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Le missile russe Oreshnik suscite beaucoup d’interrogations quant à sa composition réelle et à son mode de fabrication, alors qu’il est présenté comme une avancée majeure par la Russie. Une analyse détaillée des débris issus de ses frappes révèle un mélange complexe entre héritage soviétique et production actuelle.

Présenté par le président Vladimir Poutine comme un système d’armes capable de résister à des températures extrêmes, jusqu’à celle du Soleil, le missile Oreshnik a frappé pour la première fois la ville ukrainienne de Dnipro fin 2024. Depuis, les médias russes vantent son invulnérabilité face aux systèmes de défense aérienne occidentaux.

Mais qu’y a-t-il réellement dans ce missile ? Les investigations menées par des experts ukrainiens lèvent le voile sur sa fabrication : si une grande partie de ses composants proviennent de stocks anciens, il s’avère que la Russie a entrepris une production récente de pièces spécifiques.

Un missile né d’une évolution soviétique

Le Oreshnik n’est pas une conception totalement nouvelle, mais la continuité de programmes soviétiques tels que Topol-M, Yars et Rubezh. Il utilise notamment des étages à propergol solide ainsi que des plateformes de lancement mobiles similaires. Sa particularité réside dans sa portée intermédiaire, comprise entre 2 000 et 5 500 kilomètres, ce qui lui permet d’atteindre la quasi-totalité de l’Europe.

Une composition analysée en détail

Deux lots de débris issus des frappes contre Dnipro (novembre 2024) et Lviv (janvier 2026) ont été récupérés et minutieusement examinés par des experts ukrainiens et le think tank indépendant NAKO (Commission Anti-Corruption Indépendante). Ils ont catalogué 470 composants, en identifiant numéros de série, marques et dates de fabrication.

  • La majorité des pièces ont été produites entre 2014 et 2018.
  • Ces composants viennent d’au moins 25 entreprises basées principalement en Russie et en Biélorussie.
  • 62 % des fabricants sont sous le coup d’au moins un régime de sanctions internationales, et 93 % ont été ciblés par les sanctions ukrainiennes.
  • Étonnamment, aucun équipement de navigation satellite (GLONASS ou GPS) ni de télémétrie n’a été retrouvé.

Contrairement à d’autres armes russes où des composants occidentaux ou chinois ont été découverts, l’Oreshnik n’embarque quasiment aucune électronique étrangère de pointe. Son compartiment instrumental est essentiellement constitué de semi-conducteurs de complexité faible à moyenne, fabriqués en Russie ou en Biélorussie.

Un écosystème de production russe et biélorusse

La production est répartie sur une grande partie du territoire russe, avec un focus autour de la région de Moscou et Zelenograd, un site soviétique dédié à la microélectronique souvent comparé à la Silicon Valley. Un apport notable provient également de l’entreprise publique biélorusse Integral et sa filiale Transistor.

Parmi les fabricants identifiés, on trouve des acteurs de l’industrie de défense ainsi que des entreprises civiles engagées dans la production militaire :

  • Centre de Recherche et de Production Pilyugin (Moscou) : développeur principal des systèmes de guidage pour Roscosmos et la triade nucléaire russe, incluant le missile Topol-M. A fabriqué les circuits imprimés de guidage du Oreshnik.
  • NPO Fizika (Moscou) : fournit des transceivers CMOS militaires, semblables à ceux du missile de croisière Kh-101.
  • Angstrem JSC et Mikron JSC (Zelenograd) : principaux fabricants russes de semi-conducteurs sous Rostec. Leurs circuits intégrés et transistors, produits majoritairement en 2014-2015, forment la base du calculateur embarqué du missile.
  • Kremniy EL (Briansk) : fabricant important de microélectronique, avec 90 % de sa production destinée au secteur militaire. Produit notamment des diodes Zener assurant la stabilisation électrique.
  • MStator PJSC (région de Novgorod) : spécialisé dans les composants magnétiques et les transformateurs d’impulsions, également présents dans les missiles Iskander-K et Kh-101.

Une technologie ancienne en pleine reconduction

L’architecture du Oreshnik repose sur des procédés industriels datant de plusieurs décennies. Contrairement aux déclarations officielles, aucune révolution technologique n’a été détectée dans les composants examinés.

Les débris collectés en 2024 et début 2026 attestent une utilisation majoritaire de composants fabriqués avant 2019, suggérant que la production reposait alors principalement sur des stocks hérités de l’ère soviétique. Mais une analyse plus récente des débris d’une frappe de mai 2026 dans la région de Kyiv (à Bila Tserkva) révèle une proportion importante de pièces produites entre 2023 et 2025.

Cela indique que la Russie a désormais mis en place une ligne de production active, fabriquant une nouvelle génération de composants microélectroniques sans rupture technologique, mais permettant de renouveler les stocks pour son programme balistique.

Ce constat illustre également la disparition progressive de la frontière entre électronique civile et militaire. De nombreuses entreprises à vocation civile participent directement à la chaîne d’approvisionnement du secteur militaire, façonnant un écosystème intégré mais difficile à isoler pour les politiques de sanctions.

Conséquences pour la politique de sanctions

Alors qu’il y a encore un an on pensait que la Russie puisait principalement dans des stocks anciens de composants, la production récente détectée invalide cette hypothèse. Le réapprovisionnement continu remet en cause l’idée d’un épuisement des ressources électroniques disponibles.

Les sanctions focalisées sur les seuls fabricants d’armes semblent insuffisantes pour freiner la production de ce missile. Il apparaît essentiel d’élargir la stratégie aux chaînes d’approvisionnement plus larges, notamment le secteur des semi-conducteurs en Russie et en Biélorussie.

À propos de l’experte

Viktoriia Vyshnivska est chercheuse principale au sein de la Commission Anti-Corruption Indépendante (NAKO), un think tank ukrainien spécialisé dans la défense et la sécurité. Elle analyse notamment les politiques de sanctions, le complexe militaro-industriel russe et les chaînes d’approvisionnement qui alimentent la machine de guerre du Kremlin.

Depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, elle a dirigé de nombreuses enquêtes sur les composants microélectroniques occidentaux et asiatiques utilisés dans les missiles, drones et avions russes. Son travail a nourri les débats internationaux sur les sanctions et a été présenté à des décideurs et experts dans plusieurs pays européens et asiatiques.