Lorsque le groupe aéronaval chinois Liaoning est revenu à son port d’attache de Qingdao le 22 juin 2026, après une mission d’environ 40 jours, les médias officiels chinois ont brièvement signalé une information qui a suscité davantage d’intérêt que le déploiement lui-même : durant cette mission, le groupe aéronaval a mené des exercices conjoints dans l’Ouest du Pacifique avec un groupe d’assaut amphibie dirigé par le navire de type 075 Anhui. Il s’agirait, selon la plupart des observateurs, de la première fois qu’un navire de type 075 s’entraîne de manière approfondie aux côtés d’un porte-avions chinois — et c’est cette association qui focalise depuis l’attention des analystes régionaux.
Ce qui est confirmé
Le déroulement exact de cette opération est exceptionnellement bien documenté, notamment grâce à la surveillance indépendante du Japon. Le groupe Liaoning est parti le 19 mai, la manœuvre ayant été annoncée comme un entraînement de routine par les médias d’État chinois. Selon les communiqués du Bureau d’état-major japonais, le groupe comprenait le porte-avions Liaoning, le croiseur Wuxi, le destroyer Kaifeng, la frégate Luohe, ainsi que le navire ravitailleur rapide Hulunhu. Le 22 mai, les forces d’autodéfense maritime japonaises ont repéré le navire d’assaut amphibie Anhui (numéro de coque 33) et la frégate Anyang se dirigeant au sud-est à environ 110 km au sud-ouest de l’île de Kume, traversant les eaux entre Okinawa et l’île de Miyako en direction de la mer des Philippines.
Au cours du déploiement, le Japon a observé environ 260 décollages et atterrissages aériens effectués par le porte-avions, surveillé le groupe avec le destroyer JS Asahi et des avions de patrouille P-3C, et a même lancé des avions de chasse en réaction aux opérations aériennes chinoises. Les médias chinois ont par la suite confirmé explicitement cet entraînement conjoint porte-avions – amphibie, qualifié de « formation à l’intégration systémique ». Les analystes ont également noté une autre première : la frégate Luohe est un nouveau modèle Type 054B, et il s’agirait de son premier déploiement aux côtés d’un groupe aéronaval.
Pourquoi le couple porte-avions – navire amphibie est important
L’intérêt ne réside pas dans l’un ou l’autre navire isolément, mais dans leur coopération. La force aérienne embarquée d’un porte-avions assure la maîtrise de la mer et de l’air : interception d’aéronefs ennemis, frappes contre des navires, protection étendue. Un navire d’assaut amphibie tel que l’Anhui déploie des troupes à terre — son pont plat et son radier permettent d’embarquer des dizaines d’hélicoptères, des engins amphibies à coussin d’air, des véhicules d’assaut et des marines — mais reste vulnérable sans couverture aérienne.
Le commentateur militaire chinois Du Wenlong, sur CCTV, a qualifié cette combinaison de « capable mais exigeante », soulignant que coordonner la maîtrise de la mer et de l’air avec le soutien d’une force de débarquement sous menace est une tâche extrêmement complexe. Sa franchise est notable, car elle montre que ce couple est une capacité encore en cours de consolidation. Son importance stratégique paraît évidente, notamment pour des opérations amphibies contre des îles : un porte-avions nettoie l’espace maritime et aérien tandis qu’un groupe amphibie dépose les troupes sur le terrain, protégées par cette bulle. Des analystes occidentaux et régionaux l’associent directement à un scénario potentiel de conflit autour de Taïwan ou en mer de Chine méridionale, même si Pékin présente ce déploiement comme un entraînement de routine.
La perspective plus large : le porte-avions n’est peut-être pas l’élément principal
C’est ici que beaucoup d’interprétations occidentales — y compris, pour être juste, la perspective initiale de cet article — peuvent induire en erreur, en évaluant la marine chinoise selon des critères inadaptés. Apprécier ce déploiement en se demandant si un groupe aéronaval peut survivre à une confrontation en haute mer contre la marine américaine suppose que la Chine souhaite mener ce type de combat. Or, de nombreux stratèges chinois affirment le contraire.
Dans la doctrine chinoise d’interdiction d’accès et de déni de zone (A2/AD), l’arme décisive n’est pas le porte-avions mais le missile balistique antinavire terrestre. Le DF-21D, avec une portée estimée entre 1 500 et 2 000 km, couvre la Première chaîne d’îles ; le DF-26, d’environ 4 000 km, cible la Deuxième chaîne d’îles ainsi que Guam. Lancés depuis des plateformes mobiles terrestres difficiles à localiser avant départ, avec des ogives hypersoniques capables de manœuvrer, ces missiles ont un objectif unique : repousser les porte-avions américains avant qu’ils ne s’approchent du théâtre des opérations. Dans cette logique, les groupes porte-avions et amphibies chinois ne sont pas destinés à livrer des batailles en haute mer face à la marine américaine. Ils sont conçus pour opérer à l’intérieur de cette bulle de missiles — en eaux proches supposément débarrassées des porte-avions américains — assurant des appuis pour des opérations de débarquement, précisément comme ce que le duo Liaoning-Anhui a simulé.

Mais la menace ne vient pas que de la terre. La même famille de missiles se déploie aussi en mer et dans les airs : le YJ-21, missile antinavire hypersonique lançable par navire et dépassant Mach 10 selon les rapports, équipe les cellules de lancement vertical des destroyers Type 055 et 052D — sur ce déploiement, le destroyer Type 055 Wuxi qui escorte le Liaoning illustre ce rôle —, des bombardiers H-6 et des sous-marins disposent de versions dérivées. Le concept est une saturation d’attaque multiple depuis tous les axes : terre, mer, air et sous-marin, chacun pouvant lancer des missiles hypersoniques sur une même zone océanique, complexifiant considérablement la défense. Cette menace à couches multiples est réelle et prise très au sérieux par les planificateurs occidentaux.
Le maillon non vérifié sur lequel repose tout le système
Cependant, chacun de ces vecteurs — le lanceur mobile terrestre DF-21D, le salve du Type 055, les variantes pour aéronefs et sous-marins — dépend d’une étape clé jamais démontrée publiquement en conditions réalistes : un missile, aussi rapide et nombreux soit-il, doit recevoir en temps réel la position précise d’un porte-avions en mouvement, et être capable d’ajuster sa trajectoire au fur et à mesure que ce dernier change de cap dans les vastes espaces maritimes ouverts. Cette « chaîne de destruction » — satellites, radars à ouverture au-delà de l’horizon, véhicules de reconnaissance qui localisent, identifient et suivent en continu un groupe aéronaval manœuvrant, puis transmettent les coordonnées au missile — est la partie la plus complexe, et reste non démontrée par Pékin.
Les tests chinois attestent de la capacité des missiles à voler vers une zone cible, mais ils n’ont pas montré de frappes réussies sur une cible navale en défense active, manœuvrant, soumise à brouillage, leurres et interceptions — un défi nettement supérieur à la destruction d’une cible stationnaire. Lancer un grand nombre de missiles simultanément aide à saturer les systèmes d’interception, mais ne résout pas la problématique initiale du repérage précis de la cible : un tir basé sur des données dépassées reste un tir manqué. L’évaluation la plus honnête, reprise par les analystes occidentaux sérieux, est que la menace est réelle et ne doit pas être sous-estimée, mais que ce maillon décisif reste dissimulé.
Les limites à rappeler clairement
Deux autres contraintes maintiennent la portée de ce déploiement en perspective. Les équipements restent limités : à la différence des navires américains des classes Wasp et America capables d’opérer des avions à voilure fixe depuis leurs ponts, le Type 075 ne peut accueillir que des hélicoptères ; le Liaoning emploie une rampe de lancement inclinée (« ski-jump ») plutôt que des catapultes, ce qui limite la charge utile et la portée de ses avions embarqués — des ravitailleurs basés à terre (YY-20) auraient d’ailleurs été utilisés pour étendre le rayon d’action de ses chasseurs. Le futur porte-avions chinois Fujian, équipé de catapultes électromagnétiques, vise à combler ces lacunes, mais l’appareil testé ici correspond à la génération actuelle.
De plus, la Chine n’a pas opéré dans un océan vide : durant la même période, deux porte-avions américains, le Nimitz et le George Washington, étaient déployés en mer de Chine méridionale et en mer des Philippines, tandis que l’exercice multinational RIMPAC débutait à Hawaï. Le Japon a suivi l’ensemble du déploiement chinois de près, publiant positions, photographies et chiffres de sorties aériennes — preuve que le réseau de surveillance des chaînes d’îles fonctionne, sans effondrement, même si la Chine étend sa présence dans le Pacifique.
Ce que cela signifie
La marine chinoise pratique désormais une forme plus avancée d’opérations intégrées, projetant ses forces plus loin de ses bases, dans la routine plutôt que de façon ponctuelle — et elle agit comme fer de lance d’un système à couches multiples de missiles destiné à tenir les forces américaines à distance sécurisée. Ce changement est réel et significatif, et les analystes chinois soulignent à juste titre qu’il ouvre de nouvelles options à la marine populaire. Ce système repose cependant sur un maillon encore non vérifié, s’exerce sous surveillance constante des alliés, avec des limites matérielles tangibles, dans un espace Pacifique occidental où forces américaines et alliées restent pleinement actives. Le rapprochement Liaoning-Anhui constitue ainsi un jalon authentique dans une évolution longue et en cours — l’analyse la plus juste évite autant la célébration triomphaliste que le déni, en maintenant à la fois en perspective capacités réelles et incertitudes.