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Un nouveau rapport du 878 Institute révèle une érosion inquiétante du potentiel de dissuasion militaire britannique, due notamment aux retards dans les véhicules blindés, à la réduction du parc de chars, à l’annulation d’un programme spatial clé et à une stratégie navale qui laisserait la Royal Navy sans destroyers après 2038.

Rédigé par Robert Clark, directeur de la recherche en défense au sein du 878 Institute, Britain’s Military Deterrence Gaps est publié avec une préface du général The Lord Dannatt, ancien chef d’état-major général. Ce document parait trois semaines après la publication du Plan d’Investissement de la Défense (PID), dans un contexte de changement politique marqué par l’entrée au pouvoir d’Andy Burnham comme Premier ministre, le déplacement de l’ex-ministre de la Défense John Healey vers le Trésor, et la nomination de Wes Streeting à la tête du ministère de la Défense.

Le rapport souligne que si la Revue stratégique de défense de l’an passé a émis 62 recommandations pertinentes face aux menaces, le PID ne leur a pas alloué les financements nécessaires à leur mise en œuvre.

Lord Dannatt ne mâche pas ses mots dans la préface, indiquant que le pays demeure gravement vulnérable et que “ni nos ennemis ni nos alliés ne peuvent croire à quel point le gouvernement semble serein face aux questions de sécurité britannique.” Il adresse directement un avertissement au nouveau Premier ministre : “Des priorités, Premier ministre, c’est votre tâche, pas de l’optimisme naïf.”

Le rapport s’appuie notamment sur des éléments de preuve écrits remis par Robert Clark au Comité parlementaire mixte sur la stratégie de sécurité nationale en juillet dernier.

Manœuvre terrestre : le problème de la 3e Division

La partie la plus développée du rapport concerne la principale unité de combat de l’armée britannique. L’OTAN a confié au Strategic Reserve Corps dirigé par le Royaume-Uni la mission de reconquête de territoires, avec la 3e Division britannique en pointe. Lord Dannatt qualifie laconiquement leurs moyens matériels d’“atroces”.

Concernant les blindés, le rapport détaille la situation : la division comprend trois régiments de chars — Queen’s Royal Hussars, Royal Tank Regiment, et King’s Royal Hussars — chacun doté de 56 chars principaux, soit un total de 168 véhicules. En incluant les 22 chars affectés aux centres d’entraînement, le besoin est de 190 chars. Le programme Challenger 3 doit en livrer 148 seulement, laissant la 3e Division 42 chars en sous-effectif. La capacité opérationnelle initiale est prévue en 2027, tandis que le déploiement complet est repoussé à fin 2030.

Le rapport consacre un large volet au programme Ajax, retardé de neuf ans depuis la date initiale de mise en service en 2017. Ajax devait fournir 245 véhicules ISTAR (renseignement, surveillance, acquisition de cibles, reconnaissance) et 93 véhicules de soutien Ares, formant la colonne vertébrale des brigades de reconnaissance profonde et blindées. Ces essais ont été suspendus fin 2025 après que 35 soldats ont souffert d’effets liés au bruit et aux vibrations. Le ministre chargé de la préparation à la défense, Luke Pollard, avait dû retirer la déclaration de capacité opérationnelle initiale début 2026. Depuis, aucune mise à jour n’a été communiquée. Bien que le PID confirme le financement du programme, Clark met en garde sur sa valeur potentielle, estimant qu’“Ajax, s’il entre en service, pourrait être obsolète” et nécessiter des améliorations coûteuses pour rester compétitif.

Le rapport attire aussi l’attention sur le vide critique entre les retraits du véhicule de combat blindé Warrior, prévu en 2027, et les retards du Boxer. À peine 100 des 623 unités Boxer destinées aux essais ont été livrées à mi-2026, aucun calendrier révisé n’ayant été annoncé. Clark y voit un “écart important de capacités” pour quatre bataillons d’infanterie blindée et un risque d’impact sur la disponibilité des 72 obusiers de l’artillerie royale attendus à partir de 2028.

Au cumul, ces difficultés mettent en doute la capacité de l’armée britannique à conduire une manœuvre combinée à effectifs numériques, “limitant gravement la capacité du Royaume-Uni à maintenir une dissuasion conventionnelle par la punition.”

Espace : l’annulation du SKYNET 6

Le rapport souligne aussi l’impact de la décision d’annuler la composante UHF (ultra haute fréquence) étroite bande de SKYNET 6, un système spatial de communication militaire. Lord Dannatt qualifie la réintroduction de cette capacité d’“essentielle pour relier capteurs et systèmes d’armes.” Les programmes Skynet 6A et 6EC étaient conçus pour multiplier par près de 3,5 la capacité du Skynet 5 tout en améliorant la résistance aux brouillages.

Or, les quatre satellites Skynet 5, lancés entre 2007 et 2012, ont atteint ou dépassé leur durée de vie opérationnelle prévue de 15 ans. Skynet 6A ne doit être opérationnel qu’en 2027. Le rapport admet qu’une alternative alliée pour la capacité étroite bande pourrait être envisagée, mais critique le flou quant aux détails, estimant que cette décision freine “l’aspiration du ministère de la Défense à doubler, puis tripler, la létalité.” La perte d’autonomie pourrait affaiblir la position du Royaume-Uni comme première puissance spatiale européenne au sein de l’OTAN.

La Marine hybride et l’après Type 83

Sur le volet maritime, l’étude analyse la stratégie Atlantic Bastion du First Sea Lord et le concept de Marine hybride, soutien d’au moins 1,3 milliard de livres sur quatre ans destiné, selon la Royal Navy, à permettre au Royaume-Uni de “localiser, suivre et, si nécessaire, agir contre les adversaires.” Lord Dannatt décrit cependant ce concept comme “attrayant en surface mais masquant une déficience structurelle.”

Clark reconnaît que la détection distribuée, via une trentaine de grands navires de surface sans équipage opérant aux côtés d’une flotte d’accompagnement réduite, peut assurer une dissuasion par le refus dans un champ d’action plus vaste que les seules unités habitées. Mais il critique le prix à payer. Le destroyer Type 83 a été annulé au profit de six Common Combat Vessels (CCV) servant de navires de commandement à quatre classes encore à définir de plateformes autonomes, devant être conçues, construites, testées et validées avant 2035, date de sortie de service du Type 45.

Le rapport dénonce “le sacrifice de plateformes habitées éprouvées et essentielles au profit de systèmes non testés et sans équipage,” notant que la Royal Navy « risque de se retrouver sans destroyers après 2038.”

Le document émet un doute sur la vulnérabilité réelle de ces navires autonomes, estimant que les forces russes chercheront à les sonder, brouiller leurs liens avec les navires de commandement, voire les neutraliser. La doctrine militaire russe privilégie “le déni, l’aveuglement, le camouflage” voire la destruction physique. Aucune marine de l’OTAN n’a encore déployé ces systèmes à large échelle pour évaluer la riposte. Des faits récents comme le harcèlement du HMS Prince of Wales par un avion de patrouille russe en mer de Norvège, qui a largué des bouées acoustiques autour du porte-avions, illustrent cet environnement d’exploitation. Le rapport invite à ne pas opposer navires habités et non habités : “En résumé, il faut aussi renforcer notre flotte conventionnelle.”

Recommandations

Le rapport formule huit recommandations principales pour la prochaine revue budgétaire :

  • Suspension immédiate du retrait de Warrior, avec financement relancé du Warrior Capability Programme pour moderniser 380 véhicules avec une tourelle modifiée et canon de 40mm, prolongeant leur service au-delà de 2040, pour un coût révisé de 1,25 milliard de livres.
  • Fixer une date butoir pour Ajax : au-delà, le gouvernement devrait payer les 1 milliard restant du contrat ferme de 5,5 milliards de livres et se tourner vers une solution hors-système comme le CV90 de BAE, estimé entre 4 et 5 milliards, au risque, sinon, de perdre en capacité opérationnelle et de priver la 3e Division de sa brigade de frappe profonde.
  • Augmenter la commande de Challenger 3 de 148 à 198 chars, pour environ 650 millions de livres, afin de restaurer trois régiments complets et garantir véhicules de formation et de réserve.
  • Revenir sur l’annulation du SKYNET 6 en bande étroite UHF et étendre la politique spatiale au-delà du simple “contrôle de l’espace” vers une capacité offensive de combat en orbite.
  • Prendre le design du Type 31 comme base pour les CCV, pour minimiser les risques de production et maintenir l’activité du chantier de Rosyth lors de la fin du programme Type 31 au début des années 2030.
  • Prolonger le Type 45 par un Programme de Maintien des Capacités sur dix ans, au lieu de mises à jour limitées jusqu’en 2032, qualifiées de “gaspillage d’argent pour seulement trois années d’utilisation prévue”.
  • Négocier un accord similaire à Lunna House (Norvège) avec le Danemark sur le Type 26, pour bâtir une capacité anti-sous-marine partagée dans l’Atlantique Nord.
  • S’engager à consacrer 3 % du PIB à la défense d’ici 2030, étape intermédiaire vers l’objectif de 3,5 % pour 2035, afin que cet engagement devienne “politique et réalisable, et non pas simplement une aspiration.” Le rapport conclut : “La sécurité nationale l’exige.”

Contexte

Ce rapport est publié dans un contexte de renouvellement du gouvernement britannique, avec l’arrivée d’Andy Burnham au poste de Premier ministre le 20 juillet et la nomination de Wes Streeting au ministère de la Défense, un novice sur ce dossier, remplacé par John Healey, devenu chancelier de l’Échiquier après avoir démissionné du poste de ministre de la Défense à cause des coupes budgétaires.

Plusieurs programmes décrits dans le rapport ont déjà fait l’objet d’audits et d’enquêtes parlementaires, notamment concernant Ajax, et le gouvernement avait déjà exclu de maintenir Warrior en service. Le ministère de la Défense n’a pas encore réagi officiellement à ce document.