Article de 1253 mots ⏱️ 6 min de lecture

La décision soudaine du président américain Donald Trump de retirer des milliers de soldats d’Allemagne a ravivé le débat sur la nature de la présence militaire américaine en Europe, qui ne se limite pas à la dissuasion vis-à-vis de la Russie, mais permet aussi à Washington de projeter sa puissance à l’échelle mondiale. Cet article analyse le déploiement actuel des forces américaines sur le continent européen et les conséquences potentielles de cette démarche.

La promesse de Trump de réduire le déploiement militaire américain en Allemagne a mis en lumière le rôle stratégique de Washington en Europe.

En temps normal, entre 80 000 et 100 000 soldats américains sont stationnés en Europe, dont plus de 36 000 en Allemagne. Le Pentagone a annoncé vendredi le retrait de 5 000 militaires depuis l’Allemagne, et Trump a précisé dès le lendemain qu’il allait « bien au-delà ».

La présence militaire américaine en Europe est héritée de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les États-Unis ont contribué à stabiliser et reconstruire le continent, puis de la Guerre froide, où ces forces ont constitué un rempart contre l’expansion soviétique. Plus récemment, ce dispositif a joué un rôle clé pour appuyer des opérations dans l’Arctique, en Afrique et au Moyen-Orient, notamment dans le cadre du conflit actuel avec l’Iran.

Toutefois, Trump a rompu avec un consensus bipartite de longue date, critiquant ouvertement les alliés européens de l’OTAN et concrétisant ses menaces de réduire l’engagement américain en faveur de la sécurité européenne. Cette annonce intervient après une montée des tensions avec le chancelier allemand Friedrich Merz, qui a récemment déclaré que les États-Unis étaient « humiliés » par l’Iran et a accusé Washington d’une absence de stratégie claire.

Quel est le dispositif actuel des forces américaines en Europe et quelles évolutions sont envisagées ?

Le Commandement européen des États-Unis, ou EUCOM, créé en 1947, est l’un des 11 commandements de combat du Département de la Défense, couvrant environ 50 pays et territoires.

Outre les plus de 36 000 soldats basés en Allemagne, l’Italie accueille plus de 12 000 militaires, et le Royaume-Uni en compte environ 10 000, selon les chiffres du Pentagone de décembre dernier.

Le Pentagone n’a pas précisé quelles unités ou opérations seraient touchées par la réduction annoncée vendredi.

Depuis l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine il y a quatre ans, les États-Unis ont renforcé leur déploiement en Europe. Les alliés de l’OTAN, dont l’Allemagne, s’attendaient depuis plus d’un an à ce que ces troupes soient parmi les premières à être retirées.

Au-delà de sa fonction dissuasive face à la Russie, la présence militaire américaine en Europe permet à Washington de projeter efficacement sa puissance à l’échelle mondiale.

Le général américain Alexus Grynkewich, commandant des forces américaines et de l’OTAN en Europe, a souligné en mars devant le Comité des services armés du Sénat les avantages découlant d’une forte présence sur le continent.

« Disposer de capacités et de munitions en Europe nous permet d’aider le Commandement Afrique des États-Unis à lutter contre les groupes terroristes sur ce continent, ou le Commandement Central à mener à bien l’Opération Fureur Épique », a-t-il déclaré en évoquant la guerre contre l’Iran. « Les distances sont plus courtes, cela coûte moins cher et il est bien plus facile de projeter de la puissance. »

L’Allemagne accueille le quartier général des commandements américains pour l’Europe et l’Afrique, la base aérienne de Ramstein ainsi qu’un centre médical à Landstuhl, où les blessés des conflits en Afghanistan et en Irak ont été soignés. Des armes nucléaires américaines sont également stationnées dans le pays.

Selon une estimation de mars publiée par la Fédération des scientifiques américains, environ 100 bombes nucléaires américaines sont déployées dans plusieurs bases européennes et seraient lancées par des avions spécifiquement conçus à cet effet. Ces armes sont réparties dans des bases en Belgique, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Turquie et potentiellement au Royaume-Uni.

Avant même les déclarations de Trump, les responsables républicains des deux comités des services armés du Congrès avaient exprimé leurs inquiétudes quant au plan du Pentagone, avertissant qu’un retrait prématuré en Europe enverrait « un mauvais signal à Vladimir Poutine » alors que la guerre en Ukraine se poursuit.

Le sénateur Roger Wicker (Mississippi) et le représentant Mike Rogers (Alabama) ont insisté sur la nécessité de transférer ces troupes vers des bases en Europe de l’Est plutôt que de les retirer complètement.

Ils ont rappelé par ailleurs que les alliés européens avaient fait des « investissements substantiels » pour accueillir les forces américaines.

Wicker et Rogers ont également indiqué que le Pentagone a décidé, suite à son annonce, d’annuler le déploiement prévu en Allemagne d’un bataillon d’artillerie de longue portée de l’armée américaine, opérant des systèmes de missiles terrestres.

Dans le cadre de sa Stratégie de défense nationale annoncée en janvier – document global abordant la dissuasion vis-à-vis de la Chine, les cyberdéfenses et la neutralisation des ambitions nucléaires iraniennes –, l’administration américaine a affirmé qu’il fallait inciter davantage l’Europe à assumer sa propre défense.

« Bien que nous restions pleinement engagés en Europe, nous devons et allons prioriser la défense du territoire américain et la dissuasion de la Chine », y est-il souligné.

Le document précisait aussi que, même si le poids économique de l’Europe diminue relativement à l’échelle mondiale, il demeure important, rappelant que l’économie allemande à elle seule « éclipsait celle de la Russie ».

« Heureusement, nos alliés de l’OTAN sont bien plus puissants que la Russie ; l’écart est abyssal », a ajouté le document, faisant référence à l’engagement récent des alliés de l’OTAN d’augmenter les dépenses militaires à 5 % du PIB, initiative portée par Trump.

Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, l’Allemagne a lancé un programme de modernisation de la Bundeswehr, longtemps négligée. Cette année-là, elle a créé un fonds spécial de 100 milliards d’euros (117 milliards de dollars) destiné à renforcer ses forces armées, une grande partie étant consacrée à l’acquisition de nouveaux équipements.

Fin 2023, le gouvernement de Friedrich Merz a annoncé son intention d’augmenter l’effectif des forces allemandes à 260 000 soldats, contre environ 180 000 actuellement. En 2001, lorsque le service militaire était encore obligatoire, l’armée comptait 300 000 soldats, dont plus d’un tiers étaient conscrits.

Berlino affirme également avoir besoin d’environ 200 000 réservistes, soit plus du double des effectifs actuels.

Le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, a reconnu, dans des déclarations à l’agence DPA à la suite de l’annonce du retrait américain, que l’Europe doit endosser davantage de responsabilités en matière de sécurité. Il a souligné que la Bundeswehr est en croissance, que les acquisitions d’équipements militaires s’accélèrent et que des développements importants sont en cours sur le plan des infrastructures.