Lors du récent sommet de l’OTAN à Ankara, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a offert à chaque dirigeant présent un revolver personnalisé accompagné de munitions réelles, un geste qui a suscité de vives préoccupations sécuritaires et juridiques au sein des délégations quant au transport, au stockage et à l’enregistrement de ces cadeaux peu ordinaires.
Les armes remises étaient des revolvers Sarsılmaz SR 38, fabriqués en Turquie, gravés au nom des dirigeants selon l’agence de presse allemande dpa. Certains médias turcs les ont désignés sous le nom de pistolets « Gümüşay ». Chaque arme était accompagnée d’une boîte de munitions ainsi que d’un document signé par Erdoğan autorisant leur exportation.
Des informations et une photo partagées par le président lituanien Gitanas Nausėda ont confirmé que ces revolvers provenaient de la Société d’État turque de l’Industrie Mécanique et Chimique (MKE).
Keir Starmer, Premier ministre britannique, a été le premier à évoquer publiquement ces cadeaux en indiquant lors de son vol de retour que chaque dirigeant avait reçu un revolver personnalisé avec son nom et des munitions réelles. Starmer a précisé qu’il avait dû laisser son arme en Turquie car il était illégal de l’importer au Royaume-Uni malgré le certificat d’exportation turc.
Le chancelier allemand Friedrich Merz a également renoncé à emporter son revolver immédiatement. Un porte-parole du gouvernement allemand a expliqué à dpa que l’arme avait été confiée à l’ambassade d’Allemagne à Ankara pour une procédure d’importation et un enregistrement officiel en tant que cadeau diplomatique.
Le caractère surprenant de ce présent a été souligné par plusieurs responsables des États membres de l’OTAN, certains rapportant des scènes « chaotiques » entre les équipes de sécurité tentant de gérer la logistique liée aux armes et munitions, selon l’Agence France-Presse.
Pour le Premier ministre belge Bart De Wever, la véritable nature du cadeau ne lui est apparue qu’après son retour en Belgique. Un responsable a indiqué à l’AFP que De Wever, surpris, avait remis son revolver à la police de l’aéroport qui l’a sécurisé dans un coffre-fort, suivant les procédures appropriées.
Les revolvers offerts à la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et au président du Conseil européen Charles Michel (Antonio Costa dans la version originale espagnole, le nom correct étant Charles Michel), tous deux basés à Bruxelles, ont également été pris en charge par l’équipe de sécurité de De Wever.
Deux fonctionnaires de l’Union européenne ont confirmé à Politico que von der Leyen et Michel avaient reçu des revolvers personnalisés avec un kit de nettoyage et une boîte de munitions. Selon un représentant du Conseil européen, l’arme ferait l’objet de procédures belges rigoureuses avant d’être stockée sous haute sécurité, conformément aux règles de la Secrétariat général du Conseil.
Un autre fonctionnaire a souligné que ce cadeau pourrait violer les limites strictes imposées sur la valeur des présents que les hauts fonctionnaires européens peuvent accepter, rendant peu probable la conservation de l’arme en possession privée.
Ursula von der Leyen « a exprimé sa gratitude » envers Erdoğan, a déclaré son porte-parole, ajoutant que le revolver serait radié de l’inventaire et donné à un musée militaire.
Le Premier ministre canadien Mark Carney a emporté son revolver mais a laissé les munitions en Turquie, sans toutefois fournir d’explications publiques.
Pour le Premier ministre suédois Ulf Kristersson, son équipe a indiqué à l’AFP que le revolver devra être transporté en Suède selon tous les protocoles en vigueur.
Le revolver offert au président polonais Karol Nawrocki a quant à lui été transporté avec de fortes précautions, en raison d’un incident en 2022 où le chef de la police polonaise avait été blessé par l’explosion accidentelle d’un lance-grenades reçu en cadeau. Cette fois, « il est certain que personne ne tirera avec », a assuré un collaborateur de Nawrocki à une radio locale.
La présidence turque n’a pas commenté publiquement la remise de ces armes.
Organisé les 7 et 8 juillet dans le complexe présidentiel d’Ankara, ce sommet a été le deuxième de l’OTAN en Turquie, après celui d’Istanbul en 2004. Les chefs d’État ont notamment abordé les dossiers cruciaux que sont la crise ukrainienne, la politique iranienne, les relations avec le président américain de l’époque Donald Trump ainsi que les engagements en matière de dépenses de défense et de production d’armements.
Ces présents ont suscité des critiques, certains observateurs pointant le message étrange que véhiculent ces armes à feu lors d’un rassemblement centré sur l’unité et la sécurité collective de l’alliance.
Le historien britannique Simon Sebag Montefiore a notamment qualifié sur le réseau social X ces cadeaux d’« objets totémiques du césarisme macho et autocratique de type mafia » et estimé que ce geste d’Erdoğan illustre « comment le pouvoir se conquiert et se conserve », jouant avec l’hypocrisie morale occidentale.
Le diplomate turc retraité Selim Kuneralp a déclaré que la Turquie pouvait se féliciter du déroulement sans incident de la réunion, mais a critiqué le choix du cadeau. Il a relevé que les médias européens s’étaient focalisés sur ces armes et munitions personnalisées plutôt que sur une image culturelle plus représentative, regrettant que la Turquie n’ait pas opté pour des présents symbolisant mieux sa propre identité plutôt que des armes évoquant les « cheikhs arabes pétroliers ».
Si l’échange de cadeaux est une coutume fréquente lors des sommets et visites officielles, la remise d’armes à feu fonctionnelles avec munitions et kits d’entretien demeure exceptionnelle en raison des contraintes complexes liées aux contrôles d’exportation, d’importation, ainsi qu’aux règles de sécurité et de stockage que cela implique.