Une seule affaire de corruption a failli faire disparaître un partenariat de défense que peu connaissaient, conduisant Inde et Italie à presque une décennie de rétablissement. Cette rupture, et ce qu’elle révèle du rôle discret mais essentiel de l’Italie dans la défense indienne, aide à comprendre pourquoi les deux pays valorisent désormais ce lien retrouvé comme un atout trop important pour être sacrifié à nouveau.
Lorsque les autorités indiennes ont annulé en 2014 le contrat des hélicoptères AgustaWestland, les conséquences ont largement dépassé les faits divers. Les livraisons de torpilles destinées aux sous-marins de classe Scorpène ont été gelées, les modernisations de plus de 20 hélicoptères Sea King ont été suspendues, et un contrat pour un canon naval n’a jamais été signé. Pendant près de dix ans, un scandale de corruption a tenu en otage les relations de défense entre l’Inde et l’Italie.
Aujourd’hui, les deux pays reconstruisent leur partenariat avec des ambitions renforcées. Le point d’orgue récent a eu lieu en mai 2026, lors de la visite du Premier ministre indien Narendra Modi à Rome, où l’Inde et l’Italie ont signé une Feuille de route industrielle de défense définissant leur relation comme un « Partenariat stratégique spécial ».
Ce lien, autrefois marqué par le retrait diplomatique et la suspension des accords, s’impose désormais comme un pilier des stratégies industrielles de défense des deux nations. Mais la portée de cette évolution est difficile à saisir sans comprendre ce que la rupture initiale avait mis au jour. Souvent négligée, la contribution italienne aux achats de défense indiens est en réalité profondément ancrée, en particulier dans la marine indienne. Le scandale AgustaWestland a ainsi révélé l’importance des technologies italiennes embarquées dans ces capacités navales et les coûts élevés d’un conflit d’approvisionnement sur un partenariat stratégique plus large.
Alors que New Delhi et Rome entament une nouvelle phase de coopération axée sur la coproduction, le transfert de technologies et l’intégration industrielle, le défi essentiel n’est plus de restaurer le partenariat, mais d’en assurer la résistance. Les structures institutionnelles qui auraient pu empêcher la rupture passée ne sont toujours pas totalement en place. Mettre en place des mécanismes capables d’isoler la coopération stratégique des différends liés aux contrats d’armement constitue un enseignement clé, nécessitant des actions concrètes telles qu’un canal permanent de résolution des litiges, des seuils clairs de transfert technologique inscrits dans les contrats de coproduction, ou une procédure accélérée dédiée aux acquisitions stratégiques, autant de préalables indispensables aux ambitions partagées.
La contribution italienne aux forces indiennes
Si l’Italie n’est généralement pas comptée parmi les fournisseurs majeurs de défense de l’Inde — qui regroupe surtout la Russie, la France et les États-Unis —, sa technologie est intégrée de manière significative à l’armée indienne, et particulièrement à la marine. Comprendre le partenariat de défense indo-italien commence donc par reconnaître l’étendue des capacités de l’Inde qui reposent sur des systèmes italiens, des sous-ensembles et matériaux avancés jusqu’à des plateformes complètes, comme les canons navals, hélicoptères et torpilles.
Depuis 1994, Odero Terni Orlando, filiale de Finmeccanica (aujourd’hui Leonardo), a licencié la fabrication du canon italien OTO Melara de calibre 76 mm en Inde via Bharat Heavy Electricals Limited. Ce canon, conçu en Italie et utilisé par 60 marines dans le monde, équipe aujourd’hui des dizaines de navires de guerre et bâtiments de la Garde côtière indiens. En novembre 2023, un nouveau contrat de 310 millions de dollars a été attribué à Bharat pour fabriquer 16 versions modernisées de ce canon destinées à de nouveaux navires construits à Garden Reach Shipbuilders & Engineers et Mazagon Dock Shipbuilders.
La coopération avec l’Italie dans le domaine des hélicoptères remonte aux années 1970, avec la société Agusta, devenue AgustaWestland, puis Leonardo. La version anti-sous-marine de l’hélicoptère américain Bell 212, construite sous licence en Italie, a servi sur des plateformes navales indiennes pour des missions de guerre anti-sous-marine et de recherche et sauvetage.
L’Italie a aussi fourni à l’Inde le système de canon anti-aérien Breda de 40 mm, utilisé sur des navires plus petits. Le torpille lourde Black Shark destinée aux sous-marins Scorpène a été un autre apport italien, livrée via la filiale de Leonardo, Whitehead Alenia Sistemi Subacquei. Le canon naval de calibre 127 mm, l’artillerie de pont italienne la plus importante utilisée sur frégates et destroyers, était également prévu pour les navires indiens avant que le scandale AgustaWestland ne gèle les relations de défense.
Une tendance claire se dégage : le rôle de l’Italie dans la marine indienne apparaît non pas marginal, mais structurel. De l’artillerie aux hélicoptères, en passant par les torpilles et les systèmes de commande de tir, la technologie italienne s’est implantée profondément, souvent par le biais de fabrications sous licence qui ont placé ouvriers et usines indiennes au centre de la production. Que cette structure puisse être interrompue par un unique scandale d’approvisionnement souligne toute la portée de l’affaire AgustaWestland.
La rupture provoquée par AgustaWestland
La résilience du partenariat de défense indo-italien lui a permis de survivre à près de dix ans de gel provoqué par le scandale, mais les coûts associés — notamment la baisse de la disponibilité opérationnelle et les opportunités commerciales manquées — ont été lourds.
En 2010, l’Inde a signé un contrat de 432 millions de dollars avec la filiale d’Leonardo, AgustaWestland, pour 12 hélicoptères VIP destinés au transport du président, du Premier ministre et d’autres dignitaires. En février 2013, les autorités italiennes ont arrêté Giuseppe Orsi, alors PDG de Finmeccanica, pour avoir versé 60 millions de dollars de pots-de-vin afin d’obtenir ce contrat. Le lendemain, le ministre indien de la Défense a ordonné une enquête par le Central Bureau of Investigation.
La réaction a été immédiate et totale : l’Inde a annulé le contrat, suspendu les activités de Leonardo en Inde et lancé les investigations. Cette sanction a paralysé la fourniture de canons navals de 127 mm, les torpilles Black Shark pour les sous-marins Scorpène, ainsi que la modernisation de plus de 20 hélicoptères Sea King.
Au même moment, la relation bilatérale a subi un autre coup dur avec l’affaire Enrica Lexie en 2012, provoquant un différend diplomatique et judiciaire qui a duré presque une décennie, compliquant davantage le canal bilatéral nécessaire pour toute reprise commerciale. Ces deux crises simultanées ont lourdement pesé sur les liens indo-italiens. En 2016, lors du rebranding de Finmeccanica en Leonardo, l’Inde a maintenu l’embargo sur cette entité.
Leonardo est resté exclu du marché indien de la défense pendant sept ans, coupé de nombreux appels d’offres où ses produits auraient pourtant été compétitifs.
La reprise politique et la normalisation discrète ont commencé en novembre 2021, lorsque l’Inde a interdit à Leonardo toute réclamation financière liée aux anciens accords, l’obligeant à repartir de zéro. Leonardo a accepté ces conditions et retiré ses demandes financières relatives à la commande d’hélicoptères annulée. Les enquêtes judiciaires ont continué, mais cette décision a marqué une réouverture mesurée des relations industrielles et militaires.
Le redéploiement de Leonardo s’est fait progressivement, d’abord via l’aviation civile, puis par la fourniture de torpilles au profit de la marine et la coopération croissante avec la Garde côtière. L’annonce de l’alliance avec Adani pour construire un écosystème complet d’hélicoptères en Inde a constitué un nouveau jalon. Sur le plan diplomatique, la rencontre entre Giorgia Meloni et Narendra Modi en mars 2023 a renforcé les liens à l’occasion du 75e anniversaire des relations diplomatiques.
Les fondements de la réconciliation
La restauration de la coopération dans la défense traduit une réévaluation plus large des priorités bilatérales, marquant la fin de la logique qui avait justifié le gel prolongé. Malgré les enquêtes toujours en cours et la dimension politique persistante du scandale, toute reprise avec Leonardo comportait encore des risques juridiques et de réputation que les gouvernements indiens préféraient éviter, rendant l’exclusion plus facile.
Le retrait de l’embargo en 2021 ne résultait ni d’un épuisement des poursuites judiciaires ni d’un effet de pression italienne, mais d’un contexte stratégique mutuel devenu défavorable au maintien de la disgrâce.
Pour l’Italie, le retrait du projet phare de la Nouvelle route de la soie (Belt and Road Initiative) chinoise a imposé la recherche de partenaires crédibles en Asie, et l’Inde, démocratie à fort marché de la défense, représentait une option attrayante notamment pour Leonardo et Fincantieri, dans le cadre du programme de modernisation naval indien. L’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 a renforcé cette dynamique. Pour l’Italie, qui bénéficiait d’une hausse des budgets européens et d’un besoin accru de capacité industrielle, l’Inde constituait un marché politique et industriellement aligné capable d’absorber cette demande.
Pour l’Inde, la guerre en Ukraine a mis en lumière la vulnérabilité d’une architecture de défense largement tournée vers la Russie, précisément au moment où les sanctions fragilisaient les chaînes d’approvisionnement russes. Bien qu’Inde n’ait pas rompu son lien avec Moscou, elle a accéléré sa politique de diversification des fournisseurs. Le programme Aatmanirbhar Bharat (« Inde autonome ») lancé en 2020 pour promouvoir la production locale et réduire la dépendance aux importations défensives évoluait dans ce contexte stratégique renforcé, rendant plus précieux les partenaires capables de véritables transferts technologiques. L’Italie, experte en artillerie navale, guerre sous-marine et aéronautique, était bien placée pour répondre à ce besoin, à condition que les conditions politiques nécessaires soient établies.
Depuis 2023, un cadre de partenariat stratégique renouvelé et des relations personnelles solides entre Meloni et Modi ont donné une nouvelle impulsion aux relations bilatérales. Ce processus est devenu institutionnel avec des sommets annuels, des dialogues ministériels bilatéraux réguliers, des exercices conjoints fréquents et un agenda de coproduction.
La situation actuelle et les enjeux réels
La relation évolue désormais de la simple acquisition vers une intégration industrielle concrète, axée sur la coproduction et le transfert de savoir-faire. Le véritable enjeu est de savoir si cette transition sera synonyme de capacités indiennes réelles ou se limitera à un simple transfert d’assemblage.
En novembre 2024, Modi et Meloni ont dévoilé un Plan d’action stratégique conjoint sur quatre ans, définissant des initiatives pour une feuille de route industrielle de défense, explorant les opportunités de coproduction et de co-développement, ainsi qu’un renforcement de la coopération en contre-terrorisme, cybersécurité et infrastructures maritimes.
Selon les prévisions des forces armées indiennes, citées lors de l’annonce du partenariat Adani-Leonardo, l’Inde aura besoin de plus de 1 000 hélicoptères dans la décennie à venir. Leonardo, via Adani, est désormais bien placé pour répondre à une part significative de cette demande avec une production locale, réalisée par des travailleurs indiens, et soutenue par une technologie italienne. La présence de Leonardo en Inde s’est étendue avec la fourniture de torpilles lourdes à la marine et la coopération avec la Garde côtière. Par ailleurs, des discussions sont en cours pour fournir des avions d’entraînement, des canons navals avancés et, surtout, pour installer des lignes locales de production avec transfert complet de technologies.
Le vrai défi pour l’Inde demeure la nature du transfert. Dans la majorité des cas précédents, les partenaires étrangers ne transmettaient que la fabrication finale tout en conservant la propriété intellectuelle et le contrôle des sous-systèmes critiques. Un transfert authentique impliquerait l’accès aux plans détaillés, aux codes sources logiciels et au savoir-faire industriel des composants clés. Le plan industriel de défense de 2026 engage toutefois les deux pays dans une véritable co-conception et co-développement, témoignant d’une volonté d’ouverture plus importante. Cependant, c’est la rédaction précise des contrats, et non les communiqués, qui déterminera le succès durable.
Les accords de coproduction qui se mettent en place donnent une base institutionnelle à ce changement. L’Inde a déjà signé des accords similaires avec plus d’une douzaine de partenaires, dont plusieurs pays européens. Ce qui différencie la relation avec l’Italie, c’est la synergie entre la confiance politique portée par les sommets Meloni-Modi, et la cohérence industrielle entre les secteurs des deux pays. Enfin, le Partenariat de défense et stratégique Inde-UE signé en janvier 2026 soutient également cette dynamique bilatérale.
Les discussions d’avril 2026 ont clairement aligné la coopération industrielle sur la vision Aatmanirbhar Bharat, avec l’exploration d’une coproduction d’équipements militaires et le co-développement de technologies critiques pour la défense maritime indienne. La sécurité maritime est ainsi un axe partagé, avec un échange d’informations accru via le Centre de Fusion d’Information – Région de l’Océan Indien à Gurugram. Lors de la visite de Modi à Rome en mai 2026, le partenariat a été élevé à son niveau le plus élevé, celui de partenariat spécial, avec un engagement formel de co-concevoir et produire conjointement des équipements de défense, notamment dans les domaines des hélicoptères, des plateformes navales, de l’armement maritime et de la guerre électronique. Cette architecture de coproduction, aux ambitions élargies, illustre la nouvelle approche des deux pays en matière d’autonomie stratégique et de projection de puissance.
Les enjeux cruciaux d’un partenariat à préserver
Le partenariat indo-italien est désormais trop important pour être fragilisé par une nouvelle controverse. Chaque nation détient des ressources ou expertises que l’autre ne peut facilement trouver ailleurs, et l’impact d’une nouvelle rupture serait bien plus lourd qu’en 2013.
La valeur italienne pour l’Inde est spécifique : en tant que puissance moyenne, l’Italie ne peut égaler les volumes d’achats offerts par les États-Unis ni les facilités financières russes. Elle apporte cependant une précision technique unique en systèmes navals, guerre sous-marine, aéronautique et électronique — des secteurs où l’Inde doit combler des lacunes majeures, et où seul un transfert technologique profond garantit une autonomie durable.
Inversement, pour l’Italie, l’Inde représente plus qu’un simple client : c’est une plateforme capable d’absorber ces technologies, de les produire à grande échelle et d’intégrer le matériel indien dans les chaînes globaux d’approvisionnement. L’industrie de défense italienne, centrée sur Leonardo et Fincantieri, repose sur des compétences dans l’électronique, l’aéronautique, les hélicoptères, l’artillerie navale et la construction navale, domaines dans lesquels l’Inde a des besoins importants.
Le coût de la rupture 2013-2021 mérite d’être rappelé : à une période où la marine indienne devait faire face à une montée en puissance de la menace chinoise dans l’océan Indien, les programmes d’expansion et de modernisation ont été freinés du fait de l’exclusion italienne. Leonardo a manqué durant presque une décennie un des marchés de défense en croissance les plus rapides. Tout cela à cause d’une seule transaction corrompue. Une nouvelle rupture porterait dès lors un impact considérablement plus lourd, non seulement sur les acquisitions, mais aussi sur la coopération industrielle déjà engagée.
Le contexte stratégique mondial conforte l’urgence d’une coordination renforcée. L’instabilité grandissante au Moyen-Orient lie de plus en plus les dynamiques sécuritaires méditerranéennes et indo-pacifiques. Les mêmes routes maritimes et flux énergétiques traversent ces deux zones, de sorte qu’une perturbation en un point clé (canal de Suez, Bab-el-Mandeb, détroit d’Hormuz) affecte immédiatement les ports européens et indiens. Pour l’Inde et l’Italie — toutes deux économies péninsulaires dépendantes des échanges maritimes —, une rupture dans un théâtre a des conséquences directes dans l’autre. C’est dans ce cadre que Modi et Meloni ont de plus en plus promu une vision stratégique « Indo-méditerranéenne », reconnaissant ces interconnexions et la nécessité d’une coordination politique, économique et défensive renforcée.
Les deux pays ont déjà payé le prix des années perdues. Les bases industrielles sont désormais solidement posées, tandis que les cadres institutionnels ont été restaurés à force d’efforts significatifs. Reste à consolider ce travail. L’Inde doit accélérer la participation italienne à la modernisation navale et à la production d’hélicoptères — où déjà la joint-venture Adani-Leonardo est un ancrage industriel —, tout en publiant des critères contraignants sur le transfert technologique. Elle doit aussi instaurer une procédure accélérée d’acquisition pour les partenaires stratégiques intégrés localement dans le cadre d’Aatmanirbhar Bharat, avec des calendriers décisionnels garantissant une visibilité aux entreprises pour leurs investissements. Il est également urgent de mettre en œuvre le cadre de sécurité maritime prévu par le Centre de Fusion d’Information – Région de l’Océan Indien, officiel depuis la visite de Modi à Rome.
Du côté italien, il s’agit de s’engager formellement dans le transfert des technologies clés en artillerie navale et systèmes sous-marins, et de désigner officiellement l’Inde comme partenaire industriel « de premier rang » dans son cadre national d’exportation de défense. Enfin, les deux gouvernements devraient établir un canal permanent de résolution des litiges destiné à préserver la coopération stratégique des controverses ponctuelles liées aux approvisionnements. La durabilité, en somme, est un acquis institutionnel que l’on doit construire délibérément et défendre activement. Une seconde rupture dans un environnement stratégique plus interconnecté et concurrentiel coûterait infiniment plus cher que la précédente.