Face à la demande incessante de puissance de calcul, les composants électroniques se font rares. Les prix de certaines puces mémoire, notamment les DRAM, ont grimpé de plus de 50 % en un seul trimestre cette année et ont été multipliés par quatre depuis l’automne dernier. En raison de la tension sur l’approvisionnement en DRAM, des géants comme Apple, Dell et HP évaluent actuellement la mémoire fabriquée par ChangXin Memory Technologies (CXMT), une entreprise désignée par le Pentagone comme une société militaire chinoise. Apple, en particulier, a sollicité des garanties du gouvernement américain afin que CXMT ne subisse pas de sanctions futures pouvant interrompre son approvisionnement, en justifiant cette démarche par un engagement à n’utiliser ces puces que pour ses produits vendus en Chine.
Même si ces puces restent uniquement sur le marché chinois, cet arrangement représente un risque pour la sécurité nationale. Ce type d’utilisation et de validation permettrait en effet de créer un champion soutenu par l’État capable de devenir un concurrent mondial dans un marché où le capital est un vecteur d’attaque. Le gouvernement chinois a déjà employé cette stratégie avec succès. Conscients de ce modèle, des législateurs ont adressé le 14 juillet une lettre bipartite au département du Commerce américain, demandant l’ajout de CXMT à la « Entity List » — une liste de contrôle des exportations soumettant certaines transactions à des exigences de licence. Face à ce constat, les États-Unis devraient non seulement refuser les garanties demandées par ces entreprises, mais également inscrire CXMT sur cette liste noire.
En qualité d’avocat spécialisé dans la réglementation des centres de données chez Microsoft, je précise que les propos exprimés ici n’engagent que moi et non mon employeur. Microsoft bénéficie d’un approvisionnement en mémoire plus ample et moins coûteux, ce que favoriserait une expansion de la production chez les alliés. Toutefois, à court terme, la position que je défends implique de maintenir hors de la chaîne d’approvisionnement occidentale un fournisseur à bas coût, pour des raisons de sécurité nationale, indépendamment des enjeux commerciaux.
Apple a déjà mené cette expérience
Le principal argument en faveur de l’achat de composants CXMT se fonde sur l’idée que les risques de sécurité seraient limités aux aspects techniques des puces, notamment leur fiabilité et le potentiel d’exploitation ou de fuite de données. Apple, Dell et HP répondent à un besoin conventionnel de diversification dans un marché restreint. Apple envisage également d’utiliser ces puces dans des appareils destinés à la Chine. Dans ce cadre, le risque direct sur les données des utilisateurs occidentaux semble réduit, ce qui ferait ressembler l’intervention fédérale à une mesure protectionniste plus qu’à une politique de sécurité. Pourtant, cette analyse est trop réductrice. Les composants matériels n’ont pas besoin d’être compromis pour offrir un levier géopolitique : le danger réel est que cette acquisition et cette validation contribuent à transformer un fournisseur étatique en un acteur mondial incontournable, dans un secteur intensif en capital.
L’achat de mémoire chez CXMT représente un recul par rapport à la prise de conscience des industries occidentales vis-à-vis de leur vulnérabilité à la Chine. Apple, qui connaît bien les risques liés à sa forte dépendance au pays asiatique, a d’ailleurs diversifié une partie de sa production vers l’Inde et le Vietnam pour réduire ce poids stratégique. Pourtant, s’approvisionner en DRAM chez CXMT introduirait une nouvelle exposition à la Chine sur un composant crucial. Ce choix illustre que les pressions à court terme sur les chaînes d’approvisionnement l’emportent sur une stratégie de long terme visant à réduire les risques, tout en avançant l’objectif de Pékin de s’imposer comme acteur indispensable des filières technologiques critiques.
Ce type de dépendance structurelle est d’ailleurs illustré par l’histoire opérationnelle d’Apple en Chine. Selon le livre Apple in China, Patrick McGee décrit comment Apple investissait 55 milliards de dollars par an dans sa chaîne d’approvisionnement chinoise dès 2015 et avait formé 28 millions de travailleurs dans le pays. Cette asymétrie a permis à Pékin d’exercer régulièrement une pression règlementaire sur Apple. Ainsi, en 2018, Apple a transféré les données de ses services iCloud sur des serveurs gérés par une entreprise publique chinoise. En 2022, la firme a restreint en Chine la fonction AirDrop pour empêcher l’échange d’informations par des manifestants en dehors des canaux d’État. En 2023, les agences gouvernementales chinoises ont limité l’utilisation des iPhones. Et en 2024, Apple a retiré de son App Store en Chine certaines applications de messagerie occidentales sur ordre des régulateurs. Apple poursuit d’ores et déjà sa diversification vers l’Inde et le Vietnam, mais rencontre des difficultés, notamment en raison de directives chinoises visant à freiner les transferts technologiques vers l’Inde, ce qui a conduit Foxconn à rapatrier plusieurs centaines d’ingénieurs chinois de ses sites indiens.
Un accord avec CXMT amorcerait ce même processus, mais cette fois à l’échelon des mémoires. La dépendance d’Apple aux usines chinoises ne s’est pas imposée pour des raisons techniques mais s’est construite dans le temps, via la construction d’une échelle industrielle et de réseaux de fournisseurs rendant toute alternative moins compétitive. Même avec ses efforts pour diversifier les sites d’assemblage, Apple risque avec CXMT de reproduire à une couche plus profonde de la chaîne matérielle cette vulnérabilité structurelle, en échange d’un gain à court terme sur les coûts.
Le capital, vecteur d’attaque stratégique
Dans la fabrication de masse de mémoires, la taille critique est essentielle à la viabilité commerciale. Les fabricants doivent pouvoir absorber les baisses cycliques de la demande. En 1995, dix fournisseurs détenaient environ 80 % du marché DRAM. Depuis, des acteurs majeurs comme Hitachi, IBM, LG, Mitsubishi, NEC ou Texas Instruments s’en sont retirés, malgré des soutiens publics. L’Allemagne a ainsi tenté de sauver Qimonda avec plusieurs plans d’aide, sans succès final. La faillite d’Elpida, soutenue par 30 milliards de yens publics au Japon, reste la plus grande défaillance industrielle d’après-guerre dans le pays. Les prix DRAM sont tombés durablement sous les coûts, entraînant la disparition des producteurs incapables de financer leurs pertes. Aujourd’hui, trois firmes — Samsung, SK Hynix et Micron — contrôlent plus de 90 % du marché mondial.
Les entreprises soutenues par l’État chinois bouleversent cette dynamique en opérant hors des contraintes commerciales habituelles. Dès 2014, Pékin a lancé un plan intégré pour les circuits intégrés et financé la construction d’une industrie nationale des semi-conducteurs. En 2015, un consortium chinois a tenté en vain de racheter Micron pour 23 milliards de dollars. Persistant, le gouvernement a créé trois filiales dédiées aux mémoires, parmi lesquelles Fujian Jinhua et CXMT (anciennement Innotron Memory). Faute d’investisseurs privés, la ville de Hefei (capitale de la province d’Anhui) a financé CXMT. La société a ainsi pu encaisser des pertes que d’autres concurrents n’auraient pas supportées. Cette endurance témoigne d’un objectif stratégique de sécurité nationale.
Ce que les principaux fabricants occidentaux aideraient à construire
Si les tests réalisés aujourd’hui ne valident que la qualité technique, celle-ci résulte directement des subventions étatiques chinoises. L’intérêt d’Apple, Dell et HP pour CXMT est motivé par le coût et la sécurité d’approvisionnement, mais un prix bas ne suffit pas si la fiabilité est absente. Or, en satisfaisant les exigences exigeantes d’Apple, CXMT prouve que les aides de Pékin ont atteint leur but : financer un challenger national capable de rivaliser à grande échelle.
CXMT est devenu le quatrième producteur mondial de DRAM, représentant environ 7,7 % du marché en 2025. L’aval d’une entreprise comme Apple est une validation bien différente de la simple production en volume. Selon un analyste de Citi, cette confiance reconvertit CXMT d’une alternative domestique à un acteur mondial crédible dans le secteur DRAM.
Même si les fabricants occidentaux s’engageaient à réserver ces puces pour leurs produits vendus en Chine, cet engagement ne s’étendrait ni au reste du monde ni à d’autres types de mémoires. Aujourd’hui cantonné à la DRAM, CXMT ambitionne de produire les mémoires à haute bande passante indispensables à l’intelligence artificielle. Une éventuelle collaboration lui donnerait les moyens de gravir rapidement l’échelle de la valeur.
En outre, ce partenariat offrirait au gouvernement chinois un accès accru aux marges de ses concurrents, réduisant l’écart entre coûts de production et prix de vente, ce qui diluerait le pouvoir de fixation des prix des oligopoles établis formés par Samsung, SK Hynix et Micron.
À l’heure actuelle, CXMT est l’une des entreprises de mémoire les plus rentables au monde. Au premier trimestre 2026, elle a enregistré 33 milliards de yuans de profits, avec une croissance du chiffre d’affaires dépassant les 700 %. Pourtant, cette rentabilité est largement portée par l’explosion actuelle de l’IA. En 2024, un an où les prix de la mémoire étaient en hausse, CXMT avait enregistré 1,2 milliard de dollars de pertes. La véritable épreuve pour ces sociétés restera le prochain retournement de marché, où le soutien de l’État chinois permettra à CXMT de tenir plus longtemps que ses rivaux commerciaux. Quant à Micron, seul producteur américain de DRAM, il doit faire face à des contraintes financières classiques, malgré un engagement d’environ 200 milliards de dollars pour renforcer la production nationale, notamment dans le secteur de la défense et de l’aérospatiale.
Au prochain recul du marché, CXMT fixera le seuil plancher des prix, étant directement financé par le plan intégré national chinois des circuits intégrés. Protégée par des fonds souverains, l’entreprise peut maintenir indéfiniment des prix inférieurs aux coûts, menaçant ainsi de raviver les cycles agressifs de consolidation qui ont déjà éliminé les producteurs occidentaux secondaires. Ce mécanisme perpétue les guerres de prix DRAM qui ont fait disparaître Qimonda et Elpida. Chaque contraction économique transférera durablement des parts de marché à une entité soutenue par l’État.
La mémoire étant au cœur de nombreuses infrastructures modernes, la dépendance systémique à CXMT conférerait à Pékin un levier stratégique sur l’ensemble de l’infrastructure informatique mondiale, notamment là où la mémoire à haute bande passante est le goulot d’étranglement pour l’intelligence artificielle.
On peut espérer que Washington viendra en aide à Micron comme il l’a fait pour Intel, mais l’histoire ne garantit pas ce scénario. De plus, tout futur sauvetage dévoilerait le véritable coût d’une collaboration avec CXMT : lorsqu’un grand groupe technologique optimise ses marges en s’approvisionnant auprès d’une entreprise étatique stratégique, il contraint les fournisseurs traditionnels à opérer à perte, forçant le gouvernement américain à combler en permanence leur déficit financier.
Inscrire CXMT sur la liste des entités contrôlées
Bien qu’Apple ait demandé des assurances pour que CXMT ne soit pas ajouté à la Entity List, il serait préférable que les États-Unis procèdent à cette inscription. Celle-ci imposerait des exigences de licences pour l’exportation, la réexportation ou le transfert interne des technologies concernées. Cela pourrait limiter les outils et technologies contrôlés par les États-Unis dont dépendent les usines de CXMT, sans pour autant interdire purement et simplement l’achat de ses puces par les fabricants occidentaux. L’effet, bien que potentiellement conséquent, dépendra cependant des modalités de mise en œuvre. En 2018, l’ajout à cette liste de Fujian Jinhua, autre fabricant chinois de DRAM, a conduit à l’arrêt complet de l’activité de cette société en moins de cinq mois.
De même, Semiconductor Manufacturing International Corporation (SMIC) a été placée sur cette liste en 2020, peu après une introduction en bourse à Shanghai. La société a néanmoins poursuivi ses activités, illustrant que l’inscription vise moins à fermer des entreprises qu’à les priver des technologies occidentales et de la demande permettant à Pékin d’exercer un levier sur les chaînes d’approvisionnement. En 2022, Apple avait tenté de s’approvisionner en mémoire NAND chez Yangtze Memory Technologies, mais a suspendu ses plans après l’inscription de cette dernière à la Entity List. Malgré cela, Yangtze continue de se développer grâce à une chaîne d’approvisionnement principalement locale.
Cette mesure pourrait être perçue comme une provocation par Pékin. En effet, bien que les États-Unis aient retiré CXMT d’une liste de remise en examen en 2024, la société a depuis validé l’avis inter-agences pour son inscription, qui reste toutefois absente des publications officielles. Même si la peur de représailles est compréhensible, la retenue ne prévient pas l’escalade. En 2023, la Chine a interdit à ses opérateurs d’infrastructures critiques d’acheter des produits Micron, une réponse largement vue comme une riposte aux contrôles américains sur les exportations. Le jeu des représailles découle des objectifs stratégiques et industriels chinois, indépendamment des décisions américaines.
La flambée des prix de la mémoire a entraîné des hausses tarifaires chez Apple et d’autres fabricants, affectant de nombreux secteurs. Pourtant, opposer soulagement économique immédiat et risques stratégiques à long terme occulte une réalité opérationnelle : CXMT ne peut pas offrir de soulagement immédiat, sa production étant intégralement allouée à la demande domestique chinoise.
Samsung, SK Hynix et Micron détiennent plus de 90 % du marché mondial de la DRAM et sont capables d’ajuster leur production à la demande. Cependant, la création de nouvelles capacités prend des années. En s’associant dès aujourd’hui à CXMT, les entreprises occidentales lui fournissent une rampe de lancement sur le marché. Au prochain retournement, le soutien étatique permettra à CXMT d’investir massivement alors que ses concurrents devront restreindre leurs dépenses dans ce secteur très capitalistique. Ce déséquilibre menacera à terme leur position dominante.
Les producteurs actuels ne sont pas exempts de reproches : leur passé inclut des pratiques de fixation des prix dans les années 2000, et leur prudence a contribué à un manque d’offre lors de l’essor de l’IA. Néanmoins, ils restent essentiels pour résoudre la pénurie. Les États-Unis devraient donc s’allier à la Corée du Sud et à d’autres partenaires pour accélérer la construction de nouvelles capacités, par des incitations financières, l’allégement des procédures administratives et des engagements d’achats à long terme. La solution à la crise actuelle réside dans l’expansion de l’offre alliée, non dans la validation d’un concurrent étatique. En inscrivant CXMT dès maintenant sur la Entity List, les États-Unis pourraient empêcher la Chine de prendre un levier stratégique sur l’approvisionnement mondial en mémoire.