À la veille du sommet de l’OTAN, plusieurs incertitudes menaçaient de perturber la rencontre annuelle : l’engagement américain au sein de l’alliance, le respect des engagements financiers en matière de défense, le droit de l’Ukraine à rejoindre le bloc, ainsi que les divergences européennes sur la gestion du conflit avec l’Iran. Pourtant, l’événement s’est déroulé avec une relative absence de tensions majeures, hormis quelques remarques incisives du président américain Donald Trump, qui a su en grande partie rassurer les 32 alliés, même si certains dossiers importants, comme l’avenir du Groenland, ont été reportés.
1. Ukraine : Victoire en défense aérienne, mais statut d’adhésion inchangé.
Parmi les invités les plus attendus, le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy a prononcé un discours émouvant de 10 minutes, salué par une ovation lors de l’ouverture du sommet. Il a également obtenu des avancées concrètes sur plusieurs priorités, notamment dans le domaine de la défense aérienne. Lors de sa rencontre avec Donald Trump, ce dernier a évoqué la possibilité d’octroyer à Kiev une « licence » pour produire des systèmes de défense aérienne Patriot, une capacité que l’Ukraine réclame depuis longtemps.
Un autre succès pour l’Ukraine a été l’engagement des alliés à fournir 70 milliards d’euros (80 milliards de dollars) en équipements militaires et formations au sein de l’OTAN, avec la volonté de maintenir ce niveau d’assistance au moins jusqu’en 2027. La déclaration finale du sommet a également renforcé le ton en soutenant Kiev comme un acteur clé de la « sécurité transatlantique », et un pays pour lequel « les alliés restent unis dans un soutien indéfectible à la défense de sa liberté, sa souveraineté et son intégrité territoriale ».
Cependant, l’espoir ukrainien d’une adhésion à l’OTAN, fruit d’un processus entamé il y a 18 ans, n’a pas trouvé de reconnaissance formelle, malgré la position officielle de l’alliance depuis 2008 affirmant qu’elle serait envisagée dans le futur. Zelenskyy a demandé aux alliés s’il était « juste » de laisser un pays doté de capacités défensives avancées en dehors de l’OTAN.
Interrogé sur la réticence de certains États, le ministre suédois de la Défense, Pal Jonson, a reconnu que la perception de Kiev évoluait : elle est de plus en plus vue comme un « fournisseur de sécurité ». « Plus tôt l’Ukraine deviendra membre, mieux ce sera », a-t-il ajouté, soulignant son appartenance à l’OTAN et à l’Union européenne.
2. La création d’une banque multinationale de la défense
Le deuxième jour, le Premier ministre canadien Mark Carney a annoncé la création du Banque de Défense, Sécurité et Résilience (DSRB), pilotée par le Canada et soutenue par l’Albanie, la Belgique, l’Ukraine, la Grèce, la Lettonie, le Luxembourg, la Roumanie et la Turquie. Cette nouvelle institution vise à fournir des prêts à taux préférentiels pour financer des projets de défense.
L’ambition est de mobiliser 134 milliards de dollars de capitaux et d’avoir la banque opérationnelle d’ici 2027. Aucun pays du G7 n’a encore officiellement rejoint l’initiative, mais la ministre britannique des Finances, Rachel Reeves, a confirmé un travail de coopération étroit avec le Canada. Ottawa a souligné la capacité du DSRB à aider « gouvernements et PME à combler d’importantes lacunes de financement ».
3. La Turquie demeure exclue du programme F-35
Malgré des signaux positifs de Donald Trump quant à un éventuel lever des sanctions américaines, la Turquie n’a pas obtenu son réintégration officielle au programme des chasseurs F-35. Ankara, exclue du programme depuis 2019 suite à l’achat de systèmes russes de défense antiaérienne, réclame son retour.
Aux côtés du président turc Recep Tayyip Erdogan, Trump a déclaré que la réintégration « serait certainement envisagée » et qu’une décision serait prise, mais aucune avancée concrète n’a suivi.
Avant le sommet, un expert en défense turc a indiqué à Breaking Defense que l’objectif d’Ankara ne se limite plus à rejoindre le programme F-35, mais se concentre désormais sur le développement de son propre chasseur national, le KAAN.
4. Une vague d’annonces dans l’industrie de défense
L’OTAN a lancé une première série d’acquisitions majeures lors d’un forum industriel parallèle au sommet. Après plusieurs mois de spéculations, l’alliance a annoncé le projet d’acquérir jusqu’à 10 avions de surveillance suédois GlobalEye pour remplacer une flotte vieillissante d’E-3. Cette décision marque un clair virage vers une solution européenne, après un choix initial en faveur de l’E-7 Wedgetail du constructeur américain Boeing.
Les prochaines étapes prévoient le lancement de négociations entre l’agence d’acquisition de l’OTAN et Saab avant la signature d’un contrat de production.
Par ailleurs, plusieurs nations ont signé des lettres d’intention pour un projet européen d’avions de surveillance à haute visibilité, impliquant le Danemark, la Finlande, la France, l’Allemagne, la Pologne, l’Espagne, la Suède et la Turquie, afin de répondre aux besoins nationaux en appareils multirôles.
5. Renforcement des capacités d’attaque en profondeur
Outre les progrès dans les aéronefs pilotés et autonomes, l’OTAN a mis l’accent sur le développement de capacités de frappe de précision à longue portée, notamment à travers un engagement financier conjoint de 50 milliards de dollars sur la prochaine décennie.
Douze pays européens, menés par le Royaume-Uni, participent à cette initiative qui doit soutenir plusieurs programmes d’armement à grande portée. Le ministère britannique de la Défense résume ainsi l’ambition : fournir « les armes les plus avancées que l’OTAN aura à sa disposition à l’avenir, capables d’atteindre des objectifs situés à au moins 300 km, voire parfois plus de 2 000 km, avec une précision millimétrique ».
Dans un projet distinct mais lié, le Danemark, la France, l’Italie, la Norvège, la Turquie et le Royaume-Uni ont lancé une initiative alliée visant à explorer le « développement de nouvelles capacités de frappe de précision profonde, incluant de nouveaux lanceurs et missiles ».
6. L’« immense affection » de Donald Trump
Si Donald Trump avait entamé le sommet sur un ton critique à l’égard des alliés américains, il a finalement exprimé son « immense affection » pour les dirigeants occidentaux, un message qui devait certainement rassurer le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, engagé dans une offensive diplomatique pour apaiser les tensions avec Trump, malgré ses provocations.
« Ce fut une grande réunion, il y avait beaucoup de chaleur dans cette salle, beaucoup d’unité », a déclaré Trump à propos de ses homologues, après une rencontre bilatérale avec Zelenskyy.
Cette approche conciliante contrastait avec l’appel renouvelé de Trump à prendre le contrôle du Groenland, suscitant l’opposition ferme de la Première ministre danoise Mette Frederiksen, qui a rappelé que cette île semi-autonome « n’est pas à vendre ».
Enfin, la déclaration finale du sommet a réaffirmé l’engagement des alliés envers l’Article 5 sur la défense collective, mesure devant contribuer à dissiper les craintes en Europe et au Canada quant à un éventuel désengagement américain face à une offensive russe contre un territoire allié.