Entretien exclusif avec Maxwell Maduka, cofondateur et ingénieur en chef de Terra Industries, une entreprise africaine spécialisée dans les technologies de défense. Terra développe des systèmes autonomes de drones et de contre-drones adaptés aux conditions opérationnelles africaines. Face à l’afflux de drones bon marché importés et à leur utilisation par des acteurs non étatiques au Sahel, Maxwell Maduka explique pourquoi Terra mise sur une industrie de défense africaine souveraine.
Drones turcs et chinois bon marché : quels sont leurs points faibles et quelles capacités Terra souhaite-t-elle ajouter au marché des systèmes sans pilote déjà saturé ?
Les drones importés de Turquie et de Chine sont abordables et fonctionnent correctement, mais leur maintenance locale reste difficile, sans compter qu’ils ne garantissent pas la souveraineté sur les logiciels et données.
Ces drones sont en général conçus pour d’autres terrains et vendus comme des kits génériques complexes à entretenir. Peu sont adaptés aux conditions africaines, telles que la poussière, la chaleur intense ou les systèmes de navigation intermittents. La défaillance d’une seule pièce peut immobiliser un drone pendant des mois faute de support et de pièces de rechange sur le continent. Le risque d’espionnage est également préoccupant : si les systèmes de renseignement et surveillance restent liés à l’étranger et que le firmware ne peut être audité, la sécurité opérationnelle est compromise.
Terra comble ce vide grâce à une production locale et un support technique sur place. Notre propre système d’exploitation, ArtemisOS, garantit que l’autonomie et les données restent sous contrôle des opérateurs. Il est conçu et optimisé pour l’Afrique, avec une politique stricte de contrôle humain permanent lors des opérations.
Concevoir un drone pour les rigueurs hivernales ukrainiennes est très différent de concevoir pour les climats chauds, humides ou poussiéreux comme ceux d’Afrique. Quelles conditions spécifiques avez-vous prises en compte et quels défis sont les plus importants ?
Les problématiques sont presque inverses. Quatre facteurs dominent chez nous : la chaleur, la poussière, l’humidité et la topographie, qui affectent diverses parties du système.
La chaleur est le défi majeur. Elle est constante, détériore les batteries, réduit l’autonomie et fait chauffer les équipements de calcul embarqués responsables de l’autonomie. Il faut maintenir une température de fonctionnement fiable sans ajouter de poids excessif qui pénaliserait l’endurance. C’est un équilibre délicat.
La poussière est omniprésente, notamment le Harmattan – ce vent sec du Sahara qui s’infiltre partout, jusque dans les roulements, moteurs et connecteurs. Nous accordons donc une attention particulière à l’étanchéité et à la facilité de maintenance sur le terrain, bien plus que dans d’autres contextes.
Les vents sont aussi souvent plus forts et irréguliers, ce qui diminue l’autonomie. Les systèmes de contrôle de vol doivent travailler davantage pour maintenir la stabilité du drone.
Enfin, la topographie africaine variée – du plateau éthiopien aux forêts denses en passant par les plaines côtières – influence fortement la qualité des communications à cause des phénomènes de diffraction et d’atténuation des signaux. Pour y remédier, nous utilisons des technologies comme la commutation de fréquence double bande et testons différentes bandes de fréquences.
Vos systèmes sont principalement destinés à des missions défensives, telles que la surveillance, la protection périmétrique, la recherche et sauvetage, ou encore l’analyse environnementale et agricole. Pourquoi ce choix et voyez-vous vos drones employés à des fins cinétiques ?
Nous avons ciblé des cas d’usage liés à la surveillance et la protection car c’est un besoin constant et durable, offrant un marché plus stable que les dispositifs cinétiques. Les enjeux quotidiens en Afrique diffèrent des opérations militaires conventionnelles comme en Ukraine. Ici, il s’agit de sécuriser une canalisation, surveiller un site minier, évaluer une exploitation agricole ou localiser des personnes après une inondation.
Cependant, les plateformes de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR) utilisent souvent des composants matériels et logiciels proches des drones à effecteurs cinétiques : cellule, autonomie, liaisons de données, capteurs optiques. Tout fabricant sérieux sait que ces technologies ne sont pas cloisonnées. Nous admettons que nos drones pourraient être utilisés à des fins cinétiques défensives.
Par exemple, les engins explosifs improvisés représentent une menace majeure pour civils et militaires en Afrique. Notre véhicule terrestre sans pilote Minesweeper détecte les mines et protège contre ces engins. Par ailleurs, depuis 2023, plus de 100 frappes de drones ont été menées par des groupes terroristes au Sahel, ce qui souligne aussi l’importance des systèmes de lutte anti-drones.
Toutefois, nous maintenons un principe ferme : chaque action armée doit recevoir une autorisation explicite d’un opérateur humain. Nous ne développons pas de systèmes létaux autonomes capables d’engager une cible sans intervention humaine.
Quel usage inattendu de vos systèmes vous a particulièrement surpris ?
Deux cas ressortent. Le premier est l’interception de communications, qui a déclenché une réflexion interne : nos clients utilisent nos plateformes pour surveiller des signaux d’une façon non prévue. L’interception légale des communications est essentielle pour tout système de défense efficace.
Le second est l’utilisation des drones comme nœuds de communication eux-mêmes. Dans les zones où l’infrastructure terrestre est limitée ou absente, un drone peut devenir un relais réseau, intégrant le système plutôt que d’être seulement un capteur aérien.
Pour limiter les surprises, nous collaborons étroitement avec les utilisateurs, réalisons des modélisations mentales et adaptons rapidement nos systèmes selon leurs retours. La modularité de nos solutions est un atout majeur dans cette démarche.
Terra a récemment annoncé l’ouverture de bureaux à Londres et à San Francisco. Quels obstacles rencontrez-vous sur les marchés européen et américain ?
Les États-Unis et l’Europe disposent déjà de grands industriels de défense, ainsi que d’une génération de jeunes entreprises technologiques très compétitives pour les contrats gouvernementaux. S’insérer dans ce marché n’est pas notre priorité.
Nous considérons que les défis sécuritaires majeurs se concentrent dans des régions où les systèmes occidentaux sont mal adaptés. Après l’Afrique, nous visons les gouvernements d’Asie du Sud et d’Amérique du Sud, confrontés eux aussi au terrorisme transnational, à l’insurrection, à l’insécurité frontalière et aux menaces sur les infrastructures critiques. L’objectif est de devenir un acteur de référence pour la Défense dans le Global South.
Nos bureaux à San Francisco et Londres facilitent l’accès à des talents d’ingénierie et aux réseaux financiers nécessaires pour accélérer l’industrialisation et la montée en puissance de nos technologies dans ces marchés.
Les pays du Global South développent et investissent dans des capacités militaires souveraines, centrées sur l’accessibilité, l’autonomie, la résilience et les réalités locales. Se lancer dans ces marchés demande de naviguer dans des cadres réglementaires et des processus d’achat souvent plus lents que dans l’Occident mature. La construction de relations reste un facteur déterminant. De plus, même si les terrains varient à travers le Sud global, concevoir nos systèmes pour l’Afrique nous donne une base solide.
Quels sont les atouts de la fabrication en Afrique, notamment avec votre future usine au Ghana, et quels malentendus communs souhaitez-vous dissiper ?
Les avantages sont nombreux. Lorsque l’usine est implantée dans le même environnement et marché que ceux à servir, le cycle de retours est plus court : les problèmes remontent rapidement et les améliorations s’intègrent plus aisément, car la production est directement confrontée aux conditions locales. Les clients africains font aussi davantage confiance à un produit local, dont chaînes d’approvisionnement et données restent régionales.
Le continent dispose également d’un vivier de jeunes talents capables, souvent encore sous-évalués, avec un fort potentiel à exploiter.
Cependant, le risque est souvent surestimé tandis que ce qui fonctionne est sous-estimé. Deux idées reçues dominent : d’une part, qu’il est impossible de produire du matériel avancé sur place — que l’Afrique serait adaptée à l’assemblage léger mais pas aux systèmes embarqués ou aux travaux de précision. Nous démontrons que cette perception est désormais obsolète. D’autre part, on croit souvent que Terra repose sur une main-d’œuvre bon marché, ce qui est inexact car de bons ingénieurs coûtent cher partout.
On souligne aussi à juste titre les difficultés liées à l’infrastructure, notamment l’électricité. Certes, maintenir une logistique fiable n’est pas simple, mais des solutions techniques existent pour y pallier.
Vous vous définissez comme le premier intégrateur technologique de défense africain. Quels manques persistent dans l’écosystème technologique africain de défense et quels investissements doivent prioritairement être engagés ?
Quatre éléments sont essentiels pour parvenir à une autonomie durable : un capital patient et conscient des enjeux, une base locale de fournisseurs pour les sous-systèmes, des infrastructures de test et de certification, ainsi que des compétences solides en ingénierie système et gestion de programmes. Parmi ceux-ci, la base fournisseurs est aujourd’hui cruciale puisque de nombreuses pièces critiques sont encore importées.
C’est pourquoi notre partenariat avec la Defence Industries Corporation of Nigeria, le fabricant d’État nigérian, est stratégique. Cet accord crée une coentreprise centrée sur la production locale, le montage, la R&D de drones, robotique et cybersécurité, incluant transfert de technologies et formation, afin de bâtir la chaîne d’approvisionnement depuis la racine. Nous avons l’ambition de reproduire ce modèle dans d’autres pays africains à mesure que nous grandissons.
Concrètement, les gouvernements africains devraient investir dans les dix prochaines années dans davantage d’infrastructures partagées pour les essais et certifications, des politiques d’achat publiques favorables, et des filières d’éducation liées à des programmes de défense concrets. L’objectif est de créer un écosystème où la prochaine génération d’industriels de défense africains dispose de talents à recruter, de composants locaux et de clients gouvernementaux capables d’acquérir leurs produits.
Maxwell Maduka est cofondateur et ingénieur en chef de Terra Industries.