En 2022, Scott Sweetow écrivait que la résistance ukrainienne, fortement appuyée sur la technologie, allait rapidement évoluer vers une forme de force d’insurrection asymétrique, combinant tactiques conventionnelles et irrégulières dans son combat contre la Russie. Quatre ans plus tard, il revient sur ses analyses pour évaluer la réalité du conflit.
Dans votre analyse de 2022, vous aviez souligné que la résistance ukrainienne, portée par la technologie, pourrait rapidement se transformer en une force d’insurrection. Aujourd’hui, comment cette évaluation tient-elle face aux réalités du conflit ? Peut-on dire que l’Ukraine opère désormais, à certains égards, davantage comme une insurrection que comme une armée conventionnelle ?
Les insurrections classiques opposent des forces asymétriques ou guérilla à des armées gouvernementales organisées. En Ukraine, les comparaisons valables concernent notamment les zones fortement contrôlées par la Russie, telles que le Donbass, la Crimée, Zaporizhzhia ou Kherson. Certaines de ces régions avaient déjà été envahies et occupées par la Russie depuis 2014, et le sont restées depuis l’invasion de février 2022. Face à cette situation, l’Ukraine mène non seulement des opérations militaires conventionnelles avec ses unités régulières (tout en utilisant de nombreux moyens asymétriques, tels que des drones aériens, maritimes et terrestres), mais déploie également des tactiques insurgées bien connues, comme le sabotage, les assassinats ciblés et les attaques à l’aide d’engins explosifs improvisés.
La double nature des opérations ukrainiennes, qui combinent forces conventionnelles (terre, air, mer) et actions de type insurrectionnel, s’étend non seulement aux zones sous contrôle russe en Ukraine, mais également à l’intérieur même de la Russie. Ces actions se manifestent par l’usage de véhicules piégés, d’attaques ciblant des dirigeants militaires russes, ainsi que des opérations asymétriques innovantes, à l’image de l’« Opération Toile d’Araignée » de juin 2025, qui a endommagé ou détruit un nombre important d’avions stratégiques russes, y compris des bombardiers long-courrier.
Cette dualité militaire, née d’un déséquilibre important en termes d’équipements et de forces humaines lors de l’invasion russe de février 2022, est désormais une caractéristique majeure du conflit. Si certains pourraient y voir une faiblesse, ce mélange d’approches offre à l’Ukraine un panel d’outils variés et adaptables pour contrecarrer les forces russes.
Vous aviez mis en avant le rôle clé de l’adoption rapide des drones par les forces armées ukrainiennes. Quelles sont les capacités les plus létales acquises par l’Ukraine dans ce domaine ces dernières années, et qui ont concrètement renforcé son efficacité au combat ?
Le conflit en Ukraine a prouvé que les drones — qu’ils soient aériens, terrestres ou maritimes — constituent des systèmes d’armes très efficaces, combinant économie de fabrication et simplicité, tout en maintenant une efficacité remarquable lorsqu’ils agissent en essaims ou en salves. Par comparaison, les systèmes de missiles de haute technologie comme les M142 HIMARS, ATACMS ou les missiles Patriot coûtent entre 168 000 et 4,2 millions de dollars l’unité, tandis que les intercepteurs ukrainiens de type P1-Sun ou Sting, moins complexes, sont évalués entre 1 000 et 3 000 dollars.
Au départ, l’Ukraine utilisait de petits drones commerciaux équipés de charges explosives légères, mais ce recours a très vite évolué vers un véritable écosystème de drones, allant d’armes conçues pour neutraliser quelques soldats à des « bombardiers » comme les drones « Baba Yaga » et des plateformes longue portée comme les Lyutty dotées de charges creuses. Contrairement à ceux utilisés dans les années 2010 par Al-Qaïda ou Daech, qui nécessitaient un pilotage complexe, les Ukrainiens (et plus tard les Russes) ont adopté après 2022 des drones en vue subjective (FPV), souvent guidés par fibre optique ininterceptable, améliorant considérablement la précision et l’efficacité. Ces drones FPV permettent de viser avec une extrême précision des soldats, véhicules ou équipements clés à un coût très faible. Toutefois, les avancées les plus marquantes concernent les systèmes terrestres et maritimes, historiquement moins développés que les systèmes aériens.
Sans disposer d’une marine conventionnelle importante, l’Ukraine est néanmoins parvenue à menacer la flotte russe entière en mer Noire, en détruisant plusieurs navires militaires majeurs ainsi qu’un sous-marin de classe Kilo. Les véhicules de surface sans pilote ukrainiens des séries Magura V et Sea Baby fonctionnent à la fois comme armes « kamikazes » et, pour certaines variantes comme le Magura V7, comme plates-formes combattantes équipées de systèmes antiaériens.
Avec du recul, modifieriez-vous votre argumentaire initial ?
La prédiction sur le rôle majeur des drones s’est confirmée. Lorsque l’Histoire de cette guerre sera écrite, elle soulignera sans doute comment les technologies sans pilotes sont devenues un pivot stratégique mondial. Ces systèmes aériens, terrestres et maritimes ont permis à l’armée ukrainienne de compenser ses lacunes matérielles face aux Russes et ont contribué à infliger de lourdes pertes et à regagner des territoires. En revanche, mon hypothèse d’une insurrection formelle à l’échelle nationale s’est avérée en partie inexacte, car les Russes ne sont jamais parvenus à mener à bien leur plan initial d’assaut décisif sur Kyiv, notamment la prise de l’aéroport de Hostomel, et la chute rapide du gouvernement de Zelensky — leur objectif principal. Si l’occupation totale de l’Ukraine avait eu lieu, une insurrection généralisée aurait sans doute été inévitable. Beaucoup, moi y compris, avons été surpris par la réussite initiale et persistante des Ukrainiens, mais aussi par l’incapacité russe à exploiter son supériorité en hommes et équipements pour percer les défenses ukrainiennes.
Enfin, même si des vidéos montraient tôt dans le conflit des attaques à l’aide d’engins explosifs placés en bord de route contre les convois russes, cette tactique a rapidement été supplantée par les missiles Javelin et l’usage massif des drones.