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En 2024, Philippe Lagassé et Justin Massie ont publié un article arguant que l’armée canadienne était en déclin alarmant. Dans un contexte de tensions croissantes entre le Canada et les États-Unis, il est pertinent de revenir sur la question de la préparation militaire indépendante du Canada.

Entraînement d’hélicoptère avec la Marine canadienne

Crédit image : Petty Officer 2nd Class Robert Simpson

Dans votre article de 2024, vous avanciez que l’armée du Canada était dans une spirale descendante, totalement incapable d’affronter un adversaire sérieux ou d’apporter des contributions significatives à la sécurité alliée. Quelle est votre évaluation actuelle de la force et de la préparation des forces armées canadiennes ?

Le Canada commence lentement à renforcer ses capacités militaires. Le nouveau gouvernement du Premier ministre Mark Carney s’est engagé à atteindre l’objectif de l’OTAN de 2 % du PIB cette année fiscale. Sur les cinq prochaines années, le pays prévoit un investissement additionnel de 82 milliards de dollars canadiens dans la défense. Parallèlement, l’État retire plusieurs flottes obsolètes au fur et à mesure de l’arrivée de nouvelles, ce qui devrait améliorer la disponibilité opérationnelle. La revalorisation significative des salaires des militaires est également cruciale pour favoriser le recrutement et la fidélisation.

Cependant, des défis subsistent. Le recrutement demeure difficile en raison des capacités limitées d’intégration et de formation dans les corps de métier les plus demandés. De nouvelles capacités sont acquises, mais il reste incertain que les Forces armées canadiennes disposeront d’assez de personnel qualifié pour les exploiter pleinement. Le gouvernement Carney étudie actuellement l’augmentation des réserves principales de 23 500 à 100 000 soldats, et des réserves supplémentaires de 4 300 à 300 000, mais aucun plan de mobilisation n’a encore été approuvé ni financé.

Le Plan ministériel 2025-26 prévoit que les forces régulières atteindront leur effectif autorisé de 71 500 en 2027, et la force de réserve de 30 000 en 2032. Il reconnaît également que les Forces armées canadiennes n’atteindront le niveau de préparation nécessaire à la conduite simultanée de l’ensemble de leurs opérations qu’en 2032. En résumé, bien que les investissements améliorent la posture stratégique, la pleine préparation des forces — notamment au regard des objectifs de recrutement et de capacité — reste à parfaire.

Depuis la publication de votre article, les relations entre les États-Unis et le Canada se sont tendues, notamment après que le président Donald Trump a suggéré l’annexion du Canada comme 51e État et ait menacé puis imposé des tarifs douaniers élevés sur les importations canadiennes. Ces tensions ont-elles eu un impact sur la coopération en matière de défense ? Pouvez-vous également faire un point général sur le partenariat stratégique entre Washington et Ottawa ?

Le second mandat de Trump a profondément influencé la politique de défense canadienne. C’est en grande partie sous cette influence que le gouvernement canadien s’est engagé à atteindre les 2 % du PIB en dépenses militaires cette année et 5 % d’ici 2035. Face aux remarques sur le 51e État, aux menaces tarifaires et à une forme de coercition économique implicite, le Premier ministre Carney s’est engagé à réduire la dépendance militaire du Canada envers les États-Unis. Ottawa a ainsi rejoint l’Action européenne pour la sécurité et cherche à diversifier ses partenariats stratégiques. Par exemple, la décision d’acquérir 88 F-35A est réexaminée, avec l’éventualité d’une flotte mixte associant F-35 et Gripen.

Par ailleurs, le gouvernement a promis de développer davantage de capacités souveraines via l’industrie canadienne, bien que sa première Stratégie industrielle de défense n’ait pas encore été dévoilée. Cependant, les marges de manœuvre pour s’éloigner des États-Unis en matière militaire restent limitées. Le Canada demeurera profondément dépendant des capacités américaines pour plusieurs décennies. Il continuera d’acheter des matériels avancés comme le F-35 ou le P-8A et dépendra du soutien logistique et opérationnel des États-Unis pour ses principales opérations à l’étranger. L’intérêt manifesté pour rejoindre l’initiative « Golden Dome » de Trump illustre cette proximité. Le ministre canadien de la Défense a affirmé que le Canada avance « en synchronisation » avec les États-Unis pour la défense continentale. Cette situation traduit une relation sous tension, susceptible de provoquer des frictions politiques, mais la dépendance de longue date restreint la possibilité pour Ottawa d’une rupture nette.

Vous évoquiez dans votre article que la majorité des Canadiens, malgré quelques exceptions, percevaient peu d’incitations à investir sérieusement dans la sécurité et la défense. Si cette tendance perdure, comment pensez-vous que des adversaires tels que la Russie ou la Chine pourraient en tirer parti, que ce soit pour affaiblir les États-Unis ou la région américaine au sens large ?

La réticence canadienne à investir dans la défense est une constante historique. Le soutien actuel aux dépenses accrues est une réponse directe à l’attitude agressive de Trump et à la dégradation du contexte sécuritaire mondial. Néanmoins, sous-jacent à ces efforts, une détérioration des relations canado-américaines profiterait tant à la Russie qu’à la Chine. En effet, une moindre cohésion en matière de sécurité sur le continent nord-américain affaiblirait également la posture américaine en Europe et dans la région indo-pacifique, suscitant des inquiétudes chez les alliés.

Pour obtenir l’adhésion du public, le gouvernement a lié les dépenses militaires à la croissance économique via d’importants investissements dans l’industrie et l’innovation canadiennes. Si ces efforts ne portent pas leurs fruits, l’opinion publique pourrait se retourner contre les hausses budgétaires et les acquisitions majeures envisagées. Le soutien populaire à l’atteinte de l’objectif très ambitieux de 5 % du PIB dépend par ailleurs de la gestion rigoureuse des fonds publics, les scandales précédents ayant miné la confiance pour des augmentations des budgets de défense.

Enfin, avec le recul, que changeriez-vous dans votre argumentation initiale ?

Nous avions sous-estimé la rapidité avec laquelle les Canadiens seraient prêts à réinvestir dans leurs forces armées, car nous n’avions pas anticipé la combativité extrême d’un second mandat Trump vis-à-vis du Canada. Nous pensions que la relation canado-américaine resterait globalement stable, tandis que ce changement s’est révélé le facteur déterminant pour susciter un soutien massif à l’augmentation des dépenses militaires et aux capacités. Avec le recul, nous aurions prêté davantage attention aux factions politiques au sein de l’administration Trump prêtes à compromettre les liens avec les alliés historiques pour atteindre leurs objectifs. Si Trump devait employer la force contre le Danemark ou contraindre le Groenland à rejoindre les États-Unis, ce serait une rupture majeure dans les relations euro-atlantiques, et la volonté canadienne de réduire sa dépendance à l’égard des États-Unis s’accélérerait nettement.

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Philippe Lagassé est professeur agrégé et titulaire de la chaire Barton en affaires internationales à l’Université Carleton, Ottawa (Canada).

Justin Massie est professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal et codirecteur du Réseau d’analyse stratégique.

Crédit image : Senior Airman Zachary Foster via DVIDS