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La capacité industrielle de défense américaine peine à répondre aux défis actuels pour développer la flotte de la Marine nationale. Des décennies de concentration industrielle, de pénuries récurrentes de ressources et de signaux de demande irréguliers ont retardé la production de navires et de munitions essentiels. Face à des goulets d’étranglement persistants, la Marine américaine pourrait devoir s’appuyer davantage sur ses alliés pour la construction de ses futurs équipements.

La National Defense Strategy et les Navy Warfighting Instructions insistent sur le rôle clé de la mobilisation des alliés pour renforcer les forces collectives, au bénéfice des États-Unis et de leurs partenaires stratégiques. Le dernier U.S. Navy Shipbuilding Plan souligne également l’importance des investissements et de la production alliés.

Depuis l’administration Trump, des initiatives de coproduction ont été lancées, notamment pour des plates-formes telles que des brise-glace et des sous-marins. La prochaine étape porte sur les systèmes robotiques et sans équipage, qui jouent un rôle central dans les concepts de la Golden Fleet. Dans ce cadre, les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie ont récemment convenu de co-développer des submersibles sous-marins dans le cadre du pilier II d’AUKUS, dédié au partage de capacités avancées.

L’accord AUKUS n’est qu’un début. La coproduction de systèmes sans équipage avec des partenaires capables, dont le Japon, pourrait augmenter la production de défense totale, en particulier pour fournir les milliers de systèmes à bas coût et attritables nécessaires pour dissuader et remporter des conflits prolongés.

Le Japon apparaît comme un candidat privilégié pour appliquer ce principe. Toutefois, la réussite d’une coproduction n’est pas acquise d’avance. Malgré une industrie japonaise dotée d’infrastructures modernisées adaptées à la production à grande échelle, des barrières juridiques, politiques et sécuritaires importantes subsistent des deux côtés du Pacifique. Surmonter ces obstacles, dont les risques liés à la sécurité à l’étranger et la résistance politique au « délocalisation » aux États-Unis, exige un juste équilibre entre politiques et incitations financières.

Un besoin clair de coproduction

Les contraintes pesant sur la base industrielle de défense américaine sont bien documentées. La pénurie de main-d’œuvre, la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement et des infrastructures vieillissantes retardent la construction de nouveaux navires. Par ailleurs, des politiques d’acquisition complexes et des variations des signaux de demande découragent les industriels d’investir pour accroître leurs capacités.

Des investissements dans les chantiers navals, aussi bien par des acteurs américains que des entreprises étrangères, visent à moderniser les infrastructures et les méthodes de production. Mais cette modernisation prend du temps et, même en produisant sur le sol américain, la coproduction pèse favorablement sur la stratégie. En particulier, le coût et le temps nécessaires pour transporter des équipements vers le Pacifique occidental représentent une contrainte logistique majeure.

La coproduction, souvent sous la forme de licences pour des conceptions existantes, offre une solution en permettant de produire des équipements à proximité des zones opérationnelles, notamment au sein de la première chaîne d’îles. Si ces usines seraient situées à portée des adversaires, répartir la production au-delà de quelques sites critiques renforce la résilience. C’est pourquoi la loi d’autorisation de défense 2026 prévoit la coproduction de drones avec Taïwan. De même, des projets sont en cours pour produire et stocker des munitions aux Philippines, renforçant ainsi un réseau interconnecté de sécurité régionale.

Le Japon, un atout stratégique

Le Japon est un partenaire naturel pour la coproduction de drones compte tenu de son historique de coopération sécuritaire avec la Marine américaine. Ses centres régionaux de maintenance à Sasebo et Yokosuka témoignent d’infrastructures modernisées pour le support des équipements et systèmes navals. De nombreux groupes japonais, comme Mitsubishi Heavy Industries, disposent des capacités et expertises requises, étant précertifiés dans le cadre de conventions de maintenance navale.

Si la coproduction reste limitée avec la plupart des alliés, les États-Unis et le Japon ont déjà collaboré dans la fabrication sous licence de missiles Patriot Advanced Capability-3, de systèmes de lancement vertical Mk-41 ou du missile intercepteur SM-3 Block IIA, démontrant la capacité japonaise à partager le développement de technologies avancées. Un cadre politique et stratégique solide soutient ces coopérations de défense approfondies comme celles envisagées dans la Golden Fleet.

Les « usines intelligentes » japonaises, dotées de robots de précision, sont adaptées à une assemblage rapide de tâches répétitives, telles que la fabrication de drones aériens et maritimes. De plus, les innovations japonaises dans les matériaux avancés — fibres de carbone légères, céramiques résistantes à la chaleur, batteries lithium-ion — peuvent améliorer l’autonomie et la robustesse des systèmes robotiques et autonomes.

Des risques liés à l’ouverture de la production

Malgré ces opportunités, s’appuyer sur l’industrie japonaise présente des risques. L’industrie locale des drones est modeste et dépend fortement d’importations, notamment de composants électroniques chinois. Plus largement, le secteur électronique japonais repose sur des chaînes d’approvisionnement vulnérables en minéraux critiques et matériaux rares. Utiliser la capacité japonaise ne résout pas entièrement la dépendance aux fournisseurs étrangers ni la pénétration étrangère des chaînes d’approvisionnement amont.

En revanche, cette coopération permet de consolider les chaînes critiques disponibles. Ni le Japon ni les États-Unis ne disposent de ressources significatives en minéraux comme le graphite ou le gallium. Une coordination politique renforcée, incluant des accords commerciaux ciblés sur la sécurité des chaînes d’approvisionnement, aide à internaliser les risques en favorisant le commerce entre alliés par des concessions de marché attractives.

Le Japon, comme d’autres économies industrialisées avancées, fait face à une pénurie de main-d’œuvre qualifiée. La production coordonnée, notamment par la coproduction, peut aider à mutualiser ces contraintes. Par ailleurs, le partage de technologies avancées progresse, avec des initiatives telles que Rapidus, un effort étatique visant à revitaliser l’industrie japonaise des semi-conducteurs grâce à un partenariat avec IBM. Ces projets ciblent la production de puces sophistiquées à deux nanomètres adaptées aux applications duales, dont le pilotage des systèmes autonomes via l’intelligence artificielle.

Ces investissements dans les puces, cousines des efforts américains, permettent de maîtriser la conception et fabrication des composants clés pour les forces de nouvelle génération.

Des obstacles politiques et géopolitiques à franchir

Si la compétition régionale pousse à approfondir la coopération sécuritaire américano-japonaise, elle suscite aussi des défis. Tokyo et Washington partagent la volonté de dissuader la Chine et de maintenir la liberté de navigation. L’alliance bilatérale, les accords de partage technologique et l’augmentation des dépenses de défense japonaises illustrent leur engagement commun.

Cependant, les initiatives japonaises sont scrutées avec attention par Pékin, Pyongyang et Moscou, qui dénoncent toute tentative de renforcer la production sécuritaire comme une posture offensive. Les déclarations publiques sur la liberté de navigation autour de Taïwan ont exposé le Japon à des accusations de militarisme. Sur le plan intérieur, des réformes comme l’assouplissement des contrôles à l’exportation ont été vivement contestées, tandis que l’opinion publique reste souvent sensible à la remilitarisation.

Les investissements actuels de Tokyo concernent prioritairement des systèmes défensifs, notamment des submersibles anti-mines et des drones de surveillance maritime. En revanche, la coproduction d’armes offensives, comme des drones d’attaque à usage unique, rencontrera davantage de résistances au Japon et dans la région, ce qui pourrait influencer les capacités incluses dans de futurs accords de coproduction.

Des défis réglementaires et de coordination internationale

La coproduction suppose un effort politique important. Aux États-Unis comme à l’étranger, les restrictions à l’exportation et les contrôles sur le partage technologique sensible compliquent la coopération. L’exemple d’AUKUS illustre les difficultés liées aux différences de classifications et d’habilitations de sécurité entre alliés, nécessaires mais limitant la collaboration.

L’expérience d’AUKUS montre la nécessité d’engagements politiques durables, d’autant plus face aux évolutions politiques. Toutefois, les orientations récentes en faveur du développement commun de drones sous-marins témoignent d’une volonté persistante de surmonter ces limites.

Pour réussir la coproduction de systèmes robotiques et autonomes, les États-Unis et le Japon devront élaborer des standards communs de partage technologique et clarifier tôt les exigences opérationnelles. La fabrication de drones, moins complexe que celle de navires ou missiles, pourrait constituer une étape facilitatrice. Le Japon encourage désormais une diversité d’acteurs, au-delà des grands chantiers navals, à investir dans les technologies duales, notamment par des mesures législatives et la création d’instituts d’innovation en défense similaires à ceux américains.

La production sous licence, où une entreprise étrangère fabrique des unités d’un modèle éprouvé, est attractive car elle évite les phases coûteuses de conception et de tests. Cependant, elle suscite peu d’enthousiasme à l’étranger, où gouvernements et industriels souhaitent un rôle actif dans le développement. La co-développement, avec un transfert technologique et un partage d’informations plus ambitieux, est donc la voie privilégiée, offrant aux partenaires la possibilité d’adapter les capacités à leurs besoins spécifiques.

Les résistances domestiques américaines

Aux États-Unis, la coproduction avec le Japon pourrait aussi rencontrer des oppositions politiques, notamment de la part des élus des circonscriptions industrielles, attachés à préserver la production et l’emploi sur le territoire national. La perspective de « délocaliser » la production de technologies critiques suscite la méfiance bipartite, renforcée par la pression des syndicats et des grands industriels déjà investis dans les infrastructures locales.

Les administrations successives ont mis en avant la relocalisation (« reshoring ») et le développement des chaînes d’approvisionnement chez des alliés dits « friend-shoring ». Le Congrès a engagé des financements massifs pour accroître la capacité domestique en semi-conducteurs et construction navale.

Dans ce contexte, il ne suffit pas de présenter la coproduction comme un moyen de réduire les coûts pour lever les inquiétudes liées à la perte d’emplois, à l’érosion de la base industrielle ou au transfert de technologies sensibles. Cependant, l’urgence pour équiper la flotte en systèmes sans équipage oblige à réfléchir à des solutions innovantes.

L’argumentaire en faveur de la coproduction doit insister sur le fait qu’elle vise généralement à complementer la production nationale, non à la remplacer. L’administration actuelle met l’accent sur le partage des charges pour mobiliser la fabrication à l’étranger au service de la sécurité commune. Si la coproduction implique la licence des technologies américaines, elle constitue aussi une opportunité pour les industriels américains de dupliquer leurs capacités avec des partenaires capables.

Cette approche permet d’exploiter la capacité manufacturière étrangère le temps que les investissements américains mûrissent, sans réduire la charge de travail domestique. Un juste équilibre en termes d’incitations financières et de compensation pour les licences sera cependant indispensable au succès.

Perspectives et enjeux

Les alliés et partenaires peuvent soutenir la Marine américaine dans l’atteinte de ses objectifs de conception et de disponibilité des forces. Mais cela suppose de relever des défis politiques, légaux et financiers majeurs. Le Japon illustre ces enjeux : une économie fortement dépendante des importations, des tensions géopolitiques régionales et des obstacles internes aux États-Unis, notamment des réglementations strictes.

La production autonome de défense a montré ses limites depuis des décennies. La Marine américaine souffre d’un nombre insuffisant de navires neufs et de bâtiments prêts à naviguer, en lien avec les difficultés de sa base industrielle domestique. La coproduction, dans un premier temps sous forme de licences, offre une piste réaliste. Les plans et stratégies américaines reconnaissent de plus en plus la capacité manufacturière sous-exploitée à l’étranger. Si des alliés peuvent produire à coût raisonnable tout en garantissant une juste rémunération, des accords de coproduction approfondis méritent pleinement d’être poursuivis.