La rareté de l’eau peut être un facteur direct de conflits, mais le plus souvent, elle agit comme un catalyseur qui, combiné à d’autres pressions, augmente le risque d’affrontements. Ce phénomène n’est pas nouveau : l’eau influence les conflits humains depuis des millénaires. Ce qui a changé, c’est l’accumulation de tensions, alors que le changement climatique, la croissance démographique, les migrations et les fortes demandes agricoles et industrielles convergent pour mettre à rude épreuve les systèmes hydriques, exacerbant potentiellement l’instabilité. Pourtant, des exemples de coopération gouvernementale dans la gestion des ressources limitées montrent que les conflits liés à l’eau ne sont pas inévitables.
La pénurie d’eau accroît le risque de conflits dans plusieurs régions du monde. Quatre experts ont identifié des zones clés où les tensions autour de l’eau pourraient intensifier le potentiel d’affrontements en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Amérique latine dans les un à deux ans à venir.
Marcus King
Professeur en environnement et affaires internationales à l’université de Georgetown
Le Sahel — cette zone semi-aride d’Afrique qui s’étend de l’océan Atlantique à la mer Rouge — est soumis à de fortes pressions climatiques, notamment la sécheresse et la désertification, tout en faisant face à des défis sécuritaires croissants.
Ces pressions aggravent les conflits entre agriculteurs et éleveurs, en dégradant les pâturages, réduisant l’accès à l’eau et perturbant les routes traditionnelles de transhumance. Depuis 2010, plus de 15 000 personnes ont perdu la vie dans le Sahel et les régions avoisinantes. La rareté de l’eau alimente cette violence, tandis que des divisions tribales, sectaires et ethniques renforcent les tensions liées aux ressources hydriques.
Des groupes extrémistes violents s’étendent également dans la région et pourraient utiliser l’eau comme arme, en contrôlant les puits, taxant leur accès, ciblant certains usagers ou privant d’eau des communautés hostiles. L’insécurité entrave aussi la mise en œuvre efficace des politiques hydriques, l’entretien des infrastructures et la gestion des conflits.
La pénurie d’eau s’aggrave. Les prévisions indiquent qu’une sécheresse sévère et localisée pourrait survenir dans le Sahel au cours des un à deux prochaines années, et le changement climatique devrait renforcer ces pressions à plus long terme.
David Michel
Chercheur associé au programme global de sécurité alimentaire et hydrique au Center for Strategic and International Studies
Les fleuves Helmand/Hirmand et Harirud, partagés par l’Iran et l’Afghanistan, sont au cœur de tensions croissantes entre ces deux pays. En Iran, une mauvaise gestion persistante a aggravé une crise hydrique profonde, les besoins dépassant largement la ressource naturelle disponible. En Afghanistan, les différents gouvernements ont développé de nombreux projets pour renforcer l’agriculture, soutenir les moyens de subsistance ruraux et asseoir leur légitimité politique. Plusieurs barrages sur ces rivières en amont détournent l’eau pour l’irrigation et la production hydroélectrique, réduisant la disponibilité en aval pour l’Iran.
L’Iran accuse régulièrement l’Afghanistan de limiter l’accès à ces ressources vitales. À mesure que les infrastructures se multiplient, les tensions se sont exacerbées. Dans les années 2000, Téhéran aurait soutenu des factions talibanes dans des attaques visant plusieurs barrages. En 2011, des gardes-frontières iraniens ont affronté des troupes afghanes au sujet d’un canal alimentant le Helmand, et des échanges de tirs mortels ont de nouveau eu lieu en 2023, après le retour au pouvoir des talibans. Face à l’augmentation des besoins en eau et aux pressions environnementales dans les deux pays, le risque de conflits supplémentaires s’accroît.
Beatrice Mosello
Chercheure senior au Centre Environnement et Société de Chatham House
Longtemps considérée comme une zone à risque de « guerres de l’eau » après l’effondrement de l’Union soviétique, l’Asie centrale voit aujourd’hui les mécanismes de coopération hydrique se fragiliser sous l’effet de tensions géopolitiques et internes, plus que par des conflits directs liés à l’eau.
Après l’indépendance des États, les systèmes hydriques soviétiques, auparavant intégrés, sont devenus des ressources nationales concurrentes. Cependant, les États ont progressivement établi des cadres pragmatiques pour gouverner l’eau de manière partagée via des accords bilatéraux, des institutions régionales telles que le Fonds international pour la sauvegarde de la mer d’Aral, et des initiatives soutenues par des bailleurs de fonds comme le programme Green Central Asia financé par l’Union européenne. Des projets coopératifs, comme la centrale hydroélectrique Kambarata-1, témoignent d’une volonté croissante de considérer l’eau comme une ressource stratégique commune.
Cependant, la diminution de l’engagement régional de la Russie, la concurrence croissante entre puissances extérieures comme la Chine, l’Union européenne, la Turquie et les pays du Golfe, l’instabilité politique interne, les pressions climatiques, ainsi que l’expansion des infrastructures d’irrigation afghanes sur l’Amou Darya, risquent de saper la confiance et la coordination régionales. L’eau sera donc plus un reflet de la santé globale des relations politiques qu’une source directe d’instabilité.
Benjamin Gedan
Chercheur senior et directeur du programme Amérique latine au Stimson Center
Les sécheresses, de plus en plus sévères et fréquentes à cause du réchauffement climatique, perturbent gravement l’Amérique latine. En 2024, la baisse des précipitations a interrompu la navigation sur le fleuve Paraná, voie majeure pour l’exportation des céréales argentines. À plusieurs milliers de kilomètres de là, une sécheresse prolongée a contraint à des restrictions draconiennes sur le transit du canal de Panama. L’année dernière, en Équateur, des coupures électriques prolongées ont touché la population alors que le faible niveau des eaux paralysait les centrales hydroélectriques. Dans d’autres parties de la région, la rareté de l’eau pourrait intensifier les débats autour des mines et des centres de données, ainsi qu’exacerber les tensions sociales.
Alors que l’Amérique latine se prépare à un El Niño sévère, le principal point d’attention est le « corridor sec » d’Amérique centrale, qui comprend des portions d’El Salvador, du Guatemala, du Honduras et du Nicaragua, particulièrement exposées aux chocs climatiques. Dans cette zone, les conséquences pourraient être dramatiques : dévastation des cultures, aggravation de la malnutrition, propagation de la dengue et coupures dans l’accès à l’eau potable. Un conflit interétatique est peu probable, mais une crise diplomatique avec les États-Unis pourrait survenir si la sécheresse provoque une nouvelle vague migratoire massive.