Article de 1113 mots ⏱️ 6 min de lecture

Des élus américains s’opposent au retrait total des avions espions U-2S Dragon Lady

Des membres du Congrès américain cherchent à empêcher l’US Air Force de retirer l’intégralité de sa flotte d’avions espions U-2S Dragon Lady. Cette fois, ils souhaitent également contraindre l’Armée de l’air à procéder à une remise en état complète de quatre appareils emblématiques à travers une maintenance profonde en atelier, renforçant ainsi la capacité opérationnelle de la flotte.

L’US Air Force maintient que ces avions à haute altitude, vestiges de la Guerre froide, sont désormais trop vulnérables pour des opérations en conflits de haute intensité et doivent être remplacés par un ensemble de capacités spatiales et autres moyens, probablement incluant un drone furtif de haute altitude classifié, connu officieusement sous le nom de RQ-180, ou une évolution de ce dernier, présenté publiquement début 2024.

Le Comité des crédits de la Chambre des représentants a publié un projet de loi de dépenses de défense pour l’année fiscale 2027, incluant une disposition interdisant à l’Armée de l’air de retirer plus de deux U-2S au cours de ce cycle budgétaire. À ce jour, l’US Air Force possède 23 exemplaires, dont trois avions d’entraînement biplaces TU-2S.

Un des trois avions d'entraînement TU-2S
Un des trois avions d’entraînement TU-2S de l’US Air Force

Le résumé législatif précise que 81 millions de dollars seraient alloués pour une maintenance en atelier visant à restaurer complètement quatre appareils U-2. L’état opérationnel actuel de ces aéronefs n’est pas communiqué. Ce budget fait partie d’une enveloppe globale de 335,3 milliards de dollars destinée aux opérations et à la maintenance (O&M) pour l’ensemble des forces armées au titre de l’année fiscale 2027.

La maintenance en atelier est un processus méticuleux impliquant un démontage intégral, une inspection détaillée, le retrait et la réapplication des couches de peinture et revêtements. C’est aussi l’occasion d’incorporer des mises à jour et modifications durant ce cycle.

L’US Air Force a quant à elle proposé un budget pour 2027 qui supprime toute ligne dédiée aux opérations et maintenance des U-2, y compris la maintenance en atelier, traduisant son intention claire de retirer la flotte.

Un rapport annuel publié par le Pentagone en mai dernier résume la justification technique et stratégique du retrait des U-2 restants :

« L’US Air Force retirera sa flotte complète de 23 U-2, car la plateforme n’est plus viable pour des conflits futurs de haute intensité. Poursuivre son exploitation implique des risques importants en termes de sûreté, logistique et finances, qui dépassent les bénéfices résiduels de la plateforme en environnements contestés. »

« Cette mesure permet de réorienter les ressources budgétaires vers des priorités critiques et d’accélérer la modernisation dans d’autres secteurs clés. La poursuite d’opérations sur les U-2 exigerait un investissement significatif pour régler des problèmes systémiques, notamment la baisse de la capacité industrielle, la pénurie de matériaux et les risques inhérents à l’ancienneté de la plateforme. »

Les interrogations sur la pertinence du U-2 face à un environnement défensif aérien mondial de plus en plus sophistiqué ne sont pas nouvelles. Des concurrents majeurs comme la Chine et la Russie ainsi que des adversaires potentiels comme l’Iran développent et déploient des systèmes de défense aérienne avancés et étendent leurs zones A2/AD (anti-access / area denial), renforçant la difficulté pour le U-2 d’opérer dans ses zones d’intérêt.

Par ailleurs, les U-2 vieillissent et leur maintenance devient de plus en plus onéreuse. Les versions U-2S actuellement en service sont des améliorations des modèles originels entrés en service dans les années 1980.

Ce n’est pas la première fois que l’US Air Force tente de retirer ses U-2 restants, invoquant la maintenance et des contraintes opérationnelles. Le Congrès est régulièrement intervenu ces dernières années pour empêcher au minimum un retrait total, invoquant notamment la crainte d’une rupture dans la capacité de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR) aérienne.

Le U-2 reste une plateforme ISR singulière capable d’opérer à des altitudes supérieures à tout autre appareil opérationnel américain non orbital, piloté ou non. Cela lui permet de transporter à ces altitudes des capteurs d’imagerie, de guerre électronique, de communications et autres charges utiles offrant un champ de vision exceptionnel.

Grâce à cette altitude élevée, l’appareil peut observer en oblique des zones contestées tout en restant dans l’espace aérien international, à distance des menaces. En 2023, le U-2 a joué un rôle public notable en surveillant un ballon espion chinois survolant les États-Unis et le Canada, démontrant ainsi l’intérêt stratégique de ses capacités à haute altitude.

Vue depuis la cabine d’un U-2 du ballon espion chinois en 2023
Vue du ballon espion chinois survolant les États-Unis en 2023, prise depuis la cabine d’un U-2.

Chaque Dragon Lady peut embarquer simultanément une large palette de capteurs et systèmes de communication, ce qui accroît sa polyvalence. Les U-2S disposent également d’une grande mobilité pour être déployés rapidement sur des théâtres avancés dans le monde, et capables de mener des missions de longue durée, des atouts majeurs face à la couverture limitée dans le temps des satellites ISR en orbite.

La flotte U-2 a par ailleurs une longue histoire d’appui ISR au-delà des opérations militaires classiques. L’an passé, l’US Air Force a confirmé leur emploi dans le cadre de la sécurité renforcée à la frontière sud des États-Unis avec le Mexique. Ces appareils ont aussi appuyé des missions antidrogue, des opérations humanitaires et des secours en catastrophe. La NASA exploite également des ER-2, une version dérivée du U-2, pour des missions de recherche scientifique à haute altitude.

L’US Air Force laisse entendre depuis plusieurs années l’existence d’aéronefs avancés, encore classifiés, susceptibles de remplacer le U-2 tout en offrant une meilleure survivabilité dans des environnements à haut risque. Cette hypothèse a été renforcée par l’apparition publique du RQ-180, un drone furtif, en Grèce début 2024. Toutefois, les questions demeurent quant au nombre réel de ces drones en service et à leur capacité opérationnelle exacte.

José Trevithick