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Le 27 juin, j’ai eu le plaisir d’être invité au symposium organisé par le chef d’état-major de l’armée finlandaise, portant sur la création d’une dissuasion efficace sur le flanc est de l’OTAN et les scénarios possibles d’un conflit futur. Voici quelques-unes de mes principales observations issues des diverses présentations et discussions.

Les intervenants et participants au panel étaient :
le lieutenant-général Pasi Välimäki, chef d’état-major de l’armée finlandaise,
le lieutenant-général Charles Constanza, commandant de la 5e armée américaine en Europe,
le lieutenant-général Jonny Lindfors, représentant militaire de la Suède auprès de l’OTAN et de l’UE (chef d’état-major jusqu’au 26 juin),
le professeur Anthony King, spécialiste des études de guerre à l’université d’Exeter,
le docteur Jack Watling, chercheur senior en sciences militaires appliquées au Royal United Services Institute (RUSI),
le docteur Ben Tallis, responsable du projet « Mastering Military Change » chez Helsing GmbH.

La modération était assurée de manière très professionnelle par le docteur Magnus Christiansson de la Defence University de Suède. Le symposium s’est déroulé sous les règles de Chatham House, ce qui signifie que les propos peuvent être rapportés sans être attribués à une personne en particulier.

Les notes et observations que je présente ici ne suivent aucun ordre particulier ou hiérarchique : elles reflètent les différentes opinions exprimées, qui ne convergent pas toujours. J’ai regroupé les thèmes selon les grands axes abordés : dissuasion, tactique, technologie, etc.

Dissuasion

  • La dissuasion repose sur une capacité crédible à faire la guerre. Il s’agit en grande partie d’une question de communication : il faut démontrer ses moyens et convaincre un potentiel agresseur qu’ils seront utilisés.
  • La dissuasion consiste aussi à influencer (et à comprendre) la perception qu’a l’adversaire du prochain conflit. Par exemple, si l’adversaire estime que la prochaine guerre ressemblera à celle en Ukraine, caractérisée par des fronts quasiment statiques où la manœuvre est impossible, alors un concept de guerre manœuvrière déclaré sera moyennement dissuasif. Il faut s’interroger sur le type de concept auquel la Russie aspire et comment développer nos capacités pour que celles-ci soient perçues comme dissuasives. Il convient également d’anticiper comment la Russie pourrait contrecarrer l’effet de dissuasion d’un concept donné.

Tactique

  • La manœuvre doit être réhabilitée pour éviter un conflit d’usure prolongé. Une capacité clé est de pouvoir neutraliser les systèmes d’armes et d’information ennemis à une profondeur significative, d’environ vingt-cinq kilomètres.
  • Pour réaliser une percée destinée à semer le chaos dans le système de commandement, la logistique et les zones de regroupement de l’adversaire, il faut atteindre rapidement (en 6-12 heures environ) cette profondeur, puis exploiter ce succès dans les heures suivantes par des attaques ciblées contre des fonctions vitales de l’ennemi. L’adversaire ne doit pas avoir le temps de se réorganiser ou de contre-attaquer.
  • Un tel assaut en profondeur, de l’ordre de vingt-cinq kilomètres, nécessite vraisemblablement d’engager l’ennemi sur une largeur d’une cinquantaine de kilomètres pour protéger efficacement la zone de percée. On en conclut que ce type de combat ne pourra être mené par une seule brigade ou division. L’OTAN devra disposer des ressources et capacités pour combattre au niveau de corps d’armée.
  • Il est crucial de pouvoir conquérir le terrain, notamment pour neutraliser les « bulles A2AD » (anti-accès/zone d’interdiction) russes telles que celle de Kaliningrad. Tout ne peut pas être détruit par la précision à longue portée.
  • L’endurance en personnel, munitions et autres ressources est un facteur déterminant. On a tendance à oublier l’ampleur des pertes et de la consommation logistique qu’implique une guerre de grande envergure.
  • Le concept opérationnel actuel de l’OTAN, fondé sur les zones « Avant » – « Profonde » – « Arrière », devra être réexaminé. L’allongement des portées des armes et l’accès accru à l’information à tous les niveaux élargissent les zones d’action des unités, par exemple une brigade pourra opérer sur un espace équivalent à celui d’un corps d’armée. Pour exploiter ces nouvelles possibilités, les commandants à tous les niveaux devront vraisemblablement avoir plus d’autonomie décisionnelle.

Opérations / Terrain

  • La 1re division suédoise devrait être développée en tant que réserve opérationnelle pour l’armée finlandaise.
  • Le caractère de la guerre a changé : il est passé de conflits impliquant des armées de masse sur des fronts continus (Première et Seconde Guerres mondiales) à un combat focalisé sur la prise et la tenue de terrains stratégiques. En lien avec l’urbanisation croissante, la guerre prend souvent la forme de sièges. Certaines phases du conflit ukrainien et les combats à Gaza en sont des illustrations. Des villes importantes dans nos territoires pourraient également contenir des enclaves peuplées de groupes dont la loyauté pourrait pencher vers l’ennemi, compliquant ainsi les combats urbains.
  • Il faut constamment envisager un désavantage numérique face à l’adversaire, en particulier la Russie.

Technologie / Matériel / Acquisition

  • L’intelligence artificielle (IA) a déjà la capacité de traiter les informations provenant de multiples sources comme les satellites, les sources humaines, les bases de données, le renseignement d’origine électromagnétique, de manière bien plus efficace que les humains. L’IA améliorera significativement la qualité des décisions et réduira leur temps de prise. Les systèmes d’armes deviendront également autonomes et capables de choisir leurs cibles par eux-mêmes.
  • Le développement rapide des drones et des contre-mesures associées progresse à un rythme effréné. Cela ne signifie pas qu’il serait inefficace d’en stocker et d’en acquérir en grande quantité en temps de paix. Si la capacité essentielle d’un drone réside dans son logiciel, il serait plausible de mettre rapidement à jour les drones stockés. Cela permettrait d’adapter les algorithmes durant un conflit pour contrer les méthodes de brouillage adverses en temps réel.
  • La capacité à lancer rapidement une production de guerre, notamment en munitions et drones (dont certains modèles peuvent être considérés comme des munitions), doit être restaurée.
  • Des démarches concrètes sont déjà engagées, notamment en Finlande, pour équiper les unités non seulement avec des systèmes d’arme classiques mais aussi avec des drones capables de détecter et d’engager les cibles de manière autonome. Par exemple, au niveau bataillon, des pelotons de drones sont mis en place, et au niveau brigade, des bataillons de drones. On développe ainsi des « complexes de combat » flexibles où les unités d’artillerie et de mortiers sont complétées par des unités de drones.
  • Les systèmes d’acquisition et de développement dans la plupart des pays freinent à la fois la modernisation et l’adaptation aux nouvelles menaces. Le matériel de défense doit être exempté des règles civiles de passation de marchés, souvent longues et complexes (demandes de propositions, analyses, recours, etc.), dont la durée peut s’étendre sur plusieurs années. Un recours beaucoup plus fréquent à la passation directe doit être possible. Par ailleurs, les temps de développement actuels pour les grands systèmes d’armes sont déraisonnablement longs et doivent être considérablement raccourcis, ce qui nécessite une innovation radicale dans les processus.