Face à l’omniprésence croissante des drones dans les conflits contemporains – des cieux ukrainiens aux mers disputées de l’Indo-Pacifique – l’armée indienne engage une transformation majeure visant à dominer les espaces de combat. La force prévoit de déployer entre 8 000 et 10 000 drones par corps d’armée, mettant l’accent sur des appareils conçus localement afin de garantir des déploiements massifs à faible coût. Cette stratégie repose sur une réorganisation radicale des bataillons d’infanterie, où jusqu’à 70 soldats – sur 900 à 1 000 par unité – seront affectés à des équipes spécialisées dans les drones, maîtrisant les systèmes en immersion First Person View (FPV) pour des frappes tactiques en temps réel.
Ce plan, présenté par le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Upendra Dwivedi, s’appuie sur les enseignements tirés de l’Opération Sindoor, un violent affrontement en mai 2025 avec le Pakistan qui a révélé les faiblesses du dispositif drone indien. Durant ces quatre jours de combat, des essaims pakistanais ont submergé les défenses aériennes indiennes, brouillant les GPS sur un rayon de 150 km, mettant en lumière la dépendance technologique : 60 à 70 % des composants clés – moteurs, capteurs, batteries – proviennent de Chine. « Nous devenons une force moderne et tournée vers l’avenir », a déclaré le général Dwivedi, rappelant que les drones ne sont plus de simples soutiens, mais des multiplicateurs de force essentiels à l’intelligence, la surveillance, la reconnaissance (ISR), aux frappes de précision et à la logistique dans un environnement extrêmement contesté.
Au niveau des bataillons, les changements sont profonds et immédiats. Les formations d’infanterie traditionnelles, longtemps basées sur la supériorité en effectifs, intégreront désormais des pelotons spécialisés dans les drones composés de 30 à 70 soldats formés aux opérations en essaim, aux munitions kamikaze et au brouillage anti-UAV. Ces unités, rattachées aux pelotons de reconnaissance, déploieront des quadricoptères FPV agiles équipés de caméras transmettant des images en direct sur des lunettes spécialisées, offrant une immersion quasi-pilotage pour évoluer à travers ruines urbaines ou crevasses himalayennes. « C’est comme donner aux soldats des yeux dans le ciel », a expliqué le lieutenant-général D.S. Hooda, ancien commandant de la région Nord et architecte clé des réformes.
L’ampleur est ambitieuse : avec 14 corps d’armée, le total pourrait dépasser les 100 000 drones, en privilégiant les plateformes nationales pour réduire les coûts et contourner les sanctions. Des initiatives telles que le programme Production Linked Incentive (PLI) et iDEX (Innovations for Defence Excellence) accélèrent cette transition, finançant des startups développant des drones robustes, capables d’opérer sans GPS et résilients face à la guerre électronique. Des acquisitions d’urgence récentes, comme le contrat de 137 crores de roupies passé avec ideaForge pour des mini-UAV hybrides, traduisent l’urgence, tandis qu’un programme colossal de 67 000 crores englobe 87 drones MALE (Moyenne Altitude, Longue Endurance) pour 32 350 crores. Toutefois, comme l’a souligné le secrétaire à la Défense R.K. Singh, des lacunes subsistent : lors des essais post-Sindoor, 46 entreprises indiennes ont échoué dans des environnements contestés, révélant des besoins élevés en fusion de données, propulsion et cybersécurité.
Cette intégration des drones au niveau bataillon s’étend à une synergie interarmes renforcée. Le Corps du Génie Électronique et Mécanique développe des sections de réparation sur site pour drones ainsi que des capacités de cartographie du terrain, tandis que des drones utilitaires faciliteront les ravitaillements pour les postes avancés – essentiels dans des secteurs à haute altitude comme le Ladakh. À cela s’ajoutent des unités plus spécialisées : 30 bataillons Bhairav Light Commando (250 hommes chacun) combinent raids d’élite et surveillance drone ; les brigades Rudra marient infanterie mécanisée, forces spéciales, artillerie et drones pour des opérations multidomaines ; les batteries Divyastra des régiments d’artillerie exploitent des essaims kamikaze en appui des obusiers pour des frappes en profondeur ; et les unités Shaktibaan sont déployées exclusivement pour des frappes par drone.
Le Bureau de Conception de l’Armée, dirigé par le major-général C.S. Mann, élabore un cadre d’approvisionnement afin de protéger la chaîne logistique des ingérences étrangères, dans l’attente d’approbation par le ministère de la Défense. Le chef d’état-major des armées, le général Anil Chauhan, a insisté sur l’importance d’un avantage technologique national pour garantir la « surprise tactique », confirmant la réorientation du DRDO (Organisme de Recherche et de Développement pour la Défense) vers des systèmes agiles et portables, après l’abandon des projets Nishant et Rustom. Les défis restent nombreux : financements limités en R&D, obstacles réglementaires pour les vols hors de la ligne de vue (BVLOS), carence en opérateurs qualifiés, mais l’enjeu est vital : une force saturée de drones qui transforme le ciel en une zone sous contrôle indien.