L’armée française fait face à une situation paradoxale : elle doit ralentir son recrutement en raison d’un afflux important de candidats, tout en souffrant d’un déficit en équipements essentiels, notamment en artillerie de longue portée et en systèmes de défense antidrones.
Le général Patrick Justel, sous-chef d’état-major, a souligné ces défis lors d’une conférence de presse. Contrairement à l’Allemagne et à la Pologne, qui disposent de ressources financières suffisantes pour moderniser leur armement mais peinent à attirer les effectifs nécessaires, la France bénéficie d’un vivier abondant de recrues. En raison de contraintes budgétaires, l’armée française a d’ailleurs choisi l’an dernier de ne pas recruter l’équivalent d’un régiment.
À la suite de l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 et sous la pression américaine visant à renforcer les capacités conventionnelles de ses alliés, plusieurs États membres européens de l’OTAN ont augmenté leurs budgets de défense. Si la France étend ses forces de réserve, l’Allemagne et la Pologne projettent quant à elles de renforcer significativement leurs forces actives dans les années à venir, notamment par des mesures attractives comme l’augmentation des salaires.
« Nous sommes confrontés à des situations totalement asymétriques », a expliqué le général Justel. « En Allemagne et en Pologne, un énorme effort budgétaire et industriel est consenti pour acquérir du matériel. Mais ces pays rencontrent de grandes difficultés à recruter les soldats nécessaires pour l’employer, ce qui reste problématique ».
Conformément à la loi fédérale régissant le développement de la Bundeswehr, l’Armée allemande vise à augmenter ses effectifs à 260 000 soldats d’ici 2035, contre environ 186 000 actuellement. La Pologne prévoit de porter ses troupes à 300 000 d’ici la mi-2025, depuis près de 210 000 soldats aujourd’hui. En France, l’armée compte environ 191 000 militaires et ambitionne de recruter 21 400 soldats en service actif en 2026.
La Pologne affiche une forte détermination à accroître ses forces armées, « avec un véritable sentiment d’urgence », mais demeure confrontée à des difficultés de recrutement, a précisé le général Justel. La forte croissance économique polonaise exacerbe la concurrence pour la main-d’œuvre, d’autant que son taux de chômage est le deuxième plus bas de l’Union européenne, d’après un rapport RAND publié l’an dernier.
« Sur le plan des ressources humaines, nous sommes dans la situation inverse », a souligné le général français. « Cette année, nous sommes déjà contraints de ralentir le recrutement, car nous attirons davantage de candidats tout en améliorant la fidélisation de nos personnels ».
La France bénéficie d’ailleurs d’une des plus grandes cohortes de jeunes en Europe : en 2024, les 15-19 ans représenteront 6,2 % de la population, contre 4,7 % en Allemagne et 5 % en Pologne. La confiance accordée aux forces armées reste également très élevée en France, avec 84 % de Français qui expriment une opinion favorable, contre 73 % en Allemagne et 76 % en Pologne, selon un sondage Eurobaromètre publié en mai.
« Il est très encourageant de voir le nombre de jeunes s’engager, non seulement pour trouver un emploi, mais aussi pour servir dans les unités combattantes et défendre leur pays », a affirmé le général Justel. « Il existe dans notre pays une dynamique, un profil démographique et une mentalité qui le rendent possible ».
« Lorsque je m’entretiens avec mes homologues étrangers, ce qui me frappe le plus, c’est la différence en termes de recrutement, tant sur la quantité, la qualité, la motivation que la mentalité », a-t-il ajouté. « Là où nous sommes à l’opposé, c’est sur l’équipement : nous ne sommes pas suffisamment préparés pour un conflit de haute intensité ».
Le général Justel a rappelé que l’armée française souffre toujours de manques en pièces de rechange et en réserves. Des lacunes majeures persistent notamment dans l’artillerie à longue portée, les défenses anti-aériennes, la lutte antidrones et la guerre électronique. Même si les deux dernières lois de programmation militaire ont sensiblement amélioré la situation, notamment avec la modernisation des véhicules blindés, beaucoup reste à faire.
« La France conserve une solide expertise en guerre électronique », a-t-il conclu, « mais il est nécessaire de renforcer ces capacités dans toutes les armées. L’armée a identifié le besoin d’un effectif équivalent à une dizaine de bataillons supplémentaires pour être plus efficace en commandement, logistique, feu de longue portée, drones et guerre électronique ».
Enfin, la structure actuelle des forces armées françaises rend difficile la relève permanente des troupes américaines sur certains théâtres européens, l’armée étant « déjà très engagée » sur des déploiements en Roumanie et en Estonie.
Plutôt que d’établir des bases permanentes, la France privilégie des exercices réguliers dans des pays comme la Finlande, afin que ses soldats maîtrisent le terrain, les conditions locales et la coopération avec les forces alliées, tout en garantissant la capacité à déployer rapidement et efficacement des renforts en cas de besoin, a conclu le général Justel.