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Alors que l’Europe continue de faire face à la menace russe dans le contexte de la guerre en Ukraine, tout en naviguant dans l’incertitude entourant l’engagement américain sur le continent, les décideurs européens envisagent avec urgence de nouvelles formes de dissuasion nucléaire. Le président français Emmanuel Macron a à plusieurs reprises évoqué « la dimension européenne » de la dissuasion nucléaire française et sa volonté d’ouvrir le dialogue sur l’extension de ce parapluie nucléaire aux États européens non dotés. En juillet 2025, la France et le Royaume-Uni, les deux puissances nucléaires européennes, ont annoncé un renforcement de leur coordination nucléaire à travers plusieurs déclarations majeures, dont la Déclaration de Northwood, Lancaster House 2.0, et la Déclaration des dirigeants franco-britanniques. Si Londres et Paris coopèrent depuis longtemps dans ce domaine, ces annonces marquent une nouvelle étape dans leur partenariat.

Cependant, les évaluations sur la dissuasion nucléaire européenne se concentrent souvent sur des analyses internes, telles que la taille des arsenaux français et britannique, les options d’escalade possibles, et la crédibilité perçue de ces forces auprès des alliés. En revanche, la perception de ces efforts par les adversaires reste trop peu prise en compte. Face à une montée sans précédent des dépenses militaires en Europe, il est essentiel d’évaluer dans quelle mesure la Russie prend au sérieux la dissuasion nucléaire franco-britannique et quels investissements capacitaires seraient efficaces pour la dissuader.

Une récente étude de RAND Europe a analysé entre 2010 et 2024 les publications émanant de la communauté militaire et analytique russe sur les forces de dissuasion française et britannique. Les conclusions mises en lumière ici permettent de dégager des pistes pour renforcer tant la dissuasion conventionnelle que nucléaire en Europe vis-à-vis de la Russie. Ces options pourraient également renforcer la position politique européenne dans d’éventuelles futures négociations de contrôle des armements. Si le champ reste complexe et exige des efforts importants, ces analyses contribuent à mieux cerner et combler les lacunes de la dissuasion de l’Europe de l’OTAN.

La perception russe de la dissuasion européenne reste centrée sur les États-Unis, mais évolue

Le principal enseignement de cette étude est que la Russie n’a pas considéré la dissuasion nucléaire européenne au même niveau que celle des États-Unis, et que le Royaume-Uni et la France n’étaient jusqu’à présent que marginalement pris en compte dans la planification nucléaire russe. En effet, la réflexion militaire russe s’est longtemps concentrée sur le rôle central de l’arsenal américain au sein de l’OTAN. Malgré la volonté des forces françaises et britanniques de constituer une capacité d’infliction de « dommages inacceptables » à la Russie — comme l’illustre le « critère de Moscou » britannique — c’est l’ampleur et la diversité des systèmes de l’arme nucléaire américaine qui ont dominé le champ d’analyse russe. Par exemple, un expert du MGIMO (Institut d’État des relations internationales de Moscou) soulignait en 2017 que l’acquisition par le Royaume-Uni de l’arme nucléaire en 1952 « n’a pas tant modifié l’équilibre global des forces que simplement renforcé leur ‘crédibilité’ aux yeux des Alliés occidentaux ».

Cependant, la littérature militaire russe reconnait que la dissuasion britannique « garantit des dommages inacceptables à tout agresseur, et nul doute que le Royaume-Uni dispose des capacités nécessaires », malgré un stock d’ogives limité et une capacité d’escalade restreinte. Cela indique que la dissuasion britannique est perçue comme crédible par Moscou. Notons que le Royaume-Uni intègre son arsenal nucléaire dans la structure nucléaire de l’OTAN, contrairement à la France dont la dissuasion reste indépendante. Par ailleurs, certains auteurs russes soulignent la dépendance britannique aux systèmes américains, notamment aux missiles Trident D5 lancés depuis sous-marins. Oleg Prikhodko, chercheur à l’Académie des sciences de Russie, écrivait en 2021 que cette dépendance liait fortement le Royaume-Uni aux intérêts stratégiques américains pour les années à venir. Bien que cette dépendance industrielle puisse affecter l’indépendance à long terme, les analystes russes confondent souvent cette réalité avec un manque d’autonomie opérationnelle du Royaume-Uni, qui demeure malgré tout indépendant dans la gestion de sa dissuasion.

Quant à la dissuasion stratégique française, elle tenait jusqu’à la guerre en Ukraine un rôle limité dans la réflexion russe. Les sources russes reconnaissaient sa forte indépendance politique et technologique, soulignant que la France « ne dépend de personne pour le développement, la production, les essais et la modernisation de ses armes nucléaires », mais ne la considéraient pas comme directement tournée contre Moscou. Deux raisons expliquent cette perception : d’une part, la classe politique française est traditionnellement perçue par les experts russes comme moins antagoniste envers la Russie que leurs homologues américains ou britanniques ; d’autre part, la doctrine nucléaire française historique rejette explicitement la crédibilité des garanties nucléaires étendues américaines. Contrairement au Royaume-Uni, la France n’appartient pas au Groupe de planification nucléaire de l’OTAN et « refuse de s’aligner sur la stratégie nucléaire de ses alliés », selon certains auteurs russes. Cette dissuasion était donc jugée crédible mais non menaçante. Toutefois, depuis 2025, la position russe semble évoluer. Les déclarations du président Macron sur l’extension du parapluie nucléaire français à d’autres États européens ont surpris Moscou, qui considère désormais la France comme un acteur nucléaire plus important, intégrant désormais les intérêts nationaux vitaux français à une dimension européenne.

Les premières réactions russes aux déclarations franco-britanniques de 2025 traduisent une réévaluation de ces forces, particulièrement celle française. Bien que les détails de la Déclaration de Northwood restent partiels, Moscou suit attentivement cette évolution. En juillet 2025, le vice-ministre russe des Affaires étrangères Sergey Ryabkov a averti que la Russie intégrerait la coopération nucléaire franco-britannique dans sa planification politique et militaire, citant le « potentiel global » des arsenaux des deux pays. De son côté, Alexandra Ermina, professeure adjointe à l’Université militaire du ministère russe de la Défense, soulignait récemment dans la revue officielle Krasnaya Zvezda que la volonté française d’élargir son parapluie nucléaire marque un tournant par rapport à la tradition d’ambiguïté stratégique instaurée par Charles de Gaulle.

Dissuasion au-delà du nucléaire : développer les capacités conventionnelles de frappe longue portée en Europe

Tandis que Moscou jauge les intentions et capacités nucléaires britannique et française, les États européens devraient aussi avancer sur d’autres leviers conventionnels pour renforcer la dissuasion. Là aussi, il est crucial de prendre en compte la perception russe. Les systèmes de frappe de précision à longue portée occupent une place centrale dans la pensée stratégique russe, notamment en matière de gestion de l’escalade. Moscou considère ces armes comme une menace stratégique, une vision explicitée dans les textes doctrinaux clés depuis la Stratégie nationale de sécurité de 2015 jusqu’aux Principes fondamentaux de la politique étatique sur la dissuasion nucléaire de 2024. Même si cette inquiétude cible aujourd’hui majoritairement les capacités américaines, l’Europe dispose d’options pour développer ses propres moyens de frappe longue portée afin d’accroître son influence vis-à-vis de la Russie. Ces capacités permettent de projeter la force à grande distance, de dissuader l’agression et d’imposer des coûts significatifs à des cibles à haute valeur sans franchir le seuil nucléaire. Elles contribuent ainsi à limiter les risques d’escalade incontrôlée et augmentent la souplesse des alliés dans la gestion des crises. Combler le déficit capacitaire européen en armes conventionnelles avancées sera indispensable pour renforcer la posture de dissuasion.

Les armées européennes ont commencé à renforcer leurs arsenaux d’armes conventionnelles avancées par le biais de projets de développement et d’acquisition, complémentaires des forces nucléaires françaises et britanniques. Plusieurs programmes majeurs sont déjà en cours. En juillet 2024, France, Allemagne, Italie et Pologne ont lancé le programme européen de frappe longue portée visant à développer des missiles de croisière d’une portée de 1 000 à 2 000 kilomètres. En mai 2025, le Royaume-Uni a annoncé un partenariat avec l’Allemagne pour créer une capacité de frappe profonde de portée similaire, tandis que la Revue stratégique de défense britannique de 2025 s’est engagée à produire 7 000 armes longues portées. Ces initiatives, si elles aboutissent, renforceront la dissuasion européenne et rassureront les alliés non nucléaires de l’OTAN, limitant ainsi l’incitation à la prolifération nucléaire. Les capacités conventionnelles longues portées offrent par ailleurs une grande flexibilité opérationnelle, pouvant être déployées depuis des plateformes aériennes, terrestres ou navales. Cependant, leur développement prendra du temps : l’Europe, à l’exception notamment de la France, de la Norvège et de la Turquie, dispose de savoir-faire limité dans ce domaine. Les pénuries de compétences et les lourdeurs des processus d’acquisition ralentiront également les progrès. Sans levée de ces obstacles, les lacunes persisteront à court terme.

Quelles perspectives pour la France et le Royaume-Uni ?

La France et le Royaume-Uni renforcent aussi leur rôle dans la dissuasion européenne par d’autres voies. Parallèlement à ces programmes conventionnels, le Royaume-Uni prend des mesures pour moderniser sa dissuasion nucléaire : en juin 2025, il a annoncé l’acquisition de 12 F-35A, attendus d’ici 2030, et son engagement dans des dispositifs de partage nucléaire de l’OTAN. Ces initiatives accroissent la souplesse en matière de gestion de l’escalade, même si elles ne prévoient pas de rétablir une capacité souveraine d’armes nucléaires tactiques, abandonnée à la fin des années 1990. La réintroduction de la composante aéroportée britannique, via le déploiement de bombes à gravité américaines B-61, bien que non souveraine, envoie un message fort aux alliés sur l’importance accordée à la dissuasion. Cela trahit aussi une possible volonté d’envisager l’emploi nucléaire à des niveaux inférieurs de conflit, tout en maintenant le contrôle opérationnel américain. Cette évolution complique le calcul russe en dispersant les forces nucléaires non stratégiques en Europe. Toutefois, malgré ces avancées, la perception russe de la dissuasion britannique, marquée par sa dépendance aux systèmes américains, devrait peu évoluer.

Il est donc crucial d’affirmer le rôle de la France dans la dissuasion de l’OTAN, surtout face à l’ambiguïté historique française sur l’usage nucléaire. L’étude évoquée indique que les penseurs militaires russes considéraient probablement déjà la dissuasion française comme une forme de parapluie étendu de facto. Un expert de l’Institut d’information scientifique des sciences sociales de l’Académie russe des sciences soulignait que les intérêts vitaux français sont « interprétés de façon très large, jusqu’à inclure la nécessité d’assurer le respect des obligations internationales du pays ».

Les annonces de coopération renforcée entre la France et le Royaume-Uni via la Déclaration de Northwood, Lancaster House 2.0, et la Déclaration des dirigeants franco-britanniques sont donc stratégiquement pertinentes. Si une collaboration nucléaire existe depuis longtemps, la Déclaration de Northwood en particulier formalise de façon plus explicite une perception commune de la menace et des intérêts partagés. Elle affirme qu’« aucune menace extrême contre l’Europe ne manquera de provoquer une réaction de nos deux nations », marquant ainsi un tournant par rapport à la Déclaration de Chequers de 1995 qui se limitait à reconnaître des intérêts vitaux communs au Royaume-Uni et à la France, sans y inclure toute l’Europe.

La Déclaration des dirigeants crée un Groupe de pilotage nucléaire UK-France, qui dépasse en ambition la précédente Commission nucléaire conjointe. Cette structure pourrait formaliser un alignement inédit englobant les niveaux stratégique, opérationnel et tactique. Bien que les détails restent limités, il pourrait s’agir d’une intégration plus étroite des infrastructures industrielles et des chaînes de commandement, ainsi que d’une coordination approfondie du développement des ogives nucléaires.

Enfin, la Déclaration Lancaster House 2.0 consolide la coopération nucléaire et ouvre la voie à des liens industriels de défense plus étroits. Cette dynamique inclut notamment la création conjointe du Complex Weapons Portfolio Office pour faciliter la réalisation de projets communs comme la nouvelle capacité de frappe profonde STRATUS, le missile de croisière futur et l’arme anti-navire.

Quelles perspectives à venir ?

L’Europe s’adapte progressivement à la nouvelle réalité géopolitique, façonnée par l’agression russe et les interrogations sur l’engagement américain à long terme. Il reste incertain comment les analystes militaires russes intégreront ces évolutions, mais les premières réactions suggèrent que ces développements pourraient renforcer la dissuasion européenne face à Moscou. Il est clair que le renforcement de la coopération nucléaire franco-britannique, accompagné du développement progressif des capacités conventionnelles de frappe longue portée, jouera un rôle clé pour consolider la dissuasion européenne et rassurer ses alliés. Ces efforts devraient en outre s’inscrire dans une dynamique plus large, combinée à des mesures de contrôle des armements ciblant les armes nucléaires non stratégiques russes — même si ces négociations sont politiquement difficiles à envisager à court terme. Les pays européens ont la possibilité de construire une dissuasion robuste pour contrer efficacement la Russie, tout en tirant parti de cette position pour promouvoir la transparence, la stabilité stratégique et le désarmement dans une perspective à long terme. Cela contribuerait également à limiter les risques de prolifération nucléaire sur le continent.

La construction d’une capacité européenne conventionnelle et nucléaire capable de dissuader la Russie ne sera pas simple. Les goulets d’étranglement industriels, le déficit de compétences spécialisées et la complexité politique d’un partenariat durable en matière nucléaire posent des défis majeurs. Pourtant, dans le contexte stratégique actuel, les alternatives crédibles sont rares. Le renforcement des capacités nucléaires et conventionnelles européennes, notamment par un approfondissement de la coopération franco-britannique, n’est pas qu’une option souhaitable : il devient une nécessité incontournable.

Zsofia Wolford est analyste chez RAND Europe.
James Black est directeur adjoint chez RAND Europe.
Paul van Hooft est responsable de recherche chez RAND Europe.