Les océans du globe, longtemps perçus comme un domaine stratégique vaste, opaque et difficile à maîtriser, voient aujourd’hui la nécessité de prendre l’avantage plus urgente que jamais.
L’environnement sous-marin devient rapidement plus contesté, encombré et complexe, avec des adversaires capables d’opérer, d’interférer et d’exploiter des vulnérabilités en profondeur. En conséquence, l’espace sous-marin réapparaît comme l’une des frontières les plus cruciales pour la sécurité nationale.
Des événements récents soulignent cette urgence : les dommages causés aux câbles à fibres optiques et électriques en mer Baltique à la fin de 2024 révèlent à quel point nos infrastructures sous-marines critiques sont exposées. Plus récemment, ce domaine a été utilisé à plusieurs reprises par des États pour des opérations de guerre grise telles que la surveillance et la reconnaissance, comme l’a dénoncé John Healey, alors secrétaire à la Défense britannique, accusant la Russie de mener une opération « covert » autour des câbles et pipelines dans les eaux situées au nord du Royaume-Uni.
Ces incidents ne sont pas des anomalies isolées mais s’inscrivent dans un schéma croissant d’activités destinées à perturber, sonder et fragiliser la résilience sans franchir le seuil d’un conflit ouvert. Pour des pays fortement dépendants des câbles sous-marins pour les communications, l’énergie et la continuité économique, le plancher océanique n’est plus une couche cachée d’infrastructures, mais une vulnérabilité stratégique majeure.
Cependant, la menace ne se limite pas à l’infrastructure sous-marine. Les avancées technologiques et le rôle croissant des véhicules sous-marins sans équipage (UUV), conjugués à l’instabilité géopolitique, accroissent la menace pesant sur les navires et plateformes, renforçant l’importance des opérations de lutte anti-sous-marine (ASM).
Cette évolution est reconnue au plus haut niveau : l’examen stratégique de défense britannique de 2025 qualifie la sécurité maritime d’« impératif stratégique », tandis que l’OTAN intensifie la surveillance et la focalisation opérationnelle dans des régions clés telles que la Baltique. Le message est clair : le domaine sous-marin est désormais central dans la compétition géopolitique.
Une menace en pleine mutation
La nature de la menace évolue aussi rapidement que la technologie qui la permet. On observe un éventail élargi d’adversaires compétents adoptant des tactiques sophistiquées, souvent en dessous du seuil de l’attribution claire. Ces évolutions exercent une pression grandissante sur trois capacités critiques : le renseignement, la surveillance et la reconnaissance (ISR) ; la lutte anti-sous-marine (ASM) ; et la protection des infrastructures sous-marines critiques.
Les méthodes classiques ne suffisent plus. Par exemple, si les sous-marins habités demeurent très performants, ils ne sont pas toujours adaptés aux missions ISR persistantes et à haut risque. Par ailleurs, l’ampleur du défi ASM, couvrant plusieurs zones géographiques et nécessitant une surveillance continue, dépasse largement la capacité des forces actuelles.
À ces défis s’ajoute la vulnérabilité croissante même des infrastructures sous-marines. Pendant des décennies, câbles et pipelines étaient quasiment hors de portée, et donc négligés. Aujourd’hui, les progrès technologiques sous-marins ont changé la donne : ces infrastructures critiques forment la colonne vertébrale de la connectivité et de l’activité économique mondiale, ce qui en fait des cibles privilégiées pour la disruption.
Un déficit critique en capacités
Répondre à cette menace nécessite plus qu’une amélioration progressive. Il faut un changement fondamental dans nos opérations sous-marines, avec au cœur du défi une faille majeure : les communications sous-marines.
Les systèmes actuels, largement basés sur des technologies radiofréquences classiques, sont limités par des débits faibles et des contraintes environnementales (variations de température, salinité, pression) qui dégradent les performances, notamment en profondeur. À l’heure où la rapidité d’échange et de prise de décision conditionne le succès opérationnel, ces limitations sont devenues inacceptables.
Un saut qualitatif en matière de connectivité s’impose donc, avec des réseaux sous-marins résilients, sécurisés et à haute capacité pour permettre un échange de données en temps réel entre un système distribué de plateformes. Sans cela, notre aptitude à détecter, dissuader et répondre aux menaces sous-marines restera fragmentée et réactive.
Vers une force sous-marine connectée
Les réseaux sous-marins de nouvelle génération sont un élément clé de cette transformation. En permettant une communication fluide via des canaux acoustiques, optiques, radiofréquences et câblés, ces systèmes peuvent instaurer une vision intégrée et multi-domaines des opérations. Il ne s’agit pas seulement d’améliorer les communications, mais de révolutionner l’emploi des forces navales.
Une approche connectée permet de déployer un mélange de plateformes habitées et sans équipage agissant en système interconnecté. Les véhicules autonomes peuvent être maintenus en permanence dans des zones à haut risque pour collecter du renseignement et le transmettre en quasi temps réel. Parallèlement, des capteurs répartis sur le fond marin et dans la colonne d’eau assurent une surveillance constante, tandis que des actifs de surface ou aériens servent de relais et de nœuds de commande.
Cette architecture accélère la prise de décision en fusionnant des données multiples en une image opérationnelle commune. Les commandants disposent ainsi des indicateurs and avertissements nécessaires pour agir avant que ne se matérialisent les menaces : un avantage décisif dans un environnement où la visibilité est naturellement limitée.
De la collecte de données à l’avantage décisionnel
Un bénéfice majeur des réseaux sous-marins avancés est la capacité de passer d’analyses post-mission à un renseignement en cours d’opération. Traditionnellement, les données recueillies sous l’eau étaient analysées uniquement après récupération, induisant des délais qui nuisent à leur valeur opérationnelle.
À l’inverse, avec des systèmes connectés, l’information peut être traitée, partagée et exploitée en quasi temps réel. Les véhicules autonomes équipés de capacités de traitement embarqué (edge computing) détectent les points critiques et les transmettent immédiatement. La combinaison d’observations de multiples plateformes couvrant de larges zones enrichit considérablement le renseignement disponible. Ainsi, l’ISR devient une activité active et réactive, fournissant aux opérateurs des analyses actualisées pour des décisions fondées et rapides.
Bien que des progrès soient déjà réalisés, il est essentiel de maintenir ce rythme d’innovation, car le champ de bataille sous-marin évolue rapidement et la fenêtre pour conserver un avantage compétitif se rétrécit. La collaboration entre autorités étatiques et industriels, ainsi que des investissements soutenus dans l’expérimentation et le test opérationnel, seront indispensables.
Ingénierie et supériorité dans le domaine sous-marin
Les enjeux sont considérables : le domaine sous-marin soutient la prospérité et la sécurité mondiales, qu’il s’agisse des communications, de l’énergie, de la défense ou de la dissuasion. Sa protection requiert plus que de la vigilance ; elle exige une approche proactive, technologique et anticipative face aux menaces émergentes.
Les réseaux sous-marins de nouvelle génération ne sont pas une solution miracle, mais un levier essentiel. En connectant capteurs, plateformes et décideurs en temps réel, ils constituent la base d’une force maritime plus résiliente et réactive.
Dans la course à l’obtention de la maîtrise du domaine sous-marin, l’immobilisme n’est pas une option. En embrassant l’innovation et en accélérant le développement des capacités, le Royaume-Uni et ses alliés peuvent reprendre l’initiative, protéger des infrastructures vitales, renforcer la dissuasion et faire de ce domaine caché un avantage stratégique, et non une vulnérabilité.
Tim O’Neill est responsable de la campagne sous-marine chez BAE Systems Digital Intelligence.