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Taïwan est reconnu mondialement pour la production des semi-conducteurs les plus avancés, pourtant ses forces armées en sont encore aux prémices de l’intégration des systèmes d’intelligence artificielle (IA). Ce décalage impacte directement la capacité de l’île à dissuader une agression chinoise.

La Chine, de son côté, s’efforce de développer et de déployer des capacités militaires sophistiquées équipées d’IA. Avec son objectif affiché de “réunification” avec Taïwan, l’armée populaire de libération (APL) pourrait être la première à utiliser ces technologies de défense émergentes en cas de conflit. Dans l’éventualité d’une intervention des États-Unis et de leurs alliés pour défendre l’île, une coalition bénéficierait grandement de systèmes militaires dotés d’IA capables d’échanger des données et de coopérer efficacement sur le champ de bataille. La préparation de l’armée taïwanaise à l’IA est ainsi cruciale non seulement pour la sécurité nationale, mais aussi pour la conduite d’opérations plus efficaces avec ses partenaires.

Taïpei semble consciente de l’importance de l’innovation militaire fondée sur l’IA. Le ministère de la Défense nationale a annoncé son intention d’acquérir des capacités émergentes dans ce domaine. Après des années de promesses souvent restées lettre morte, cette fois un effort concret s’amorce. Depuis 2024, le ministère a créé un Bureau de l’innovation en défense ainsi qu’un Bureau dédié à l’intelligence artificielle. Bien que ces structures en soient à leurs débuts, leur objectif est d’accélérer l’acquisition d’applications d’IA, notamment en matière de reconnaissance d’images et de cybersécurité. Récemment, le ministère a encouragé les différentes branches des forces armées à adopter des outils d’IA. Il a également annoncé la création prochaine d’un “Comité de gouvernance de l’IA” chargé de promouvoir la classification des risques liés à l’IA, la vérification des développements ainsi que la mise en place de cadres de surveillance sécuritaire. Ces initiatives sont positives, mais la réelle capacité de l’armée taïwanaise à concevoir et à déployer ces technologies reste encore incertaine.

Le ministère devrait recentrer le rôle du Bureau d’IA vers une gouvernance globale et l’établissement de priorités technologiques claires, reliant données, industrie et ressources humaines. La concrétisation de cette vision nécessitera que le Yuan législatif accorde une place prioritaire à l’IA dans le budget annuel de la défense et approfondisse la collaboration avec les pays partenaires et leurs industriels de défense. Or, avec des divergences marquées entre les deux principaux partis politiques taïwanais sur les dépenses militaires, cet effort requiert une habile manœuvre politique, indispensable pour renforcer la défense de l’île.

Identifier les défis

Nous avons analysé l’ensemble des articles en langue mandarine publiés depuis 2023 par les revues militaires taïwanaises et l’Institut de Recherche pour la Défense Nationale et la Sécurité (INDSR), le principal think tank lié au ministère de la Défense. Près de 50 articles sur l’IA ont été recensés durant cette période, mais seulement un tiers d’entre eux traite des problèmes liés à l’IA auxquels est confrontée Taïwan. La taille modeste de l’île peut expliquer ce volume, mais l’IA demeure un sujet relativement peu débattu, comparé à près de 90 articles sur les systèmes sans pilote publiés dans le même intervalle. Néanmoins, ces écrits mettent en lumière six principaux obstacles identifiés par la communauté de défense taïwanaise, portant sur la gouvernance de l’IA, les infrastructures numériques, la gestion des données, la cybersécurité, la collaboration civilo-militaire, ainsi que le recrutement et la formation de talents.

Ces défis combinés montrent que, malgré une certaine compréhension du potentiel militaire de l’IA, le ministère de la Défense doit faire face à des contraintes institutionnelles, infrastructurelles et techniques qui ralentissent sa capacité à adopter largement ces technologies.

Gouvernance de l’IA

Les experts pointent du doigt une gouvernance militaire fragmentée de l’IA. Le ministère ne dispose ni d’un cadre unifié pour l’IA, ni de normes techniques communes pour les systèmes d’IA. L’organisation se fait souvent par cas d’usage spécifiques plutôt que selon une architecture opérationnelle ou technologique cohérente. Sans directives communes, chaque branche militaire risque de développer ses propres systèmes avec ses spécifications, ce qui peut entraîner une duplication des investissements. Certains pourraient estimer qu’un développement fragmenté pourrait fonctionner sur le long terme, mais Taïwan ne peut se permettre des délais trop longs. De plus, en cas de conflit immédiat, des systèmes d’IA développés sous des gouvernances cloisonnées pourraient manquer d’interopérabilité interarmes, réduisant ainsi leur efficacité. Enfin, cette fragmentation pourrait compliquer l’intégration des systèmes taïwanais avec ceux de ses alliés.

Infrastructures numériques

Plusieurs experts soulignent que les infrastructures numériques militaires en développement représentent un frein à l’adoption de l’IA. Le ministère peine à investir suffisamment dans les équipements digitaux de base et les réseaux ont une bande passante limitée dans les zones isolées, rendant difficiles des communications fiables. Plus préoccupant encore, le ministère dispose d’une capacité insuffisante de stockage et de calcul en cloud, un élément essentiel pour le déploiement à grande échelle de l’IA. Sans combler ce déficit, les systèmes d’IA risquent d’être difficiles à déployer et peu fiables.

Gestion des données

Les chercheurs s’inquiètent aussi d’une gestion des données fragmentée et sous-développée. Le volume de données militaires est jugé insuffisant, leur qualité inégale, et les systèmes de gestion encore peu matures, avec des unités et systèmes qui gardent leurs données isolées. Cette fragmentation limite la capacité du ministère à collecter, organiser, nettoyer et partager les données nécessaires à un usage efficace de l’IA. Sans amélioration de la qualité, de la quantité et des pratiques de gestion, les outils d’IA pourraient être formés sur des ensembles de données insuffisants et mal structurés, réduisant leur pertinence sur le terrain. Il faudra aussi établir des normes de partage des données qui imposeront des réformes techniques et juridiques internes.

Cybersécurité

La sécurisation des systèmes IA constitue un défi, entre la nécessité de protéger les réseaux par isolement et le besoin d’intégration élargie des outils. Les risques de fuites d’informations et d’attaques cybernétiques augmentent avec la connexion des systèmes et des données. À ce jour, Taïwan privilégie des approches très restrictives, comme le contrôle strict des matériels et le “air-gapping” (détachement des réseaux sensibles des connexions à Internet). Or, ces méthodes sont peu compatibles avec les systèmes d’IA qui nécessitent des mises à jour fréquentes et un accès large aux données. Il faudra donc peser le compromis entre sécurité et utilité opérationnelle. Même si l’air-gapping protège dans un contexte d’espionnage constant par la Chine, refuser de développer des systèmes plus intégrés expose aussi à des risques. L’adoption de défenses cybernétiques logicielles et de normes communes apparaît comme une évolution nécessaire, mais celle-ci demandera des changements de politique importants et une ouverture à des approches innovantes.

Collaboration civilo-militaire

Le manque de collaboration entre le secteur civil et militaire est également un frein à la modernisation. Les experts appellent à un modèle combinant la gouvernance publique, le leadership privé et l’application militaire des technologies émergentes. Certains prônent aussi une coopération étroite avec des entreprises partenaires à l’étranger. La relation entre le ministère et le secteur privé reste faible, notamment en raison des craintes d’espionnage, mais la dépendance croissante à une nouvelle génération de fabricants de drones montre un changement en cours. Le développement des systèmes d’IA militaires repose moins sur la production de puces avancées, point fort de Taïwan, que sur l’innovation logicielle de défense, la création de flux de données robustes et l’intégration des modèles, domaines sous-investis jusqu’à présent. Les récentes formations du Bureau de l’innovation en défense et du Bureau de l’IA pourraient favoriser l’intégration civilo-militaire, mais une stratégie cohérente reste à définir pour accompagner les entreprises civiles dans leurs efforts d’innovation militaire.

Talents et formation

Enfin, le manque de compétences et de formation représente un obstacle majeur. L’armée taïwanaise manque d’experts en IA à tous les niveaux techniques, opérationnels et organisationnels nécessaires. Si aux États-Unis les débats insistent sur la montée en compétences des opérateurs tout en attirant des civils experts, à Taïwan la discussion se concentre davantage sur la formation des militaires en service. Or, nombre de soldats sont déjà mobilisés pour contrer les pressions quotidiennes de la Chine et effectuer une formation intensive, sans disposer d’un cadre clair pour développer leurs aptitudes techniques. Cette carence peut réduire les systèmes d’IA à de simples gadgets plutôt qu’à des outils opérationnels fiables. Un mauvais entraînement pourrait même conduire à une mauvaise interprétation des données en situation de crise. Les rapports indépendants confirment que l’armée est actuellement pourvue à environ 80 % de ses effectifs, et malgré une hausse du budget, les améliorations en matière de personnel et de formation restent difficiles, entravées par une bureaucratie militaire conservatrice et peu encline à durcir la formation.

Des défis communs à d’autres armées

Alors que Taïwan s’adapte à la rapide évolution des innovations en IA militaire, les États-Unis avancent à un rythme plus soutenu, bien qu’ils affrontent eux aussi d’importants défis largement médiatisés. Les discussions américaines sur l’acquisition de l’IA militaire couvrent un spectre plus large que celles de Taïwan. Par exemple, les débats aux États-Unis sur la tension entre des processus d’acquisition matériels conventionnels et des processus AI itératifs portent sur des problématiques telles que les cycles d’approvisionnement prolongés et les restrictions budgétaires rigides.

Ces aspects sont absents des publications taïwanaises, mais Taïwan fait vraisemblablement face à des difficultés similaires, notamment des lourdeurs bureaucratiques dans le processus d’achat et des contraintes dans la budgétisation qui entravent la mise en œuvre et la mise à jour des systèmes logiciels. L’absence apparente de ces sujets dans les articles ne signifie pas qu’ils ne sont pas débattus ailleurs, possiblement en dehors des revues publiques. De plus, les analyses taïwanaises manquent souvent de diagnostics plus larges sur les obstacles institutionnels, infrastructurels et opérationnels à l’implémentation à l’échelle militaire, comme le font les experts américains. Toutefois, la lecture croisée de ces articles suggère qu’une approche systémique serait bénéfique pour Taïwan afin de développer et adopter plus efficacement ses capacités militaires émergentes.

Ces défis ne sont pas propres à Taïwan. La difficulté à développer des systèmes d’IA interopérables, comme en témoignent les expériences d’AUKUS et de l’OTAN, découle en partie de la fragmentation des cadres de gouvernance, des normes techniques et sécuritaires, des réseaux informatiques et des données. Ainsi, les lacunes identifiées par les experts taïwanais représentent non seulement des faiblesses domestiques mais pourraient aussi affecter la défense en coalition. Une coopération précoce sur ces problématiques permettrait à Taïwan d’éviter les mêmes écueils que rencontrent d’autres alliés américains.

Soutien américain et solutions taïwanaises

Une telle collaboration sortirait du cadre traditionnel des relations de défense américano-taïwanaises, souvent centrées sur le matériel comme les drones et les blindés, et dans un contexte où le soutien américain à l’île devient plus incertain. Toutefois, les États-Unis peuvent jouer un rôle important en partageant leurs expériences sur l’intégration de l’IA et en aidant à identifier et lever les obstacles avant qu’ils ne soient trop enracinés. Des échanges gouvernementaux formels existent déjà, mais des dialogues institutionnalisés sur les meilleures pratiques et les erreurs à éviter dans le développement et le déploiement responsable de l’IA militaire profiteraient à Taïpei. Par ailleurs, si Taïwan établit des normes robustes en matière de cybersécurité et de partage des données, tout en explorant les adaptations légales nécessaires au partage transfrontalier, cela faciliterait une coopération opérationnelle efficace avec les États-Unis en cas de conflit. Bien entendu, Taïwan n’est pas allié au titre d’un traité avec les États-Unis, et l’infiltration de l’armée taïwanaise par les services chinois complique les perspectives d’interopérabilité. Washington, de son côté, fait face à ses propres défis liés au partage de technologies sensibles et à l’adoption de l’IA à des fins militaires. Pourtant, rapprocher les normes des deux armées ouvrirait la voie à des opérations conjointes plus efficaces lors d’une crise future.

Certains sceptiques verront dans l’ambiguïté des engagements américains envers Taïwan un obstacle insurmontable à la standardisation et à l’interopérabilité. Cependant, les réformes axées sur l’IA renforceront les capacités taïwanaises, avec ou sans intervention des États-Unis.

Le ministère de la Défense doit faire davantage pour promouvoir l’intégration à l’échelle militaire de l’IA. Il devrait d’abord reframer le rôle du nouveau Bureau de l’IA, pour qu’il privilégie l’émission de directives coordonnées plutôt que la seule incitation à l’adoption. Cela implique de créer un cadre unifié de gouvernance militaire de l’IA ainsi que des priorités technologiques claires, permettant à Taïwan de passer d’expérimentations dispersées à un écosystème de défense cohérent. De plus, la mise en œuvre des systèmes dotés d’IA sera limitée si les doctrines militaires et concepts d’opération ne sont pas adaptés pour en tirer pleinement parti. Bien que des efforts soient en cours, les critiques estiment qu’il reste encore de nombreux progrès à réaliser. Le succès des ambitions militaires en IA dépendra aussi d’un soutien accru du Yuan législatif pour combler les lacunes, notamment dans les infrastructures numériques. La récente loi spéciale de défense de mai 2026, qui a financé des achats d’armement américains tout en réduisant les programmes domestiques sur les technologies émergentes, illustre l’impossibilité de compter sur des financements complémentaires pour ces capacités. Intégrer ces programmes dans le budget annuel de la défense est une voie préférable pour entretenir l’élan.

Enfin, il existe un potentiel accru de collaboration entre le ministère taïwanais de la Défense et les entreprises américaines de technologies de défense. La récente coopération annoncée entre les États-Unis et Taïwan sur le développement de drones est un premier pas encourageant qui pourrait déboucher sur une coopération plus large dans les technologies émergentes.

Cependant, les problèmes profondément ancrés de nature politique, bureaucratique et organisationnelle à Taïwan compliqueront probablement la mise en œuvre de ces initiatives. Ensemble, elles pourront néanmoins pousser l’île à mieux innover et adopter les capacités émergentes avant l’éventualité d’un nouveau conflit, tout en préparant le terrain à une meilleure intégration des technologies au sein des coalitions alliées.