La décision de la Russie de mettre fin à sa restriction auto-imposée concernant le déploiement de missiles balistiques à moyenne portée a renforcé les tensions à travers les capitales européennes et à Washington, ravivant les craintes d’une crise nucléaire.
Cette mesure, annoncée par Moscou fin août, marque le retrait russe du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (traité FNI) de 1987, alors que les États-Unis s’en étaient déjà retirés en 2019. Ce traité visait à limiter le déploiement et l’usage de missiles balistiques disposant d’une portée maximale de 5 500 km, et avait été initialement signé par Washington et Moscou.
Par ailleurs, la Russie a déjà évoqué l’idée de déployer des missiles balistiques nucléaires en Biélorussie, un allié clé de Moscou.

Biélorussie et Russie ont mené des exercices QBRN en 2023, possiblement en préparation à l’accueil d’armes nucléaires.
Ce contexte géopolitique se comprend d’autant plus à la lumière de la guerre en Ukraine menée par la Russie, et d’un récent regain de tensions entre Washington et Moscou, notamment sur l’absence de progrès vers un cessez-le-feu, ce qui a conduit au déploiement de sous-marins nucléaires américains.
Face à ces éléments, il est crucial d’appréhender la véritable ampleur de l’arsenal nucléaire russe.
Quelle est l’ampleur de l’arsenal nucléaire russe ?
Fin 2024, l’Agence du renseignement de défense américaine (DIA) a publié un rapport détaillant les capacités nucléaires de ce qu’elle appelle les « adversaires étrangers », constituant la deuxième édition d’un document initial de 2018, qui couvre les programmes stratégiques de la Chine, de la Russie et de la Corée du Nord.
Selon ce rapport, les capacités nucléaires russes sont avancées, comprenant des missiles balistiques à courte portée (SRBM), des missiles de croisière lancés depuis le sol (GLCM), des véhicules de planeur hypersoniques (HGV), des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), ainsi que des bombes à gravité nucléaires classiques et diverses options de lancement pour le domaine naval et aérien.
La DIA indique que la Russie détient « le plus grand arsenal nucléaire étranger du monde », avec environ 1 550 ogives nucléaires stratégiques réparties entre missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), missiles balistiques lancés depuis des sous-marins (SLBM) et une flotte de bombardiers lourds capables de transporter des missiles de croisière lancés depuis l’air (ALCM).
En outre, l’agence affirme que Moscou dispose d’un arsenal non stratégique s’élevant à près de 2 000 armes nucléaires, destinées à être déployées sur des systèmes à courte portée inférieure à ceux régis par le traité New START.
Signé en 2010, le New START visait à limiter les arsenaux nucléaires actifs des États-Unis et de la Russie sur une période de dix ans, prorogée ensuite de cinq ans en 2021. Ce traité, qui expirera en 2026 sans possibilité de renouvellement, est actuellement en phase d’inactivité pratique.
Il convient de rappeler que ce traité n’a pas freiné le développement de nouveaux vecteurs, initialement ciblés par le traité FNI.
Les nouvelles options d’attaque nucléaire russe
En 2018, lors de la présentation de certains systèmes de lancement nucléaire en développement, le président Vladimir Poutine a affirmé que la Russie possédait désormais des armes insensibles aux contre-mesures américaines classiques, notamment le missile balistique intercontinental Sarmat, le planeur hypersonique Avangard, le missile hypersonique Kinzhal, les missiles de croisière à propulsion nucléaire Skyfall, et le système d’armes sous-marin propulsé Poseidon.

Le missile hypersonique Kinzhal représente une nouvelle option pour un éventuel lancement nucléaire russe.
La DIA précise que l’Avangard a été intégré au missile balistique intercontinental SS-19 Mod 4, que la Russie continue d’utiliser le missile balistique intercontinental SS-27 (RS-24, en service depuis 2010) et que le missile balistique intercontinental mobile Rubezh (RS-26) est toujours en cours de développement.
ICBM Sarmat : Débuté en 2016, ce missile a effectué son vol d’essai réussi en 2022. Il est capable de transporter différents types d’armes nucléaires jusqu’à la classe mégatonne. Grâce à son autonomie, il peut atteindre n’importe quelle cible dans le monde.
Avangard : Ce planeur hypersonique monté sur ICBM est conçu pour pénétrer les défenses antimissiles balistiques américaines. Il atteint une altitude de 100 km, maintient une trajectoire sous la couverture des systèmes antimissiles, puis descend vers sa cible à une vitesse d’environ 33 000 km/h.
Kinzhal : Ce missile hypersonique air-sol (ALBM), surnommé Killjoy, atteint une vitesse de 12 231 km/h, dispose d’un rayon d’action allant jusqu’à 2 000 km et peut effectuer des manœuvres en vol. La version conventionnelle du Kinzhal a déjà été utilisée en Ukraine.
Skyfall : Présenté par le ministère russe de la Défense, ce missile de croisière à propulsion nucléaire disposerait d’une portée intercontinentale théorique et de la capacité de voler plusieurs jours. En cours d’essais, Skyfall a subi un échec majeur en 2019, causant la mort de cinq scientifiques lors d’une opération de récupération. Tous les essais antérieurs à cette date ont abouti à des incidents. Ce système n’a pas encore été officiellement approuvé pour un usage opérationnel.
En complément, Moscou poursuit le développement du programme SSC-8, un missile de croisière à portée intermédiaire lancé depuis la terre ferme avec une capacité nucléaire, selon la DIA.
La Russie utilisera-t-elle ses armes nucléaires ?
La doctrine nucléaire russe autorise le recours aux armes nucléaires dans le cadre d’une structure de lancement sur avertissement (LOW), notamment en cas de menace imminente provenant de missiles balistiques ou d’autres armes de destruction massive, ou encore en cas d’attaque conventionnelle massive susceptible de constituer une menace existentielle pour l’intégrité de l’État.
Dans ce cadre, la Russie envisagerait un emploi total de son arsenal nucléaire, plutôt qu’un simple lancement isolé, avant que la menace réelle ou perçue n’atteigne son objectif.
Cette définition subjective de ce qu’est une menace existentielle a conduit Vladimir Poutine à proférer à plusieurs reprises des menaces d’usage nucléaire dans le cadre du conflit en Ukraine, même si ces déclarations sont généralement perçues comme destinées à un public intérieur plutôt qu’à un changement effectif de la doctrine.

Le sous-marin nucléaire Bolgorod équipé de missiles balistiques.
Malgré la guerre en Ukraine, la Russie ne fait pas face actuellement à une menace existentielle, bien que l’intégrité du régime de Poutine demeure un facteur important à considérer. Une inquiétude particulière est apparue en 2022 lorsque le président russe a laissé entendre que la Russie pourrait recourir aux armes nucléaires pour défendre les territoires occupés et ultérieurement annexés en Ukraine.
En matière de dépenses, la Russie a engagé un programme de modernisation décennal de sa triade nucléaire, investissant environ 8,6 milliards de dollars en 2021 uniquement pour renforcer ses capacités en missiles balistiques intercontinentaux, missiles balistiques sous-marins et flotte de bombardiers lourds.
Richard Thomas