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L’initiative européenne du « Mur Anti-Drones » vise à protéger le flanc Est du continent contre les attaques de drones russes. Sa mise en œuvre suit un calendrier ambitieux. Le 9 septembre 2025, pour la première fois, des avions de combat de l’OTAN ont engagé une action cinétique contre une menace militaire russe. Entre 22h30 UTC le 9 septembre et 05h65 UTC le lendemain matin, des chasseurs de l’OTAN ont abattu quatre drones parmi une vingtaine d’appareils volant dans la zone. Le gouvernement russe a reconnu le lancement des drones, affirmant cependant qu’ils ne visaient pas spécifiquement la Pologne. Ces drones ont été engagés par des Lockheed Martin F-35A Lightning II de la Koninklijke Luchtmacht (Force aérienne royale des Pays-Bas) et des General Dynamics/Lockheed Martin F-16C/D de la Siły Powietrzne (Force aérienne polonaise). Le dispositif de soutien comprenait également un avion de surveillance et de commandement aérien Gulfstream G550 de l’Aeronautica Militare (Armée de l’air italienne) et un ravitailleur Airbus A330-200 de l’OTAN. Aucun blessé n’a été à déplorer, même si quelques dommages légers ont été constatés sur des bâtiments dans le sud et l’est de la Pologne, où la majorité des drones ont été abattus.

L’incident en Pologne n’est pas isolé : les drones russes ont déjà violé l’espace aérien de plusieurs membres européens de l’OTAN plus tôt en 2025. Le 17 janvier, le gouvernement roumain avait rapporté plusieurs incursions de drones russes. Le 20 août, un drone russe Geran-2 s’est écrasé près du village d’Osiny, dans l’est de la Pologne. Avant l’événement du 9-10 septembre, la Pologne a connu deux autres violations d’espace aérien russe les 4 et 8 septembre. D’autres incursions ont été signalées en Estonie, Moldavie et Turquie au cours de l’année. Par ailleurs, des activités non autorisées de drones ont été détectées aux abords de l’aéroport international de Copenhague ainsi que sur les bases aériennes néerlandaises de Volkel et Eindhoven. En fin d’année, les autorités françaises ont indiqué que la base de la Marine nationale à l’Île Longue, en Bretagne, avait été survolée par cinq drones neutralisés. Cette base abrite des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la classe Le Triomphant.

Motivations et réactions

Plusieurs de ces vols de drones russes à la frontière des États membres de l’OTAN et alliés — notamment en Estonie, Moldavie, Pologne et Roumanie — semblent relever d’actes délibérés du Kremlin visant à perturber localement et à évaluer les capacités de défense aérienne. Les violations en Moldavie, Pologne et Roumanie s’inscrivent aussi dans le contexte du conflit en Ukraine, tandis que des erreurs de navigation ou brouillages peuvent parfois dévier les drones de leur trajectoire. Les survols non autorisés près des aéroports et bases militaires au Danemark, en France et aux Pays-Bas nourrissent des inquiétudes plus complexes : ils pourraient être orchestrés par des agents russes ou des sympathisants locaux, dans le but de perturber l’économie, notamment par la suspension temporaire de vols aériens, ou de collecter du renseignement militaire.

Les actions russes n’ont pas laissé les alliés sans réaction. Après les interceptions en septembre 2025 au-dessus de la Pologne, l’OTAN a lancé l’Opération Eastern Sentry (Sentinelle de l’Est). Suite à une invocation de l’Article 4 du Traité de l’Atlantique Nord par la Pologne le 10 septembre, l’opération a démarré le 12 septembre. Elle mobilise des appareils de combat, des moyens de défense aérienne terrestre et des navires de lutte anti-aérienne fournis notamment par le Danemark, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Royaume-Uni et l’Espagne. Eastern Sentry renforce la protection aérienne de neuf pays : Estonie, Lituanie, Lettonie, Pologne, République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Roumanie et Bulgarie. Ces efforts sont soutenus par deux initiatives de l’Union européenne : la European Drone Defence Initiative (EDDI), également appelée le Mur Anti-Drones européen et Eastern Flank Watch.

Une réponse adaptée

Traditionnellement, l’interception de drones intrus s’appuie sur des plateformes coûteuses telles que les F-35A et F-16C/D mentionnés précédemment. Selon des chiffres publics, le coût horaire de vol d’un F-35 se situe entre 33 000 et 42 000 dollars, tandis qu’un missile air-air actif Raytheon AIM-120 peut atteindre environ 1 million de dollars l’unité. Un F-16 polonais a notamment tiré ce type de missile lors des incursions de septembre 2025. Le recours systématique à des avions de chasse et à des missiles aussi onéreux pour contrer des drones en masse sur les frontières orientales de l’UE et de l’OTAN représenterait un lourd fardeau financier, une dimension que Moscou semble exploiter. Comme le souligne l’UE, « déployer des chasseurs et des missiles air-air coûteux pour lutter contre les drones est opérationnellement possible, mais financièrement insoutenable ».

L’instauration d’Eastern Flank Watch a été proposée par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, lors de son discours sur l’état de l’Union en 2025. Ce réseau de défenses physiques, aériennes et maritimes complémentaires s’étendra sur les mêmes pays qu’Eastern Sentry, avec l’ajout de la Suède et de la Norvège. Un document du Parlement européen souligne que cette initiative « renforcera les frontières orientales de l’UE contre les menaces hybrides, cybernétiques, maritimes et conventionnelles venant de Russie et de Biélorussie, en intégrant la défense aérienne, la guerre électronique, la surveillance et la sécurité maritime ». Eastern Flank Watch travaillera en étroite collaboration avec les structures et opérations intégrées de l’OTAN, telles que la police du ciel balte et Eastern Sentry. Son déploiement débute en 2026, avec une pleine capacité attendue fin 2028. En décembre 2025, la Finlande et la Pologne ont annoncé coprésider ce dispositif.

Eastern Flank Watch fait partie des quatre projets phares de la feuille de route européenne en matière de défense à l’horizon 2030, avec l’EDDI, le Bouclier aérien européen et le Bouclier spatial européen. L’objectif général est d’« assurer une posture défensive européenne suffisamment forte pour dissuader crédiblement ses adversaires et répondre à toute agression ». Lancée en juin 2025 par la Commission européenne et la Haute Représentante de l’UE pour les affaires étrangères, Kaja Kallas, cette feuille de route prévoit que des dispositifs comme l’EDDI soient opérationnels d’ici 2030. Le Bouclier aérien offrira une défense intégrée contre les menaces aériennes et balistiques, pleinement interopérable avec le système de commandement et contrôle aérien de l’OTAN (ACCS). Le Bouclier spatial, quant à lui, établira et protégera un système européen de capacités spatiales dédiées à la défense, s’appuyant sur les programmes spatiaux communautaires et nationaux existants.

Mise en œuvre de l’EDDI

Selon un rapport du Parlement européen, l’European Drone Defence Initiative développera un système de pointe interopérable pour la détection, le suivi et la neutralisation de drones. Au cœur du dispositif se trouvera un réseau multi-couches de capteurs destinés à détecter, identifier et suivre ces appareils. Une fois qu’un drone sera confirmé hostile, il sera neutralisé. Le document ne précise pas clairement quels moyens seront employés, mais des capacités cinétiques sont fortement envisagées. Celles-ci pourraient inclure des systèmes de défense aérienne à courte ou moyenne portée, tels que l’artillerie antiaérienne ou des missiles sol-air. Ces moyens cinétiques seront complétés par des attaques électroniques : par exemple, un brouillage pourrait interrompre la liaison radio entre le drone et son opérateur au sol, ou perturber la réception des signaux de positionnement, navigation et synchronisation provenant des constellations de satellites de navigation. Les moyens non cinétiques pourraient comprendre des armes à énergie dirigée (DEW) utilisant des lasers ou des micro-ondes. On envisage même l’utilisation de systèmes électroniques capables d’infiltrer le logiciel de contrôle du drone pour le pirater, le forcer à atterrir en toute sécurité, ou le détourner. Toutefois, les informations publiques ne permettent pas encore de savoir si les membres de l’EDDI utiliseront des effecteurs existants ou développeront de nouveaux systèmes pour remplir cette mission. La question se pose également pour l’équipement en capteurs.

Les capteurs et effecteurs devront être interconnectés via des réseaux de communication multiples, redondants et sécurisés. Bien que la documentation européenne ne détaille pas les architectures de communication employées, il est probable que des radios militaires en très/ultra haute fréquence (V/UHF, 30 MHz à 3 GHz) soient utilisées. Ces liaisons peuvent être renforcées par des communications satellitaires (SATCOM) via des constellations militaires souveraines ou l’usage de bandes sécurisées louées. En complément, des réseaux à fibre optique dédiés et des réseaux de télécommunications nationaux sécurisés pourront assurer le transport crypté des données. Une large partie de ce réseau militaire devrait s’appuyer sur les infrastructures OTAN existantes, notamment l’ACCS.

Le quatrième élément clé de l’EDDI sera l’architecture de commandement et contrôle (C2), garantissant la gestion du combat depuis la détection jusqu’à l’évaluation des engagements contre les drones hostiles. Ainsi, il faudra déterminer comment sera construite la Situation Aérienne Reconnue (Recognised Air Picture, RAP) face aux menaces, à quel niveau tactique et s’il y aura une consolidation au niveau supérieur sous forme d’une « Super RAP » couvrant la zone de responsabilité de l’EDDI. La question de la gestion des interceptions, en particulier quant aux responsabilités opérationnelles des États membres, reste également ouverte.

Thomas Régnier, porte-parole de la Commission européenne, a déclaré que l’EDDI a été conçue comme « un système multi-couche technologiquement avancé doté de capacités interopérables pour détecter, suivre et neutraliser les drones ». Concernant les communications, il a souligné que l’initiative « devra être pleinement interopérable et connectée entre les États membres afin de fournir une conscience situationnelle européenne et la capacité d’agir ensemble pour sécuriser les infrastructures critiques avec l’OTAN ». Ces propos laissent envisager une forte synergie avec les capacités OTAN, notamment une possible intégration avec l’ACCS. Par ailleurs, des systèmes comme l’Integrated Battle Command System (IBCS) de Northrop Grumman, utilisé par la Pologne pour ses batteries de missiles sol-air Raytheon MIM-104F, pourraient jouer un rôle important dans l’architecture EDDI.

Un pari sécurisé

Sur le plan financier, M. Régnier a souligné le rôle central du programme européen Security Action for Europe (SAFE). Celui-ci mobilise une enveloppe de 175 milliards de dollars en prêts à long terme à taux compétitifs, destinés à financer des acquisitions militaires majeures et urgentes. SAFE s’inscrit dans la stratégie de préparation de l’UE à l’horizon 2030 et constitue la première étape d’un plan global visant à soutenir jusqu’à 934 milliards de dollars de dépenses de défense des États membres. Ce dispositif vise à faciliter les achats communs de capacités militaires au profit d’au moins un membre, tout en étant accessible à l’Ukraine ou aux pays de l’Espace économique européen/Association européenne de libre-échange. En complément, SAFE appuie temporairement les acquisitions nationales urgentes. Cette approche signifie que les membres de l’EDDI partageront les capacités anti-drones qu’ils possèdent ou acquièrent à des fins nationales, tandis que des moyens complémentaires seront éventuellement communs et financés via SAFE.

Des questions demeurent cependant concernant plusieurs aspects de l’EDDI, notamment au niveau des capteurs, effecteurs, réseaux et commandement. De nouvelles informations pourraient émerger dans l’année à venir. Le Parlement européen mentionne qu’une capacité opérationnelle initiale est attendue fin 2026, avec une pleine fonctionnalité prévue pour fin 2027. Les membres nationaux de l’EDDI sont actuellement en cours d’élaboration de leurs plans de mise en œuvre. Sur les interrogations en suspens, M. Régnier conclut : « nous en saurons davantage une fois que nous aurons examiné les plans nationaux soumis par les États membres ».