La Marine russe a confirmé en juillet 2026 son intention de développer une nouvelle classe de destroyers d’environ 9 500 tonnes, principalement destinée aux opérations en haute mer et aux déploiements prolongés.
Ce projet intervient dans un contexte complexe, marqué par un retour ambitieux vers la construction de grands bâtiments de surface, mais aussi par de nombreuses difficultés industrielles, économiques et technologiques.
Un historique mouvementé
Depuis la dissolution de l’Union soviétique, la Russie n’a pas construit de navires de guerre de surface plus gros que ses fragates. En 2013, le projet ambitieux du destroyer nucléaire Projet 23560 Lider (ou « Leader »), d’une taille initiale estimée entre 12 000 et 19 000 tonnes, a été initié mais finalement suspendu en 2020. Ce projet, qui nécessitait six bâtiments à un coût colossal, ne semble plus envisagé à court terme, bien que son développement reste officiellement ouvert.
Des projets multiples et des capacités industrielles limitées
La Russie poursuit la construction des fragates actuelles Gorshkov (environ 5 400 tonnes) et développe une version améliorée dite Projet 22350M ou « Super Gorshkov » d’environ 7 000 tonnes. Le destroyer de 9 500 tonnes serait un développement distinct pour la zone océanique éloignée, mais il est actuellement à un stade préliminaire de conception technique, sans financement assuré ni commande effective, avec un lancement espéré seulement après 2027.
Les capacités industrielles se révèlent un obstacle majeur. Aucun chantier naval russe n’est actuellement disponible pour ce type de construction : Sevmash est principalement engagé sur des sous-marins, et Severnaya Verf à Saint-Pétersbourg travaille à pleine capacité sur les fragates. La situation financière de la grande corporation navale russe est également fragile, avec des dettes importantes et des sanctions internationales qui entravent l’accès aux technologies essentielles.
Conséquences des sanctions et contexte économique
La guerre en Ukraine et les sanctions occidentales ont lourdement frappé l’économie russe, notamment dans les secteurs pétrolier et gazier, réduisant les recettes budgétaires. Malgré une annonce d’investissement naval de 8,4 trillions de roubles sur dix ans, le financement reste incertain et les projets coûteux comme les grands bâtiments de surface sont souvent reportés au profit d’autres priorités militaires.
Le cas emblématique de l’Amiral Nakhimov
La rénovation du croiseur nucléaire Amiral Nakhimov, en chantier depuis 1999, illustre ces difficultés. Prévu initialement pour une remise en service en 2018 et un budget d’environ 500 millions de livres sterling, sa livraison finale est attendue fin 2026 avec un coût réel largement supérieur (estimé jusqu’à 3,8 milliards de livres). Ce navire reste cependant un symbole puissant avec 80 cellules verticales de missiles et une propulsion nucléaire, mais sa modernisation souligne l’importante charge financière que représentent les grands bâtiments.
Une stratégie navale axée sur la déni d’accès
En réalité, la principale force russe réside dans sa capacité de déni d’accès avec la puissance de ses sous-marins lanceurs de missiles tels que les Yasen-M et Borei-A, ainsi que leurs flottes de corvettes et navires lance-missiles. Cette approche privilégie des moyens plus petits mais nombreux, assortis de missiles de haute technologie (Kalibr, Oniks, Zircon), contribuant à une menace réelle pour les forces occidentales dans les zones côtières et la mer ouverte.
Entre prestige et pragmatisme
Le projet de destroyer de 9 500 tonnes s’inscrit autant dans une logique de prestige et de projection internationale de puissance que dans un programme industriel réaliste à court terme. Les ambitions affichées contrastent avec la capacité réelle de construction, suggérant que ce destroyer reste un concept politique plutôt qu’un chantier imminent.
Dans les prochaines années, la flotte russe devrait privilégier la poursuite des programmes de fragates existants et peut-être la réalisation progressive du Projet 22350M, tandis que les grands navires océanique comme celui envisagé ou le Lider demeurent incertains.
Enfin, pour les marines occidentales et notamment la Royal Navy, les difficultés russes dans la construction de grands navires indicatives d’une tendance mondiale à la hausse des coûts et à la complexité des bâtiments modernes. La menace réelle réside davantage sous la surface, avec les capacités sous-marines russes, qui demeurent la priorité stratégique.
