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Face à l’urgence opérationnelle et à la volonté d’autonomie stratégique à long terme, la marine indienne avance dans l’acquisition de six sous-marins conventionnels avancés d’origine allemande dans le cadre du projet 75 India (P-75I), alors même que ses sous-marins entièrement indigènes du projet 76 (P-76) sont attendus pour 2027. Avec l’accord du ministère de la Défense donné le mois dernier pour négocier avec ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS) et Mazagon Dock Shipbuilders Limited (MDL), ce contrat de 70 000 crores illustre l’approche pragmatique de l’Inde pour combler rapidement une lacune critique dans sa flotte sous-marine. Alors que le P-76 promet un saut technologique national, les experts soulignent que le P-75I constitue une passerelle indispensable, empêchant la marine de se retrouver sans capacité face aux menaces maritimes croissantes, notamment chinoises.

Cette décision intervient à un moment crucial pour la marine indienne, qui ne dispose actuellement que de 16 sous-marins conventionnels contre une capacité autorisée de 24, beaucoup étant des unités anciennes de classe Sindhughosh et Shishumar, héritées de l’ère soviétique et proches de la retraite avant les années 2030. Dans la prochaine décennie, près de 10 sous-marins seront mis hors service, ce qui risque d’affaiblir gravement les capacités si aucun renfort n’est rapide. Le projet 75I, conçu depuis 1998 dans le cadre d’un plan de construction sur 30 ans, vise l’intégration de six sous-marins d’attaque diesel-électriques équipés d’un système de propulsion autonome à air (AIP) éprouvé, permettant une immersion prolongée jusqu’à trois semaines – un progrès notable comparé à la limite de 48 heures des unités sans AIP comme la classe Kalvari du projet 75.

Au cœur du projet P-75I se trouve l’exigence non négociable de la marine indienne pour une technologie AIP « éprouvée ». Cette technologie, essentielle dans la guerre sous-marine moderne où la discrétion et l’endurance sont déterminantes, est fournie par les sous-marins allemands de type 212/214 proposés par TKMS. Ces bâtiments disposent d’un système AIP à pile à combustible ayant accumulé des milliers d’heures opérationnelles, permettant des interventions silencieuses et indépendantes de l’oxygène, cruciales pour échapper à la détection dans une zone stratégique comme l’océan Indien. En comparaison, la classe Kalvari, résultat du projet 75 et construite avec le groupe français Naval Group, recevra un retrofit AIP à partir de 2026 avec l’INS Khanderi, mais cette amélioration ne concerne que les unités existantes sans augmenter le nombre total de sous-marins.

Le P-76, développé par l’Organisation de recherche et développement de la Défense (DRDO), constitue l’ambition indienne de concevoir un sous-marin de 4 000 tonnes avec 80 % de contenu local. Ce projet intègre des technologies avancées, notamment l’AIP, des systèmes de lancement vertical pour missiles et des équipements sensoriels issus de l’expérience des sous-marins nucléaires de classe Arihant. La conception préliminaire doit être achevée fin 2025, la coque du premier prototype posée en 2027, avec une induction prévue entre 2033 et 2034. Toutefois, ce calendrier, étendu sur huit ans, présente un risque opérationnel majeur. « Le P-75I offre une injection plus rapide de capacités, reposant sur l’expertise de MDL acquise avec le projet Scorpène, pour livrer ces unités au début des années 2030 », a précisé un haut responsable de la marine, soulignant que les retard dans les programmes indigènes, comme dans le projet 75 où un décalage de neuf ans a eu lieu, pourraient exposer l’Inde à la montée en puissance navale chinoise dans l’Indo-Pacifique.

Les aspects financiers et la gestion des risques militent également en faveur du P-75I. Le contrat, établi dans le cadre du Strategic Partnership Model, impose 60 % de contenu local – soit le double du projet 75 initial – avec un transfert complet de technologie (ToT) incluant la propulsion AIP, les systèmes de gestion de combat et la motorisation. Cela réduit les incertitudes liées au développement et favorise la mise en place d’un écosystème industriel intégré, public et privé, où s’illustrent des entreprises telles que Larsen & Toubro (L&T), qui, bien que candidate avec la société espagnole Navantia, a été devancée par l’offre MDL-TKMS. Le projet 76, malgré son coût à long terme plus avantageux, présente un risque initial plus élevé en raison de l’intégration encore inédite de l’AIP indigène, ce qui pourrait faire grimper les budgets dans un contexte financier serré.

Sur le plan géopolitique, ce virage vers l’Allemagne renforce les liens de défense indo-allemands, particulièrement depuis le retour remarqué de TKMS dans le programme en 2024 après un retrait en 2021. Le choix d’une voie gouvernement à gouvernement accélère les procédures et s’inscrit dans la stratégie de diversification de l’Inde, réduisant sa dépendance face aux fournisseurs français et russes. Cette orientation prend tout son sens dans le cadre du QUAD, où l’amélioration des capacités sous-marines consolide le rôle de l’Inde dans la sécurisation des axes maritimes clés face à la flotte chinoise de sous-marins de type 039A Yuan, en pleine croissance.

Certains critiques, notamment des experts en défense, contestent le coût élevé du projet allemand – estimé à 70 000 crores, contre une projection moindre des coûts de cycle de vie du P-76 –, arguant que cet investissement détourne des ressources de la pleine indigenisation. Néanmoins, ses défenseurs rétorquent que le P-75I constitue une « ligne d’effort technologique », absorbant des conceptions avancées pour nourrir le projet 76, à l’image de ce que le projet 75 a permis avec la maîtrise des Scorpène. Ce déploiement en séquence – P-75 (achevé en 2025), P-75I (années 2030) puis P-76 (post-2033) – diffère du plan initial d’exécution parallèle, mais garantit une continuité de production chez MDL et évite une perte de compétences.