Alors que les relations entre les États-Unis et le Canada se détériorent, cette rupture se fait désormais au détriment de la sécurité industrielle des deux pays.
Le mois dernier, le Pentagone a annoncé la suspension unilatérale du Conseil permanent de défense conjoint, un organisme canadien en place depuis 86 ans, en réaction à ce que la Maison-Blanche considère comme l’incapacité d’Ottawa à présenter un plan crédible visant à consacrer 3,5 % du PIB à la défense d’ici 2035. Par ailleurs, l’ouverture du nouveau pont entre Detroit et Windsor, symbole majeur des liens continentaux, a été retardée dans un climat tendu en vue de la révision prochaine de l’accord commercial entre les trois nations nord-américaines.
Ce que la plupart des décideurs à Washington ne semblent pas saisir, c’est que leurs actions produisent l’effet inverse à celui escompté, à savoir inciter le Canada à investir davantage dans sa défense. Au lieu de pousser à des choix courageux favorisant une sécurité et une intégration continentales accrues, ils renforcent chez les Canadiens la perception d’un partenaire américain peu fiable et imprévisible. Pour reprendre une expression du Premier ministre Mark Carney lors du Forum de Davos, beaucoup de Canadiens estiment désormais nécessaire de “se prémunir contre l’incertitude”. Alors que Washington a besoin d’élargir sa base industrielle de défense, l’administration Trump fragilise les fondements politiques indispensables à cette ambition, y compris avec ses alliés les plus proches.
Le problème fondamental ne réside pas dans l’absence de mécanismes de coopération ni dans un désaccord sur l’importance des munitions, de la construction navale ou des minerais stratégiques. L’intégration industrielle efficace dépend avant tout de signaux de demande crédibles, difficiles à entretenir lorsqu’un partenaire peut unilatéralement redéfinir les priorités et sanctionner toute non-conformité perçue.
Dans ce contexte, l’objectif politique pertinent n’est plus la transformation mais la mitigation. À Ottawa, les décideurs n’ont guère d’autre choix que de poursuivre la réduction de la dépendance historique du Canada vis-à-vis de son voisin superpuissant, en développant des alternatives économiques et stratégiques. À Washington, le Congrès serait mieux avisé de contenir les éléments les plus perturbateurs de l’agenda de l’administration Trump, afin de restaurer une certaine prévisibilité et crédibilité dans la coopération bilatérale.
Ce que les analyses actuelles reconnaissent
Des conflits actuels, de l’Ukraine au Moyen-Orient, ressort une leçon ancienne : la puissance militaire ne repose pas uniquement sur la sophistication des armes, mais aussi sur la capacité à les produire massivement. C’est pourquoi Ottawa et Washington ont adopté des stratégies industrielles plus actives, visant à développer des écosystèmes d’ingénieurs, de fabricants et de fournisseurs, tout en testant les capacités à soutenir la production militaire.
Une étude récente souligne la pertinence d’une coopération renforcée entre les bases industrielles de défense canadienne et américaine. Pourquoi les États-Unis et le Canada devraient-ils dupliquer les investissements ou se concurrencer sur le marché du travail et des capitaux, dans des secteurs comme la construction navale ou les capacités arctiques, alors qu’une intégration synchronisée serait plus efficace ?
Grâce à leur situation géographique et à leur histoire commune, les deux pays partagent déjà de nombreux accords formels et informels, notamment un engagement mutuel de défense en cas d’attaque. Leurs économies et secteurs de défense sont étroitement liés. Des entreprises canadiennes participent à des programmes américains, de l’avion de chasse F-35 à la fabrication d’obus d’artillerie. Le Canada est également au cœur de la National Technology and Industrial Base, un cadre législatif américain destiné à intégrer les bases industrielles de défense des pays partenaires des Five Eyes.
Les auteurs prônant une coopération accrue proposent une forme de compromis : une intégration suffisante pour accroître efficacité et résilience, sans outrepasser les limites politiques liées à la “souveraineté”. Ce modèle rejoint l’idée d’une “Forteresse Amérique du Nord” évoquée par Carney, où un Canada plus indépendant contribuerait à “refaire la grandeur de l’Amérique” via une intégration sélective dans des secteurs clés comme l’automobile, l’aluminium, l’énergie et les minerais stratégiques.
Cependant, après plus d’un an de politiques et déclarations coercitives sous l’administration Trump, la question de la souveraineté est devenue un obstacle majeur. Alors que neuf pays européens ont opté pour une initiative de dissuasion nucléaire sous l’égide de Paris, le Japon, la Corée du Sud et l’Australie manifestent également un intérêt croissant pour la production de défense européenne.
Le positionnement stratégique canadien suit une dynamique comparable. Le gouvernement Carney mène une stratégie ambitieuse de construction nationale qui inclut des tarifs de représailles contre les produits américains et une diversification rapide des échanges et investissements hors des États-Unis. Ottawa augmente par ailleurs ses dépenses militaires et infrastructures de sécurité, tout en cherchant un partenariat stratégique inédit avec l’Union européenne. Ces initiatives traduisent une logique de protection destinée à renforcer l’autonomie stratégique du Canada à long terme.
Sur le plan intérieur, Ottawa multiplie aussi les mesures contre la désinformation et les ingérences étrangères, préoccupé par l’impact de la compétition stratégique sur la cohésion politique et sociale. Chine et Russie ne sont plus les seules sources de menace. Des liens présumés entre réseaux séparatistes albertiens et figures politiques alignées sur Trump renforcent l’intérêt canadien pour la protection contre des ingérences venues, notamment, des États-Unis eux-mêmes.
Pour approfondir la coopération en matière de défense avec les États-Unis, le gouvernement Carney devrait opérer un virage majeur, ce qui semble peu probable. Les citoyens canadiens sanctionneraient un tel revirement tout en soutenant les élus prônant la préparation face à d’éventuelles menaces américaines, qu’elles soient économiques, militaires, technologiques ou informationnelles.
Diversification et autonomie
Les politiques actuelles ne marquent pas un abandon mais un retour à un objectif historique : renforcer l’autonomie du Canada vis-à-vis des États-Unis. À l’instar de la “Troisième voie” de Pierre Trudeau dans les années 1970, Ottawa cherche à réduire sa dépendance de Washington via la diversification économique, diplomatique et sécuritaire. Mais aujourd’hui, ce n’est plus la crainte d’une absorption économique qui prévaut, mais un doute croissant quant à la fiabilité du gouvernement américain en tant que partenaire.
Ce recentrage s’inspire du concept de “défense contre l’aide” hérité de la Guerre froide : disposer de capacités souveraines suffisantes pour éviter toute intervention d’un voisin plus puissant. Si la préoccupation portait jadis sur la défense arctique et continentale, elle concerne désormais la préservation de l’autonomie politique face aux pressions économiques et politiques américaines. Le sujet dépasse la simple répartition des charges au sein du NORAD pour inclure la réduction de la dépendance à un partenaire imprévisible et transactionnel.
Dans cette optique, la diversification des partenariats de défense du Canada revêt une portée stratégique plus large. En plus de l’accord défensif avec l’UE, Ottawa renforce ses liens avec la Corée du Sud, l’Australie et d’autres partenaires indo-pacifiques, tout en développant des capacités sous contrôle canadien dans ce que Carney désigne comme des “domaines stratégiques” : intelligence artificielle, technologies propres, minerais critiques, semi-conducteurs, communications spatiales, vaccins, ainsi que des technologies de défense clés telles que radars, drones et capteurs sous-marins.
Ce qui paraissait autrefois inefficace sur le plan économique apparaît désormais comme une stratégie politiquement avisée, car les électeurs valorisent les efforts gouvernementaux visant à réduire la vulnérabilité. Les Canadiens reconnaissent que le partenariat nord-américain n’exclut pas une certaine autonomie, mais ils souhaitent réévaluer les hypothèses et choix qui ont structuré la vie collective du pays depuis plusieurs décennies.
Conclusion
Le paradoxe auquel fait face Washington est que la puissance industrielle de défense du XXIe siècle ne se reconstruit pas par la seule coercition. L’expansion des capacités de production, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement, la coordination des achats et la pérennisation des avancées technologiques nécessitent une confiance politique à long terme entre alliés dont la coopération reste volontaire et politiquement conditionnelle. Or, plus Washington utilise la dépendance asymétrique comme levier coercitif, plus des partenaires comme le Canada cherchent à diversifier leurs alliances et réduire leurs vulnérabilités stratégiques.
Cette résistance croissante à une intégration continentale plus poussée n’est donc pas qu’une réaction canadienne au nationalisme de l’ère Trump. Elle traduit une contradiction structurelle plus large dans la stratégie américaine contemporaine. Un pays qui considère ses alliés à la fois comme partenaires industriels indispensables et comme cibles de pressions coercitives risque d’affaiblir les réseaux d’alliance fondamentaux à la résilience industrielle et stratégique de l’Occident.
C’est là qu’intervient potentiellement un rôle accru pour les législateurs américains. Récemment, des membres du Congrès ont tenté de limiter les marges de manœuvre du département de la Défense en intégrant des exigences légales dans la Loi d’autorisation pour la défense nationale 2027, influençant ainsi l’orientation des politiques de défense et la planification des forces. Toutefois, les pouvoirs du parlement pour contraindre l’exécutif en matière de politique étrangère restent limités. Ainsi, même si ces efforts offrent une certaine stabilité ex post facto, les États-Unis ont déjà acquis une réputation d’imprévisibilité, dont la correction prendra du temps.
À quel point les alliés américains, dont le Canada, accepteront-ils le coût de cette stratégie de diversification reste incertain. Opter pour une plus grande autonomie stratégique vis-à-vis des États-Unis exposerait probablement le Canada à diverses formes de coercition américaine, comme des tarifs punitifs, des restrictions d’accès aux marchés, des pressions sur les chaînes d’approvisionnement intégrées, ou encore une exclusion possible des programmes industriels, accords de partage technologique et institutions militaires clés, y compris le Conseil permanent de défense conjoint et, pire encore, le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD). Ottawa pourrait aussi se voir refuser l’accès à des renseignements sensibles, des réseaux d’approvisionnement ou des initiatives de défense continentale si Washington perçoit sa diversification comme un acte de défiance politique ou stratégique. Cette posture plus autonome nécessiterait de doubler des capacités auparavant déléguées aux États-Unis, impliquant des investissements plus importants et à plus long terme dans des capacités souveraines.
Cependant, Washington conserve des leviers pour enrayer ce déclin. Le plus immédiat est celui que le Congrès utilise déjà : réintroduire la prévisibilité dans la loi via des financements pluriannuels, des engagements d’achats statutaires et des limites à la discrétion de l’exécutif pour suspendre la coopération. Néanmoins, cette voie reste incertaine car elle suppose encore que l’autorisation parlementaire contraigne réellement une administration résolue à contourner ces limites. La restauration de signaux de demande crédibles passera donc par des mécanismes ne dépendant pas uniquement de la bonne volonté d’une branche ou d’une administration. Des accords de co-production à long terme et juridiquement contraignants sont plus difficiles à annuler que des décisions exécutives, et ils créent des acteurs domestiques ayant un intérêt direct à la continuité. Une coopération ancrée aux niveaux étatiques et provinciaux, où les chaînes d’approvisionnement intégrées sont déjà profondes, peut maintenir la collaboration malgré les fluctuations de la politique présidentielle.
Des défis similaires dépassent largement le secteur de la défense. Construire un Canada plus indépendant et résilient nécessitera des ressources importantes et un engagement sociétal global, car nombre des capacités nécessaires ne peuvent relever d’un seul gouvernement. La question centrale demeure donc : les Canadiens sont-ils prêts à assumer les coûts à long terme qu’implique une stratégie de diversification dans une ère de nationalisme coercitif américain ?
