En 2025, James Cameron écrivait qu’il fallait envisager une coopération entre le Royaume-Uni et la France pour créer un parapluie de dissuasion nucléaire européen autonome, indépendant du soutien de Washington. Un an plus tard, après le discours majeur du président français Emmanuel Macron sur la dissuasion nucléaire, il revient sur son analyse.

Dans votre article de 2025, vous défendiez l’idée que, face au doute croissant de l’Europe concernant l’engagement américain dans sa sécurité, le Royaume-Uni et la France devraient développer une dissuasion nucléaire indépendante de Washington. En juillet 2025, les deux pays signaient la Déclaration de Northwood, puis en mars 2026, Emmanuel Macron annonçait un virage doctrinal avec le concept de « dissuasion avancée ». Ces évolutions correspondent-elles à la vision anglo-française que vous proposiez, ou s’agit-il d’un modèle fondamentalement différent ?
Le concept de dissuasion avancée de Macron est une avancée bienvenue et constitue la réponse européenne la plus précise à l’ère d’incertitude nouvelle entourant l’engagement américain en matière de dissuasion étendue sur le continent. Emmanuel Macron a présenté plusieurs mesures concrètes visant à renforcer la « dimension européenne » des intérêts vitaux français, notamment via des dialogues nucléaires bilatéraux, la participation de partenaires aux exercices nucléaires français, une augmentation du nombre de têtes nucléaires françaises, ainsi que la possibilité d’un déploiement temporaire en avant de ses avions capables d’emporter l’arme nucléaire. La Déclaration de Northwood, bien qu’antérieure, s’inscrit pleinement dans ce cadre, évoquant des intérêts vitaux communs entre Royaume-Uni et France, des exercices conjoints et la création d’un groupe de pilotage nucléaire bilatéral.
Cependant, Macron a clairement indiqué que la France ne cherche pas à remplacer la dissuasion étendue américaine. L’objectif sous-jacent diffère donc fondamentalement de ma proposition initiale. Ce concept est centré sur les intérêts vitaux de la France, dont la nature exacte reste vague et laissée à la discrétion du président français. De même, la Déclaration de Northwood ne définit pas précisément les intérêts vitaux communs au Royaume-Uni et à la France. La doctrine française d’emploi nucléaire demeure inchangée, reposant toujours sur une « frappe de démonstration » ultime et non renouvelable comme unique option nucléaire avant un échange complet.
Ma vision, quant à elle, nécessiterait une coopération beaucoup plus approfondie et institutionnalisée que ce que proposent actuellement le discours de Macron et la Déclaration de Northwood, incluant la création d’un groupe européen de planification nucléaire rassemblant la France, le Royaume-Uni et d’autres partenaires, le développement d’une politique déclaratoire commune aussi détaillée que celles des revues de posture nucléaire américaines, ainsi que l’introduction d’options nucléaires non stratégiques plus diversifiées.
La NATO Nuclear Planning Group reste active, les capacités nucléaires américaines en Europe n’ont pas été retirées et, malgré un discours critique, l’administration Trump a maintenu son engagement auprès de l’Alliance. Que révèlent tous ces éléments sur la réelle volonté de Washington de se désengager de la sécurité européenne ? Est-il dans l’intérêt de Washington de transférer entièrement la charge de la dissuasion nucléaire à la France et au Royaume-Uni ? Pourquoi ?
Si l’administration Trump a poursuivi son interaction avec l’OTAN, elle a en même temps menacé l’intégrité territoriale d’un membre de l’Alliance, le Danemark. Elle a publié une stratégie de sécurité nationale pouvant apparaître en contradiction non seulement avec les intérêts européens, mais aussi avec leurs valeurs. Elle a réduit les forces américaines déployées en Europe en cas de crise ou de guerre et lancé une nouvelle revue de la posture des forces de l’OTAN. La guerre en Iran a usé les capacités conventionnelles américaines et suscité de nouveaux doutes sur le jugement stratégique de Washington. Il existe donc autant, si ce n’est plus, d’éléments pointant vers une dégradation supplémentaire des relations transatlantiques.
Il ne m’appartient pas de juger ce qui est dans l’intérêt de Washington, étant européen, je dois penser à ce qui est meilleur pour l’Europe. Nous sommes confrontés à la Russie, détentrice du plus grand arsenal nucléaire mondial, qui mène une guerre d’agression contre un pays européen et une guerre hybride contre plusieurs autres. Moscou a clairement exprimé son souhait de revoir l’architecture de sécurité européenne dans les traités proposés en décembre 2021 avec les États-Unis et l’OTAN, souhait qu’elle a réaffirmé et poursuivi lors de son conflit contre l’Ukraine. Nous devons affronter cette nouvelle réalité : l’effondrement de la garantie de dissuasion étendue américaine pourrait n’être qu’à une élection présidentielle près.
Enfin, avec du recul, que modifieriez-vous à votre argument initial ?
Mon objectif initial était de présenter une vision claire du futur schéma de dissuasion européenne anglo-français, plutôt que de prédire le cours immédiat des événements. Avec le recul, j’aurais sans doute nuancé davantage. L’histoire montre que la dissuasion nucléaire en Europe évolue lentement, de manière désordonnée et inégale, ce qui sera probablement aussi le cas ici. Pour l’heure, nous avons un concept français évoluant en parallèle avec le système établi mais dégradé de la dissuasion étendue américaine. Toute évolution vers une véritable dissuasion européenne prendra des années, voire des décennies, beaucoup dépendra de l’évolution de l’attitude de Washington.
En général, cependant, je pense que l’article tient toujours la route. Après sa publication, j’ai reçu des critiques, notamment de ceux qui considéraient que le discours de Munich du vice-président JD Vance n’était qu’un incident isolé et que les relations transatlantiques étaient sur la voie du redressement. Ces voix se sont fait plus rares après la crise du Groenland. L’impact négatif de cet incident — principalement dû au refus du membre le plus puissant militairement de l’OTAN d’écarter l’usage de la force contre un autre allié sans une démonstration claire de la volonté européenne — n’est sans doute pas suffisamment perçu aux États-Unis.