Les États insulaires du Pacifique ont vivement dénoncé un test de missile balistique chinois, estimant qu’il a été réalisé en plein cœur de leur « continent bleu » partagé, ont rapporté des responsables politiques et des analystes à l’agence AFP.
Même des pays du Pacifique redevables à Pékin ont critiqué le test de missile balistique lancé depuis un sous-marin lundi, qui a atteint une zone profonde de l’océan Pacifique.
Le terme « continent bleu » est utilisé par ces nations pour décrire un espace maritime commun dont elles assurent la gestion conjointe et le respect.
Le missile, potentiellement nucléaire et équipé d’une ogive factice, s’est abîmé en mer dans une zone située entre Nauru, Tuvalu et les Îles Salomon, selon les observateurs et des autorités du Pacifique.
Cette zone de largage se trouve au cœur de l’archipel pacifique, mais dans un des rares espaces entre les îles qui n’appartiennent à aucune zone économique exclusive (ZEE).
La Chine a affirmé que le test « n’était dirigé contre aucun pays » et qu’aucune loi internationale n’avait été violée.
Cependant, Surangel Whipps, président de Palau et hôte du prochain sommet annuel des dirigeants du Pacifique, a souligné que le missile est tombé « exactement entre nos zones économiques exclusives ».
« Des missiles sont lancés en plein cœur du Pacifique, sans aucun avertissement », a-t-il déclaré dans une interview à AFP.
Quelques jours plus tôt, l’émissaire chinois pour le Pacifique avait rencontré le Pacific Islands Forum, organisation régionale à laquelle Pékin a fait un don d’un million de dollars, sans évoquer le test imminent.
Les 18 membres du Forum considèrent qu’ils sont les gardiens d’environ 20 % de la surface terrestre mondiale, gérant ensemble les ressources halieutiques et luttant contre le changement climatique à travers des ZEE couvrant 25 millions de kilomètres carrés.
D’après Oliver Nobetau, directeur du programme Îles du Pacifique à l’institut Lowy, le missile aurait touché une « étroite bande d’eaux internationales » entre les ZEE des îles environnantes.
Il s’interroge : « Pourquoi le test n’a-t-il pas été réalisé plus au nord, où il y a une vaste étendue d’eaux internationales ? »
« Tissu vivant »
Une dizaine de pays du Pacifique ont protesté contre ce test, y compris des États qui ont contracté des prêts auprès de la Chine pour leurs infrastructures et le partenaire sécuritaire le plus proche de Pékin dans la région, les Îles Salomon.
L’expert en droit maritime international Donald Rothwell rappelle que si les vastes ZEE donnent aux États insulaires le contrôle de leurs ressources maritimes et de la surveillance de leurs gardes-côtes, elles n’interdisent pas les essais de missiles.
Pour Ruth Cross Kwansing, ministre gouvernemental à Kiribati, la notion de « continent bleu » est essentielle dans la région et explique en grande partie cette vive opposition.
« Ce qui se passe dans n’importe quelle partie de cet océan résonne en chacun de nous », a-t-elle expliqué à AFP.
« Il faut changer de perspective, passer d’une carte d’îles dispersées et isolées à une vision où l’océan lui-même est le tissu vivant qui nous unit tous. »
Elle ajoute : « Nos mers ne sont ni un vide ni une zone tampon entre grandes puissances — elles représentent notre domaine, notre source de vie, et notre identité en tant que gardiens de la mer. »
Anna Naupa, experte en sécurité du Pacifique à l’Université Nationale Australienne, souligne qu’en dépit de l’histoire coloniale morcelant la région, l’idée d’un continent Pacifique contigu s’est renforcée au fil du temps, notamment pour faire entendre leur voix collective face au changement climatique.
« L’indignation du Pacifique s’inscrit dans la défense des principes de l’Océan de Paix », a-t-elle rappelé, en référence à une déclaration des dirigeants régionaux appelant à préserver la zone exempte d’essais d’armes nucléaires.
Elle a également dénoncé le court délai de préavis donné par la Chine à quelques pays seulement, jugé irrespectueux.
« Toujours hantés »
Le Premier ministre de Papouasie-Nouvelle-Guinée, James Marape, a affirmé lundi que ce test devrait être « le dernier du genre réalisé dans les eaux du Pacifique », un message adressé non seulement à la Chine mais à toutes les puissances militaires.
Les États-Unis ont effectué 67 essais nucléaires entre 1946 et 1958 aux Îles Marshall, où ils poursuivent encore aujourd’hui des tests de missiles balistiques sous un traité de défense. La présidente des Îles Marshall, Hilda Heine, a invoqué le lourd héritage de ces essais pour critiquer celui mené par la Chine.
La France et la Grande-Bretagne ont elles aussi conduit des essais nucléaires dans la région avant 1996.
Toutes les activités d’essais de missiles dans la zone, y compris ceux de la Chine, seront abordées lors de la prochaine réunion des dirigeants du Pacifique, a indiqué Ruth Cross Kwansing.
De nombreux États insulaires restent « hantés par le souvenir de la Seconde Guerre mondiale dans la région, ainsi que par les effets à long terme des essais nucléaires », a précisé Oliver Nobetau.
« Ce qui inquiète les dirigeants du Pacifique, c’est que cet essai illustre clairement l’étendue des capacités chinoises, mais aussi ce à quoi pourrait ressembler une guerre cinétique dans la région », a-t-il conclu.