Article de 3327 mots ⏱️ 16 min de lecture

Il y a dix-neuf semaines, l’Iran affrontait la puissance conjointe du pays le plus puissant du monde et de la force militaire la plus avancée du Moyen-Orient. Aujourd’hui, c’est Téhéran qui dicte les conditions de la paix.

Lors de la signature du mémorandum d’entente le mois dernier, Donald Trump déclara : « L’accord avec la République islamique d’Iran est désormais conclu. Félicitations à tous ! » et invita les navires du monde à reprendre la navigation. La réponse iranienne fut de continuer ses frappes et d’instaurer un contrôle sur la voie maritime la plus stratégique au monde, tout en étendant son influence en Irak, où elle est de plus en plus perçue comme le champion de la résistance musulmane face à l’agression américaine. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis — qui ont subi des milliers de missiles et de drones iraniens durant le conflit — ont depuis envoyé des délégations présenter leurs condoléances à Téhéran pour les funérailles du Guide suprême Ali Khamenei. Ces États du Golfe ont tiré leurs conclusions quant au vainqueur du conflit.

Au XIXe siècle, le grand théoricien militaire prussien Carl von Clausewitz expliquait que « la guerre est la politique par d’autres moyens ». Dans ce conflit, une seule partie a véritablement appliqué cette maxime.

Tandis que les États-Unis et Israël menaient une guerre fondée sur leur supériorité militaire, l’Iran s’appuyait sur une théorie de la victoire que ses adversaires n’ont jamais comprise : un régime conçu pour survivre, capable de manipuler la perception mondiale et les leviers économiques, et de transformer son infériorité militaire en levier géopolitique. Le résultat fut une trêve fragile durant laquelle Téhéran négocia depuis une position de force renforcée par rapport à celle qu’il détenait avant le début des hostilités. Cet article vise à expliquer comment l’Iran a réussi ce tour de force — et ce que Washington et Jérusalem ont manqué de comprendre.

Les erreurs de Washington et Jérusalem ont déjà été analysées. Ce texte propose un angle différent : celui d’un résultat conforme à la stratégie iranienne dès le départ.

Une guerre à la mesure de l’Iran

L’Iran n’a pas combattu la guerre qu’on lui imposait, mais celle pour laquelle il s’était préparé depuis vingt ans. Cette doctrine porte un nom : en 2005, le Centre de stratégie des Gardiens de la Révolution, sous la direction de Mohammad Ali Jafari et de l’idéologue Hassan Abbasi, formalisa ce que les planificateurs iraniens appelaient la « défense en mosaïque ». Il s’agit d’une structure de commandement décentralisée, pensée pour survivre aux frappes de décapitation semblables à celles qui ouvrirent le conflit.

Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, déclara explicitement au début des hostilités : « Nous avons passé deux décennies à étudier les défaites des forces américaines à l’est et à l’ouest immédiats de notre pays. Nous en avons tiré les leçons nécessaires. »

La notion de commandement décentralisé n’est pas étrangère aux militaires américains, qui l’appellent mission command : les commandants subordonnés, dotés d’un cadre clair, sont censés prendre des décisions rapides et adaptées mieux qu’un unique responsable supérieur ne le pourrait. L’Iran appliqua cette doctrine, tandis que Washington poursuivait une liste de cibles.

Téhéran déplaça le conflit sur des terrains où ses adversaires n’étaient pas préparés à lutter : coercition maritime, perturbation économique, domination de l’information et volonté politique. Sa théorie de la victoire était simple : tenir suffisamment longtemps pour imposer des coûts en frappant les États du Golfe et en jouant la carte du détroit d’Hormuz. La question n’était plus de savoir combien de temps l’Iran pouvait tenir, mais plutôt si Washington et Jérusalem pourraient soutenir leurs objectifs — et dans quel but.

Bien avant Washington, Téhéran comprenait l’importance stratégique du détroit d’Hormuz. Interrogé récemment sur l’incapacité à anticiper la fermeture possible du détroit par l’Iran, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu fut clair : « Il a fallu du temps pour mesurer l’ampleur de ce risque. » Cette lacune étonne d’autant plus que l’armée américaine identifiait depuis des décennies Hormuz comme le principal point vulnérable en cas de guerre avec l’Iran. Les stratèges iraniens avaient tiré cette conclusion des années auparavant et avaient conçu leur stratégie en conséquence. Ce n’était pas leur seul avantage tactique inattendu pour Washington.

Les objectifs d’une guerre planifiée

Les États-Unis et Israël entrèrent en guerre avec des objectifs convergents mais jamais totalement alignés. Israël présentait le conflit en termes existentiels : destruction du Hezbollah et élimination complète du programme nucléaire iranien. Washington, lui, cherchait à démanteler les capacités militaires de l’Iran et à couper son soutien aux milices régionales, avec des objectifs qui évoluèrent au fil du temps. Ces objectifs, non déclarés formellement, glissèrent sur les termes définis par Téhéran, depuis le changement de régime jusqu’à la stabilité maritime lorsque le détroit d’Hormuz devint le principal enjeu. Aucun allié ne fixa un objectif mesurable, reflétant un glissement stratégique : les frappes aériennes et à distance visaient à perturber et punir, non à contraindre un changement, dégradèrent l’inventaire iranien de missiles et l’infrastructure nucléaire sans les détruire, et affaiblirent le Hezbollah sans toucher à son ancrage politique et financier au Liban.

Partout le même schéma : viser les éléments en surface sans éliminer le problème de fond.

Ce décalage fut accentué par la communication publique. Les responsables parlaient d’« élimination », « d’anéantissement » et de « reddition inconditionnelle », un langage excessif au regard des capacités réelles de la campagne, qui affaiblit la crédibilité de Washington auprès de ses partenaires. Preuve la plus flagrante : l’échec du « Project Freedom », destiné à escorter les pétroliers à travers le détroit d’Hormuz, qui s’effondra dès son lancement lorsque l’Arabie saoudite refusa de fournir bases et survol. Ce manque de soutien régional fut en partie une conséquence de la rhétorique maximaliste américaine.

Viser l’architecture militaire adverse

L’Iran étudia la structure des forces en face et conçut une contre-campagne adaptée. Plutôt que de lutter symétriquement pour la supériorité aérienne, il s’attacha à dégrader les systèmes permettant la puissance aérienne américaine et israélienne : les ravitailleurs en vol, les réseaux radar, les nœuds de communication, les plateformes de commandement et de contrôle. L’objectif n’était pas de détruire l’aviation américaine d’un coup, mais de la fragiliser progressivement en imposant des coûts persistants à une force dépendante d’équipements rares et coûteux.

Le bilan économique en racontait long : les drones et missiles iraniens coûtaient quelques milliers de dollars pièce, tandis que chaque missile intercepteur mobilisé pour les abattre valait plusieurs millions. Ces salves épuisèrent des stocks d’intercepteurs difficiles à renouveler rapidement. Une puissance moins forte transforma ainsi la dépendance adverse à ces équipements coûteux en arme stratégique.

La mauvaise cible en mer

Les forces américaines et israéliennes détruisirent en grande partie la flotte navale conventionnelle iranienne et endommagèrent son infrastructure maritime. Pourtant, ces actions ne correspondaient pas à la réelle problématique stratégique : maintenir le flux du trafic commercial dans le détroit d’Hormuz. La capacité iranienne à menacer cette route dépend plus de moyens asymétriques — mines, missiles, drones, petites unités d’attaque — que d’une flotte conventionnelle, une composante essentielle de leur défense en mosaïque.

Le conflit en mer Noire fournit un précédent direct : malgré l’absence d’une marine traditionnelle, l’Ukraine a empêché la Russie d’avoir le contrôle maritime grâce à des attaques dispersées de missiles et de drones. Cette expérience aurait dû alerter les planificateurs américains que l’Iran pouvait continuer à menacer la navigation commerciale, indépendamment du sort de sa flotte traditionnelle.

Façonner le champ de bataille — informations et coercition économique

Dans le domaine de l’information, l’Iran s’est montré plus efficace pour façonner la perception du conflit. Le régime a construit une narration de résilience, encadrant sa capacité à absorber des dommages tout en continuant à riposter, ce qui a diminué l’impact coercitif des frappes.

Depuis quatre décennies, la guerre d’information iranienne est passée d’une propagande religieuse révolutionnaire à une stratégie de communication sophistiquée et multidimensionnelle, visant à la fois les publics domestique, régional et international, y compris l’opinion américaine. L’Iran a innové en utilisant des animations générées par intelligence artificielle, à la fois divertissantes et contenant une part de vérité, ce qui a renforcé l’image d’un pays capable de résister sans être affaibli de manière décisive.

Ce travail d’influence s’est reflété dans les sondages aux États-Unis, qui montrent une faible volonté pour un conflit prolongé et une forte opposition à une escalade terrestre.

Sur le plan économique, Téhéran a passé cinq ans à construire une économie résiliente face aux sanctions. Sa flotte pétrolière est passée d’environ 70 navires en 2020 à près de 550 en 2025, portée par des infrastructures chinoises qui assurent près de 90 % des ventes pétrolières étrangères iraniennes et près de la moitié du budget de l’État.

Créer la division

Les frappes cinétiques iraniennes sur les États du Conseil de coopération du Golfe servaient un objectif stratégique clair : montrer aux partenaires régionaux de Washington que soutenir la campagne américaine avait un prix.

Les attaques de missiles et de drones contre l’Arabie saoudite ont concrétisé ce prix. Après que l’Iran eut frappé un terminal pétrolier aux Émirats arabes unis, Koweït et Arabie saoudite ont fermé leur espace aérien aux avions américains par crainte d’attaques similaires sur leur sol. Téhéran démontra ainsi qu’il pouvait atteindre les capitales du Golfe quand il le souhaitait.

Le refus saoudien d’accorder l’usage de ses bases ou de son espace aérien pour le « Project Freedom » américain, même après l’intervention directe de Trump, reflète un manque de confiance dans la cohérence de la stratégie américaine, et mit fin à ce projet. Les Émirats, assaillis par les attaques iraniennes et sans solidarité régionale, quittèrent l’OPEP et menacèrent de sortir de la Ligue arabe.

Les superpuissances ont encore besoin de partenaires. Mais alors que Washington appelait à la solidarité, ses alliés hésitaient. L’Iran imposait des coûts, Washington n’offrait aucune raison d’en payer le prix.

Deux théories de la victoire

Il serait malhonnête d’occulter le prix payé par l’Iran. Khamenei fut tué dans les frappes initiales. La capacité de missiles diminua de 2 500 à entre 1 000 et 1 200, les lanceurs opérationnels de 480 à environ 100. Sa marine conventionnelle cessa quasiment d’exister, ses infrastructures d’enrichissement nucléaire furent mises hors service et son économie subit d’importants dégâts, aggravant une situation déjà fragile.

Mais « sur le papier » seulement. Les États-Unis et Israël recherchaient la reddition et l’effondrement complet de l’Iran : un régime incapable de menacer le détroit, de soutenir ses milices, ou d’enrichir de l’uranium, obtenu par la force. L’objectif iranien était plus modeste : assurer la survie. Cela permit à Téhéran de continuer à imposer des coûts et de négocier depuis une position suffisamment forte pour transformer sa résilience en levier politique lorsque les combats cesseraient.

Les fonds qui affluent désormais à Téhéran permettront de reconstruire son programme nucléaire et son stock de missiles. Le Hezbollah, affaibli mais intact, pourra compter sur le soutien iranien pour se réarmer. Le risque de fermeture du détroit demeure une carte stratégique que Téhéran peut rejouer si Washington venait à ne pas respecter les accords. L’Iran a obtenu ce qu’il était venu chercher.

Pourquoi l’Iran a pris l’initiative stratégique

Les négociations révèlent la vérité : les États-Unis ont abandonné leurs exigences de reddition inconditionnelle et la suppression totale de l’enrichissement au profit d’une capitulation plus douce. Dans le cadre de l’accord-cadre, Washington renonce à exiger la remise immédiate des stocks d’uranium, acceptant qu’ils restent sur place, apparemment sécurisés contre tout enlèvement jusqu’aux poursuites des négociations.

De son côté, l’Iran n’a fait que durcir ses positions. Le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Kazem Gharibabadi, a récemment présenté aux États-Unis une proposition de paix étayant des demandes supplémentaires : réparations de guerre et retrait des forces américaines des zones proches d’Iran, renouant ainsi avec les positions de Téhéran avant la guerre. Ce ne sont pas les revendications d’une nation vaincue, et l’accord signé ne lui impose pas de les abandonner.

Ce qui ressemblait à un blocage s’est dénoué — selon des conditions dictées par l’Iran. L’accord prévoit que, avant tout règlement des questions difficiles — uranium, missile, milices régionales — les États-Unis lèvent le blocus naval, retirent leurs troupes, accordent des dérogations aux sanctions et libèrent des actifs gelés. Ce n’est qu’une fois ces mesures engagées que les négociations sur les autres sujets commencent, selon le texte lui-même, « sous réserve du début de la mise en œuvre » des dispositions préalables.

Comme le souligne un analyste naval, « payer d’abord, vérifier ensuite n’est pas une stratégie, c’est un départ à découvert. »

Les coûts économiques du conflit dépasseront la trêve, quelle que soit l’issue des discussions. La perturbation prolongée du transit au détroit d’Hormuz a eu des effets en cascade sur les chaînes d’approvisionnement mondiales, provoquant une flambée des prix de l’énergie, mais aussi des freins dans l’approvisionnement en engrais, hélium et plastiques essentiels aux industries et consommateurs, y compris américains. Les impacts sur les prix alimentaires pourraient se prolonger jusqu’en 2027, affectant déjà les semailles de l’hémisphère Nord.

L’accord ne tient pas toutes ses promesses : bien que le prix du pétrole ait chuté de plus de 5 % à l’annonce, le brent reste environ 20 dollars plus élevé qu’avant la guerre, et des centaines de pétroliers bloqués pendant des mois nécessiteront du temps avant que le commerce ne retrouve un rythme normal.

Le régime iranien sort renforcé du conflit. Il a conservé sa cohésion interne malgré la pression, utilisé la guerre pour renforcer la narration de la résistance face à la menace extérieure, transformant la pression militaire en outil de consolidation domestique, et empêché ses ennemis d’atteindre un effondrement interne qu’ils espéraient.

Parmi tous les alliés régionaux de l’Iran, les milices irakiennes sont devenues la menace directe la plus constante pour les forces américaines. Elles ont commis plus de 180 attaques contre des bases américaines dans les 18 mois qui ont précédé la guerre, dont la frappe par drone de la tour 22 qui tua trois soldats américains en janvier 2024. Profondément intégrées à l’architecture sécuritaire officielle iraquienne, elles ressortent de ce conflit avec une stature publique et une importance stratégique accrues, tandis que le Hezbollah et le Hamas, en perte de terrain, ont vu leur rôle diminuer.

Les coûts stratégiques globaux se font toujours sentir. L’écart entre les objectifs affichés et les résultats observés a entrainé une incertitude sur la crédibilité et la prévisibilité des politiques américaines, ce qui influencera comment alliés et adversaires évalueront les engagements américains futurs. La fracture de la cohésion du Golfe et la volatilité économique découlant de la perturbation du détroit façonneront l’environnement stratégique pour longtemps.

Conclusion : un meilleur avenir en paix ?

B. H. Liddell Hart écrivait que l’objet de la guerre est d’obtenir une paix meilleure. Sur ce point, cette guerre n’a pas atteint ses objectifs ni pour les États-Unis ni pour Israël.

Le détroit d’Hormuz, longtemps périphérique au conflit, est devenu sa vulnérabilité centrale, et la concession majeure dans l’accord est celle que l’Iran n’a en réalité jamais eu à faire. En échange, Téhéran devrait recevoir des milliards de dollars d’allégements rapides et un fonds de reconstruction important à terme, tout en conservant ses programmes de missiles, son réseau de milices régionales et — pour le moment — une réserve d’uranium dont elle a pris des mesures pour assurer la protection plutôt que pour s’en défaire.

Pour Israël, la facture est encore plus lourde. Le pays n’a pas participé aux négociations et, selon ses propres responsables, n’a même pas eu accès au texte de l’accord. Le Hezbollah bénéficie désormais sous l’accord d’une protection accrue contre les frappes israéliennes, et le programme de missiles que Jérusalem considère comme une menace existentielle reste intact. Pire encore, les États du Golfe, sur lesquels Israël comptait pour s’approcher via les Accords d’Abraham, ont maintenu voire approfondi leurs liens avec Téhéran, rompant l’élan que la campagne aurait dû créer. La rupture personnelle entre Washington et Jérusalem est flagrante : lorsque Netanyahu pressa pour des frappes à Beyrouth qui menaçaient l’accord, Trump lui aurait dit qu’« il serait en prison » sans la protection américaine. Un diplomate israélien a résumé cela comme une « défaite éclatante ». Selon certains analystes, Netanyahu pourrait regretter la période d’opposition à Barack Obama, où le Congrès et l’opinion publique américaine lui donnaient une marge de manœuvre que Trump ne lui offre plus. Israël ne s’est pas seulement incliné cette fois — il risque de perdre aussi les moyens de se battre la prochaine.

Quant à Washington, il s’est contenté d’un accord qui, à l’origine, devait mener à la reddition inconditionnelle iranienne. Il s’est approché du contraire : un régime intact, une réserve nucléaire que personne ne peut déplacer sans le consentement de Téhéran, et un adversaire ayant toutes les raisons de poursuivre son développement militaire et nucléaire. Ni Washington ni Jérusalem n’ont obtenu ce qui ressemble à une paix meilleure.

Téhéran s’est préparé à cela durant 20 ans. La doctrine de défense en mosaïque absorbant les frappes initiales, la décision de faire d’Hormuz le prix de toute paix, l’économie résistante aux sanctions bâtie bien avant le premier missile lancé — rien de tout cela n’est le fruit du hasard, ni des seize semaines de combat.

La guerre est terminée — mais selon des termes dictés à Téhéran.