Ayesha Siddiqa, éminente politologue pakistanaise et experte des questions militaires au Pakistan, tire la sonnette d’alarme suite aux récentes déclarations du chef d’état-major de l’armée pakistanaise, le maréchal Asim Munir. Elle y voit une menace directe visant Mumbai, la capitale économique de l’Inde, en cas de conflit futur entre les deux pays.
Lors d’un dîner privé à Tampa, en Floride, le 10 août 2025, Munir a fait référence à un post sur les réseaux sociaux associant un verset coranique tiré de la sourate Al-Fil à une photographie de Mukesh Ambani, président de Reliance Industries Limited (RIL). Il a déclaré avoir donné son aval à cette publication lors des récents affrontements « pour leur montrer ce que nous ferons la prochaine fois ». Si de nombreux observateurs en Inde y ont vu une menace ciblée contre la raffinerie de Jamnagar dans l’État du Gujarat, Ayesha Siddiqa estime, au contraire, que la mention d’Ambani symbolise une volonté plus vaste de frapper Mumbai, épicentre des finances et du commerce indiens.
Auteur de Military Inc.: Inside Pakistan’s Military Economy, Siddiqa explique que l’évocation de Mukesh Ambani dépasse la seule installation pétrolière de Jamnagar, qui représente la plus grande raffinerie à site unique au monde, traitant 33 millions de tonnes de brut par an et assurant 12 % de la capacité de raffinage indienne. Pour elle, Ambani incarne la puissance économique de Mumbai, où est basé Reliance Industries. Les propos de Munir, chargés de connotations religieuses et accompagnés de menaces nucléaires, reflètent une stratégie visant à déstabiliser le centre financier de l’Inde en cas de conflit, évoquant les attaques meurtrières du 26/11 perpétrées à Mumbai par le renseignement pakistanais en 2008.
Les attaques du 26 novembre 2008, menées par le groupe Lashkar-e-Taiba (LeT) basé au Pakistan, avaient visé plusieurs sites emblématiques de Mumbai, comme l’hôtel Taj Mahal Palace, la gare de Chhatrapati Shivaji Terminus et la maison Nariman, faisant 166 victimes et paralysant la ville pendant plusieurs jours. Cette opération, conçue pour affaiblir la capitale commerciale indienne, perturber son économie et ébranler la confiance des investisseurs, illustre selon Siddiqa une volonté constante de la hiérarchie militaire pakistanaise de cibler Mumbai, considéré comme un point sensible de la stabilité économique indienne.
À l’inverse, les cercles sécuritaires indiens et une grande partie des médias ont interprété les propos de Munir comme une menace directe contre la raffinerie de Jamnagar, située à 407 kilomètres de la frontière pakistano-indienne. Stratégiquement située, cette installation traite plus de 1,25 million de barils de pétrole par jour et sa proximité géographique avec le Pakistan en fait une cible plausible. Des rapports font état d’avertissements des agences de renseignement indiennes concernant des menaces de groupes terroristes basés au Pakistan, ce qui a conduit à la création d’une base aérienne de l’Indian Air Force à Deesa, dans le district de Banaskantha, pour renforcer la sécurité.
La référence de Munir à un verset coranique de la sourate Al-Fil, qui décrit une attaque aérienne divine contre une force ennemie, est quant à elle vue par les analystes indiens comme une menace voilée d’une frappe aérienne ou balistique sur la raffinerie. La valeur économique majeure du site, ainsi que son importance symbolique en tant que témoignage de la croissance industrielle indienne, en font un objectif attractive pour la stratégie militaire pakistanaise, que Munir lui-même a décrite comme visant à « commencer par l’est de l’Inde, où se situent leurs ressources les plus précieuses, avant de se déplacer vers l’ouest ».
Le ministère indien des Affaires étrangères a fermement condamné les propos de Munir, qualifiant ces déclarations de « bruit de sabre nucléaire » et dénonçant le comportement « irresponsable » du Pakistan en tant que puissance nucléaire. Le ministère a souligné que l’Inde ne céderait pas au chantage nucléaire et prendra toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité nationale, tout en questionnant la fiabilité du commandement et contrôle nucléaire pakistanais, compte tenu des liens étroits entre l’armée et des groupes terroristes.
Les craintes d’Ayesha Siddiqa concernant Mumbai reposent largement sur le précédent des attaques du 26/11, largement attribuées à l’ISI pakistanais et à son proxy, le Lashkar-e-Taiba. Ces opérations, pilotées par le commandant Saifullah Kasuri, ont bénéficié d’une planification rigoureuse avec des infiltrations via la voie maritime depuis Karachi. Des rapports de renseignement insistent également sur l’influence persistante de figures comme Dawood Ibrahim, parrain du crime organisé à Mumbai aujourd’hui basé à Karachi, nommé en 2023 directeur général honoraire adjoint de l’ISI. Son réseau à Mumbai, Ahmedabad et le long de la côte du Gujarat pourrait faciliter d’autres attaques futures, renforçant ainsi les inquiétudes de Siddiqa à propos d’une menace élargie sur Mumbai.
Les attaques du 26/11 ont non seulement causé des pertes humaines importantes mais ont aussi porté un coup dur à la réputation de Mumbai en tant que centre financier mondial, avec des répercussions sur l’économie indienne. Pour Siddiqa, la mention d’Ambani par Munir pourrait constituer un message codé annonçant un retour à de telles tactiques, visant à perturber l’écosystème économique de Mumbai, dont Reliance Industries constitue une pièce maîtresse.