Les drones ont révolutionné les stratégies militaires en offrant des alternatives peu coûteuses aux systèmes d’armement traditionnels, en épuisant les stocks d’intercepteurs et en s’imposant comme un multiplicateur de force majeur sur le champ de bataille. Pourtant, la principale task force du département de la Défense américain chargée des drones rappelle qu’ils ne constituent pas une « solution miracle » en matière de guerre. Elle vient de publier un « guide pratique » sur l’utilisation des drones en conflit ainsi que sur les moyens de s’en prémunir.
La semaine dernière, la Joint Interagency Task Force 401, l’organe du département de la Défense dédié à la menace que représentent les drones, a dévoilé Small Drones, Big Problems: A First Principles Approach to Countering-UAS, sa publication la plus importante depuis sa création l’été dernier. Ce guide s’appuie à la fois sur les grandes opérations menées par d’autres pays, notamment l’Ukraine, et sur les retours d’expérience des forces américaines équipées de systèmes anti-drones.
Destiné à la fois aux industriels, aux chercheurs et aux soldats sur le terrain, cet ouvrage de 90 pages vise à harmoniser les efforts de lutte contre les drones.
« Il est essentiel de construire une base commune pour les opérations anti-drones alors que nous collaborons avec l’ensemble des acteurs gouvernementaux et interinstitutions pour répondre à cette menace grandissante », explique le major Joe Amoroso, adjoint au chef des initiatives stratégiques de la JIATF-401.
Le guide évite les analyses trop techniques ou doctrinales et s’attache plutôt à des notions simples, telles que les « Quatre P des menaces de drones » : la personne, la plateforme, le processus et la charge utile. Son ton est direct et accessible, illustré par des croquis représentant des drones et les soldats confrontés à ces engins.

Extrait du manuel anti-drones du Pentagone, montrant un drone FPV au-dessus d’un groupe de soldats. Image : Joint Interagency Task Force 401.
« Pas une arme magique »
Ce document adopte une approche nuancée de la guerre par drones, sans minimiser la menace, mais en situant l’UAS comme une technologie nouvelle, face à laquelle des pratiques et tactiques éprouvées peuvent être déployées. La JIATF-401 compare à plusieurs reprises l’essor des drones en combat aux U-boot nazis de la Seconde Guerre mondiale. Ces sous-marins représentaient alors une menace redoutable pour les Alliés et semaient la terreur parmi les marins. Mais les Alliés ont su s’adapter avec la mise en place du système de convois et des navires mieux armés.
À l’instar des U-boot, les drones vivent leur « heure de gloire ». Certes, comme le souligne la task force, des modèles comme le Shahed-136 iranien ont fait preuve d’une efficacité certaine, mais ils ne constituent pas l’arme absolue. Le guide met en garde contre les analyses excessives ou les réactions extrêmes, en privilégiant le retour aux fondamentaux pour se protéger et protéger autrui face aux drones.
« Les drones ne sont pas une arme magique. Ils résultent d’améliorations progressives d’idées anciennes visant à voir plus loin, étendre la portée opérationnelle tout en réduisant les risques sur le champ de bataille, et exploiter les vulnérabilités adverses », précise le manuel.
« Un signal d’alarme »
Le troisième chapitre s’ouvre sur un témoignage marquant. En décembre 2023, un pilote retiré de l’US Air Force a repéré des lumières inhabituelles au-dessus d’une base en côte est des États-Unis. Ce fut l’un des premiers signalements d’une série d’incursions par drones dans la région. En l’espace de 17 jours, plusieurs drones ont été observés au-dessus de la base conjointe Langley-Eustis, dans le cadre d’une vague plus large de survols de bases militaires. L’armée souligne qu’il a fallu plus de deux semaines pour identifier ces drones et élaborer une réponse, qui a notamment conduit au déplacement préventif de chasseurs F-22. Le manuel qualifie cette période de « réveil » nécessaire au retour aux principes de base.
« […] une fois qu’un drone est dans votre espace aérien, les décisions les plus importantes concernant la protection et les contre-mesures ont déjà été prises — ou manquées », indique la JIATF-401.
Le guide s’appuie sur de nombreux événements récents, analysant les grandes attaques ou intrusions à travers des études de cas. Un chapitre s’attarde sur l’Opération Spider’s Web, l’attaque de drones ukrainiens en juin 2025 en territoire russe, où ces appareils ont été acheminés sur des camions jusqu’à leur cible.

Des Marines du Marine Special Operations Command testent des drones FPV intégrés à un UH-1Y Venom sur la base du Camp Pendleton. Photo : Lance Cpl. Carlo SouzaDeluca / US Marine Corps.
Les forces américaines avaient déjà entamé le développement de leurs capacités drone en tirant les enseignements du conflit ukrainien, mais cette dynamique a été accélérée l’an dernier. Une directive sur la transformation de l’armée américaine a appelé à intégrer rapidement ces systèmes dans les unités de manoeuvre. Le Pentagone a créé la JIATF-401 pour coordonner les efforts interarmées. Diverses solutions ont été testées ou déployées : munitions spécialisées visant à mieux neutraliser les drones FPV ou les essaims, revêtements protecteurs, armes laser ou intercepteurs à bas coût. La task force insiste sur le fait que la lutte contre la menace UAS nécessitera « une adaptation et une innovation progressives » plutôt qu’une percée technologique unique.
Le dernier chapitre s’appuie sur les combats récents, notamment le conflit avec l’Iran, qui se poursuit depuis février. Les drones et missiles iraniens ont ciblé des bases américaines et causé des pertes, mais les forces US ont aussi abattu des dizaines d’appareils ennemis, affinant leur détection et leur riposte en conditions réelles. Un soldat de la Garde nationale a confié : « Si le drone ne parvient jamais à obtenir une image claire, c’est déjà une victoire pour nous. »
Le manuel souligne que la menace des drones persiste et ne se laisse pas facilement neutraliser. Mais à l’image des U-boot, cette menace peut être comprise et contrée.
« Ce qui était autrefois novateur est devenu familier ; ce qui inspirait la peur est devenu maîtrisable. »