Le gouvernement syrien et les forces kurdes ont conclu un accord global visant à intégrer progressivement les institutions militaires et civiles kurdes dans l’État syrien, une avancée qualifiée de « jalon historique » par Washington.
Ces dernières semaines, les Forces démocratiques syriennes (FDS), dirigées par les Kurdes, ont cédé d’importantes zones à majorité arabe aux forces gouvernementales. Ces territoires, tenus depuis des années suite à des combats acharnés contre le groupe jihadiste État islamique (EI), avaient été libérés avec le soutien d’une coalition menée par les États-Unis.
Le texte de cet accord, rendu public par les deux parties, vise à unifier le territoire syrien et assurer l’intégration complète de la région majoritairement kurde. Il prévoit le maintien d’un cessez-le-feu permanent et une intégration progressive des forces kurdes ainsi que des institutions administratives.
Interrogé par une télévision kurde, le chef des FDS, Mazloum Abdi, a indiqué que la mise en œuvre de l’accord débuterait sur le terrain dès le 2 février. Les deux camps procéderont au retrait de leurs forces des lignes de front à Kobané et dans la région d’al-Jazira, dans le nord-est du pays.
Il a précisé qu’« une force de sécurité interne limitée » serait déployée dans les districts de Hasaké et Qamishli afin d’appliquer l’accord. « Aucune force militaire n’entrera dans aucune ville ou localité kurde », a-t-il ajouté.
Les FDS ont joué un rôle central en tant que partenaire de Washington dans la lutte contre l’EI, mais après la chute fin 2024 du président syrien Bachar al-Assad, les États-Unis se sont rapprochés des nouvelles autorités à Damas. Washington a récemment affirmé que son alliance avec les Kurdes était désormais largement dépassée et s’est positionné comme médiateur entre le gouvernement syrien et les Kurdes.
Ce nouvel accord, annoncé conjointement par les FDS et la télévision d’État syrienne, fait suite à un précédent compromis sur l’avenir des zones majoritairement kurdes des provinces de Hasaké et de Kobané. Il intègre certaines revendications kurdes comme la création de brigades de combattants des FDS dans ces régions, ce que Damas refusait jusqu’alors, notamment la formation d’unités militaires basées sur des critères ethniques.
La négociatrice kurde et personnalité politique Elham Ahmad, lors d’une visioconférence vendredi, a souligné que l’accord établissait un « cessez-le-feu permanent ». Elle a également précisé que les États-Unis et la France étaient garants du processus, tout en indiquant que des discussions restaient en cours concernant les modalités de l’intégration.
Raman Sido, habitant de Qamishli, a salué cet accord en estimant qu’il permettrait de « désamorcer les tensions entre Kurdes et Arabes et d’éliminer le spectre grandissant d’un conflit ». Il a toutefois souligné le flou persistant sur les modalités de mise en œuvre et le système d’administration envisagé.
Durant la guerre civile syrienne, les Kurdes ont su établir une région autonome de fait, qui s’est étendue au fur et à mesure de leur avancée contre l’EI.
Alors que les forces kurdes tentaient de préserver leurs gains, les nouvelles autorités syriennes islamistes entendent rétablir le contrôle étatique sur l’ensemble du pays.
Les négociations entre les deux parties avaient débuté rapidement après la chute d’Assad, mais avaient connu des blocages et des violences répétées, culminant récemment avec une offensive de l’armée gouvernementale.
Selon un responsable cité par la presse d’État syrienne, « l’État assumera le contrôle de toutes les institutions civiles et gouvernementales, ainsi que des points de passage frontaliers ». « Aucune partie du territoire ne restera hors de son contrôle », a-t-il ajouté.
Depuis plusieurs années, les forces kurdes contrôlaient de longues portions des frontières avec la Turquie au nord et l’Irak à l’est. Plusieurs passages frontaliers étant fermés, la majeure partie des échanges transitaient par une seule voie principale avec le Kurdistan irakien.
L’accord prévoit l’intégration de trois brigades des FDS dans l’armée syrienne, spécialement dans les zones à majorité kurde de la province de Hasaké. Une autre brigade sera formée à Kobané, symbole de la résistance kurde contre l’EI, située à environ 200 kilomètres de Hasaké.
L’intégration concerne aussi les institutions administratives, dont les effectifs actuels seront maintenus au sein des structures étatiques syriennes.
Pour Lars Hauch, expert de la Syrie chez Conflict Mediation Solutions, cet accord « suggère que des vestiges des FDS continueront d’exister pour l’instant, mais le texte reste vague sur les questions essentielles de décentralisation administrative et sécuritaire ». Il rappelle que ce document « ressemble davantage à un protocole d’entente avancé qu’à un accord finalisé, dont la mise en œuvre et les détails devront être négociés dans un processus jusque-là plutôt symbolique ».
L’envoyé spécial américain pour la Syrie, Tom Barrack, a qualifié l’accord de « jalon historique » reflétant un engagement commun en faveur de l’inclusion, du respect mutuel et de la dignité collective des communautés syriennes.
De son côté, Elham Ahmad a critiqué le rôle des États-Unis, jugé « négatif », notamment pour avoir déclaré la mission des FDS contre l’EI achevée, espérant que Washington adoptera une position équitable pour tous en Syrie.
Le président français Emmanuel Macron a salué l’accord et réaffirmé le soutien de la France à sa pleine mise en œuvre.
Cependant, certains Kurdes restent méfiants. Abu Ali, commerçant de 40 ans qui a préféré rester partiellement anonyme, a déclaré « nous ne faisons pas confiance à ce gouvernement », rappelant les massacres imputés aux forces gouvernementales contre d’autres minorités l’an passé. « Regardez ce qu’ils ont fait à Soueïda et sur la côte », a-t-il ajouté.