses servent de bases d’opérations pour les forces spéciales : souvent bien loin d’une maison classique, elles font office de centre de commandement, refuge et camouflage face aux forces ennemies et à la population civile.
Ce safe house particulier, la Alaska Flour Company, est une entreprise agricole fonctionnelle qui devient la base opérationnelle de l’équipe pour la semaine à venir. Aligné sur leur couverture simulée de travailleurs agricoles saisonniers, ce choix illustre leur effort pour se fondre dans la population locale. Équipés de fausses pièces d’identité et de couvertures, ils envisagent le combat uniquement en dernier recours.
La structure en bois où ils s’installent n’est guère plus qu’un long couloir sombre utilisé pour le traitement des grains, plus froid à l’intérieur qu’à l’extérieur. Les Belges ont allumé un feu de fortune à l’extérieur pour se réchauffer. Un moment de détente avant plusieurs journées éprouvantes.
Quelques heures plus tard, les couleurs du ciel alaskien illuminent la nuit presque sans obscurité tandis que l’équipe multinationale de forces spéciales progresse silencieusement le long d’une rivière avec l’équipement nécessaire pour plusieurs jours de reconnaissance.
L’absence quasi totale d’obscurité durant les nuits d’été dans le Grand Nord augmente le risque de détection. Les traces laissées par les prédateurs locaux rappellent constamment les dangers de la faune environnante. En pleine conscience de cet environnement risqué, les opérateurs installent des positions de repli, établissent les communications avec les éléments de commandement en arrière et avancent prudemment vers leurs objectifs.
Grâce à un mélange d’art du terrain et de technologie, les équipes se divisent en groupes de deux et progressent à travers une forêt dense vers les objectifs de défense aérienne simulés.
Au détour d’une clairière, ils découvrent un complexe clôturé avec des maquettes d’installations de défense aérienne intégrée : des lanceurs de missiles sol-air, des radars et autres équipements mobiles. Ces lanceurs dissimulés dans les bois représentent précisément le type de menace que les planificateurs de Red Flag souhaitent que l’ODA et leurs alliés confrontent.
Dans le scénario, un réseau de défenses intégrées, sites radar et commandements forment des barrières à plusieurs couches, destinées à interdire l’accès et la manœuvre aux aéronefs de la coalition. Ces systèmes obligent les pilotes à composer avec des menaces capables de détecter et d’engager leurs appareils bien avant qu’ils n’atteignent des objectifs critiques.
La localisation de ces menaces est la mission-clé des forces spéciales. Des petites équipes, expertes des environnements hostiles et contestés, s’infiltrent pour observer, évaluer et confirmer le renseignement, développant une image claire de la situation opérationnelle. Ces données aident les commandants à distinguer les menaces réelles des supposées, réduisant l’incertitude avant l’engagement des moyens aériens.
À l’ère des satellites, drones et capteurs électroniques, il serait tentant de croire que la technologie suffit. Pourtant, les champs de bataille modernes restent des lieux d’adaptation constante où l’ennemi recourt activement au camouflage, la tromperie, la guerre électronique et autres techniques pour brouiller les pistes. Un capteur peut confondre un leurre avec une cible réelle. Même les plateformes les plus avancées livrent parfois des informations incomplètes ou contradictoires. Au final, les commandants comptent encore souvent sur une confirmation visuelle directe sur le terrain pour une connaissance fiable et rapide.
« Le problème des capteurs satellites, c’est qu’ils peinent à garder un œil constant, » explique l’un des soldats des Forces spéciales. « Si nous pouvons infiltrer derrière les lignes ennemies pour mener cette mission, nous sommes un capteur terrestre permanent. »
Pour les ODAs, la maîtrise du terrain, l’observation et la confirmation directe restent des outils indispensables. La capacité de vérifier physiquement une cible fournit aux commandants une certitude que la technologie seule ne peut toujours garantir. Dans un environnement contesté, cette assurance peut faire la différence entre le succès d’une campagne aérienne et la mise en danger des avions.
« Nous sommes profondément derrière les lignes ennemies, cherchant à ouvrir un corridor aérien pour permettre aux forces conventionnelles de parachuter et de prendre le contrôle de la zone, » poursuit le soldat. « Nous soutenons l’effort principal, qui est l’entrée conjointe de la 11e Division aéroportée. Ils doivent sauter, poser le pied au sol et commencer à sécuriser des terrains et infrastructures clés. »
Les ODAs demeurent dissimulés parmi les troncs moussus et la végétation dense en bordure d’une clairière, observant discrètement et transmettant les informations tout en restant vigilants à la présence des forces ennemies (OPFOR) dans la zone.
« Aucune avion de transport, C-17 ou autre, ne pourra accéder à cet espace aérien avant que ces menaces soient neutralisées, » précise le soldat. Pendant plusieurs jours, la mission principale reste la reconnaissance et l’observation. Les opérateurs mobilisent leur savoir-faire en survie en milieu sauvage : entretien du feu, compléments alimentaires par la collecte de nourriture et construction d’abris sommaires. Malgré le soleil constant, les températures chutent parfois sous les 30 degrés Fahrenheit la nuit, un aperçu des conditions extrêmes que subissent les forces spéciales sur le terrain.
Bien qu’ils n’aient pas encore croisé les forces adverses, la menace d’une détection reste omniprésente.
« Le risque, c’est d’être détecté et compromis, » avertit le soldat. « Une mission comme celle-ci est extrêmement dangereuse en conditions réelles. » Cette mise en garde est claire et sans équivoque. « C’est pour ça que nous faisons ce type d’entraînement : pour identifier nos faiblesses, repérer où nous devons progresser. La seule manière de s’infiltrer aussi profondément, à mon avis, c’est de s’intégrer, de garder une signature très basse et un mode de vie très discret. »
Dans un moment calme du jour permanent, vers 3 heures du matin, un opérateur fait chauffer du café dans une cafetière portable, rappelant que même parmi les professionnels aguerris, la caféine reste plus une nécessité qu’un luxe.
Les jours qui suivent s’enchaînent de la même manière, entre observation et transmissions, bien que l’exercice soit loin d’être monotone, surtout quand la faune locale apparaît au loin.
Le jour de l’épreuve finale conduit les équipes vers un versant montagneux près de Fort Greely. Un soldat des forces spéciales est posté en observateur au-dessus d’une piste d’atterrissage de campagne (FLS). Cette piste, bien que de taille runway, est essentiellement un chemin de terre nivelé et débarrassé des broussailles couvrant le terrain vallonné.
De son poste, le soldat observe les véhicules ennemis minuscules sur la piste. Immobile, il attend les instructions pour une frappe et discute du rôle des soldats belges.
« Ils seront à l’extrémité nord de la zone de largage (DZ). Leur commandement est actuellement au MSS avec le commandant terrestre, » explique un autre membre de l’ODA, « mais ils tenteront d’éliminer à distance un opérateur équipé d’une défense sol-air portable, un SA14. L’objectif est de le neutraliser pour que nous puissions faire appel au soutien aérien et faciliter l’entrée forcée conjointe de la 11e Division aéroportée. »
En résumé, la mission est de supprimer la menace qui empêche l’infiltration aérienne – une tâche complexe. Moins d’une heure plus tard, la puissance d’un F-16 Fighting Falcon se fait entendre en attaque sur ses cibles.
Une fois les systèmes de défense aérienne neutralisés, les équipes se rassemblent sur une crête pour observer des dizaines d’avions de transport – des C-130 américains et des A400M belges – parachuter en grand nombre. La mission terrestre est accomplie. Les avions de chasse et transports atteignent leurs objectifs avec succès, et alors que les tirs d’infanterie éclatent dans les montagnes, débute une exfiltration rapide vers les véhicules.
Mais le TACP (partie contrôle aérien tactique) réserve encore une surprise. Après avoir confirmé que les transports avaient quitté l’espace aérien, ils appellent les F-16 encore en patrouille pour un « show of force ». En désignant les coordonnées, un membre de l’ODA pointe un groupe de contractors qui, dans leurs pickups, brisent la simulation de la guerre par leur simple présence. Souriants, ils suggèrent de cibler ces véhicules.
Quelques instants plus tard, les F-16 rugissent au-dessus des 4×4, secouant les camions et surprenant leurs occupants.
Au moment où les véhicules stationnent près d’un étang de montagne, l’Alaska offre un dernier spectacle : un troupeau de caribous traverse paisiblement la surface de l’eau, observant vaguement l’équipe.
Au loin, le bruit des moteurs d’avion persiste. Alors que l’intervention des forces terrestres dans Red Flag prend fin, les forces aériennes prennent désormais le contrôle du champ de bataille, grâce aux conditions favorables créées en amont par les opérateurs au sol.