Les débats actuels sur les armes hors normes — chimiques, biologiques, radiologiques et nucléaires — sont devenus si fantaisistes qu’ils en perdent toute crédibilité. Alors que l’armée chinoise repense en profondeur la guerre biologique et que la Russie poursuit l’usage de chloropicrine en Ukraine, les scénarios hypothétiques d’armes biologiques pilotées par intelligence artificielle monopolisent l’attention médiatique. Si les responsables de la sécurité nationale et les experts continuent de privilégier des potentialités futuristes au détriment des menaces actuelles, la sécurité des États-Unis risque de se retrouver une fois de plus mal préparée face à un incident réel lié aux armes chimiques, biologiques, radiologiques ou nucléaires.
Les agences exécutives et le Congrès ont réduit drastiquement les occasions de formuler une politique efficace sur ces armes en supprimant les rapports annuels, en diminuant les effectifs spécialisés et en fermant des forums d’expertise. Cette tendance à la réduction des compétences a laissé la place à des hypothèses excessives sur les menaces de demain, au détriment d’analyses rigoureuses. Dans un contexte politique actuel peu favorable à une augmentation des financements et à la reconstitution des structures, la communauté en charge de ces questions doit innover en proposant de nouvelles solutions, telles qu’une meilleure définition des collaborations avec le secteur privé et une intégration plus fréquente des données actuelles sur les tendances des armes hors normes dans les processus décisionnels.
Un cycle pernicieux et contre-productif
Durant la Guerre froide, il était courant que les hauts responsables américains en matière de sécurité nationale discutent des défis posés par les armes non conventionnelles, compte tenu de l’ampleur du stock soviétique. Les décideurs politiques comprenaient la nécessité d’une doctrine de défense capable d’anticiper, de dissuader et de répondre à divers scénarios impliquant ces armes. Même si certaines décisions prises à l’époque, comme lors de la crise des missiles de Cuba, peuvent être sujettes à débat, elles reposaient sur l’avis de conseillers techniques expérimentés.
Après la fin de la Guerre froide, les discussions sur ces armes se sont faites rares. L’émergence de menaces terroristes liées aux armes de destruction massive après le 11 septembre a ravivé le débat, mais celles-ci n’étaient plus conduites par des responsables politiques ou militaires expérimentés. Au contraire, des récits hypothétiques, souvent issus d’expertises périphériques ou éloignées, sont devenus prépondérants, multipliant des scénarios redondants, non testés et largement médiatisés, qui ont éclipsé les voix spécialisées.
La guerre en Irak de 2003 n’ayant pas permis de découvrir d’armes hors normes, les décideurs américains ont relégué ces questions au second plan. Pendant ce temps, des acteurs comme la Russie, la Syrie, la Corée du Nord et l’Iran ont poursuivi le développement et l’emploi de ces armes, souvent sans que la direction américaine n’en tienne compte. Ce cycle d’attaques inattendues, de réponses improvisées et de commissions déplorant l’impréparation du leadership se répète, comme en témoigne la gestion désordonnée des armes chimiques syriennes et du programme nucléaire iranien. Parallèlement, les experts externes reprennent la main dans la définition des politiques, alors que les ressources permettant d’encadrer le débat s’amenuisent.
Par le passé, des agences assuraient l’intégration des discussions techniques aux décisions politiques et fixaient des priorités, mais elles ont disparu. Ainsi, le Congrès a stoppé en 2013 le rapport annuel du Counterproliferation Program Advisory Committee, et le Département de la Défense a dissous en 2019 le Threat Reduction Advisory Committee de la Defense Threat Reduction Agency. Autre exemple, les symposiums annuels contre les armes de destruction massive organisés par le Commandement stratégique américain entre 2008 et 2017, réunissant des acteurs politiques et techniques autour de recommandations, ont cessé après la prise en charge de cette mission par le Commandement des opérations spéciales en 2018, puis ont été définitivement annulés en 2023.
Plus récemment, l’administration Trump a aggravé la situation en supprimant plusieurs agences fédérales dédiées à ces problématiques, telles que le Bureau du département de la Sécurité intérieure dédié à la lutte contre les armes de destruction massive, le National Counterproliferation and Biosecurity Center, ou la Direction des armes de destruction massive du FBI. L’Université nationale de défense a réduit son Centre d’études sur les armes de destruction massive, et le Centre de la dissuasion stratégique de l’US Air Force a été fermé en 2025 pour des raisons budgétaires. L’érosion de l’expertise fédérale crée un vide d’expérience propice à l’ignorance des subtilités techniques, de la valeur de l’histoire et des spécificités des mécanismes décisionnels.
Le vide, détaillé
La politique américaine repose de plus en plus sur des prédictions exagérées de super-armes, mais sa réponse reste décousue et improvisée. Ce cycle d’impréparation apparaît aléatoire, la politique d’armes hors normes étant particulièrement exposée aux « bruits » qui surpassent les « signaux ». L’incertitude entourant les stocks, les capacités et les intentions des adversaires est grande. Le secret écrasant qui entoure ces armes empêche un débat sain avec le monde universitaire et industriel, rendant l’analyse si abstraite que tous les scénarios paraissent plausibles — y compris l’« attaque nucléaire venue de nulle part » qui justifia autrefois d’immenses arsenaux nucléaires. Toutefois, on identifie plusieurs tendances récurrentes :
- Inadéquation entre budget et stratégie : les priorités budgétaires dédiées aux armes hors normes ne correspondent ni aux préoccupations des documents stratégiques nationaux, ni aux besoins des forces armées. Par exemple, malgré la crainte suscitée par les programmes chimiques et biologiques irakiens en 2002 ou l’usage syrien d’armes chimiques, le budget du Pentagone pour la défense chimique-biologique est resté globalement stable depuis vingt ans. Cette inadéquation favorise des décisions réactives, souvent influencées par les voix les plus fortes.
- Dérive des missions : les bureaux responsables des armes hors normes élargissent de plus en plus leur périmètre de recherche pour répondre à des objectifs politiques, sans alerter le Congrès ni obtenir de financements supplémentaires. La confusion fréquente entre menaces biologiques délibérées et risques naturels nuit à la clarté d’action et à l’efficience des programmes.
- Nouveaux acteurs et environnement informationnel inédit : les débats sur les technologies émergentes, notamment l’intelligence artificielle, la biotechnologie et les essaims de drones, ont introduit de nouvelles voix dans le débat stratégique. Certains scénarios, comme celui où toute personne accédant à un grand modèle de langage pourrait devenir bioterroriste, bien que préoccupants, ne doivent pas supplanter les menaces existantes sans évaluations rigoureuses. Sans contrôle expert, cela peut diluer le financement et diminuer les capacités de défense concrètes.
- Usage galvaudé du terme « armes de destruction massive » : les débats récents qui cherchent à redéfinir les armes chimiques et biologiques risquent de vider ces notions de leur sens. La tendance à classer des technologies émergentes ou même le fentanyl comme armes de destruction massive complique la cohérence juridique, car ces termes sont inscrits dans plusieurs traités internationaux. Selon l’Université nationale de défense :
« Les États-Unis sont partie à trois traités qui se réfèrent directement aux contrôles sur les ‘armes de destruction massive’, imposant des obligations que les négociateurs ne considéraient pas comme des termes ‘amorphes’ pouvant signifier tout et n’importe quoi. »
Loin de clarifier, cette confusion peut nuire à l’adoption de politiques efficaces adaptées aux menaces réelles.
Face à ce constat, une question centrale demeure : comment intégrer l’expertise technique externe à la définition de la politique de défense tout en maintenant la confiance des décideurs politiques ?
Briser le cycle
Briser ce cycle passe avant tout par la lutte contre le vide d’expérience. Étant donné que le rétablissement des agences fédérales spécialisées reste limité, la communauté en charge des armes hors normes doit inventer de petites solutions pragmatiques. En premier lieu, renforcer et multiplier les échanges entre les communautés techniques concernées — médicales, du renseignement ou de la défense chimique-biologique — permettrait d’identifier concrètement les lacunes et d’atténuer les malentendus.
Ces différentes communautés adoptent des approches scientifiques spécifiques et étroites, mais les décideurs peinent à comprendre le jargon technique et les experts techniques ne maîtrisent pas toujours la complexité politique nécessaire pour transmettre les bonnes données. Par conséquent, les slogans simplistes comme « la convergence de l’intelligence artificielle et la biotechnologie » ou « l’inévitabilité de la guerre nucléaire » ne suffisent plus à discuter du risque réel ni à faire progresser le débat. Si les think tanks facilitent ces échanges, il faudrait inscrire cette pratique dans tous les espaces où se discutent les enjeux majeurs liés aux armes hors normes.
Ensuite, la valeur de la connaissance historique et des données empiriques doit être pleinement reconnue. Le manque apparent d’informations ne doit pas empêcher les acteurs techniques, y compris privés, d’exploiter les données disponibles. Par exemple, le projet « Violent Non-State Actor Chemical, Biological, Radiological, and Nuclear Data Portal » de l’Université du Maryland comble une partie de cette lacune, mais il a perdu son financement gouvernemental en 2024 et ne dispose plus des moyens pour maintenir sa base de données, malgré la poursuite de ses collectes. L’appui et le partenariat des entreprises privées à ce type d’initiatives pourraient contribuer à réduire le déficit informationnel.
Par ailleurs, les personnalités et influences politiques ont souvent plus d’impact sur les décisions que les preuves existantes. Il serait donc utile d’adopter un développement des politiques fondé sur des preuves rigoureuses, afin de construire des solutions réalistes et économiquement adaptées, appuyées par une recherche approfondie.
Recommandations
L’histoire montre clairement qu’il ne suffit pas de formuler des scénarios cauchemardesques sans soumettre à un examen approfondi toutes les hypothèses, surtout celles sans fondement empirique solide. Le problème semble plus large, mais la caractéristique propre à la politique sur les armes hors normes est que les récits dominants finissent par s’imposer et conduire à des politiques inadéquates.
Il est donc crucial que les hauts responsables gouvernementaux rejettent l’idée que des scénarios hypothétiques puissent seuls orienter une stratégie de défense globale. Ce n’est pas une réduction du risque, mais une mauvaise stratégie, potentiellement coûteuse si ce schéma persiste. Ces coûts pourraient être scrutés de près par le Congrès et l’opinion publique, surtout en cas d’importantes dépenses publiques. Les erreurs dans ce domaine sont rarement passées sous silence.
De plus, les universitaires hors du domaine de la sécurité nationale et les industriels devraient apprendre comment aborder les questions stratégiques, pas seulement ce qu’ils doivent en penser. Le fait qu’un scénario soit possible ne signifie pas qu’il soit plausible. Confondre ces notions pourrait coûter des millions aux entreprises et entamer la confiance publique sans réduire véritablement les risques sécuritaires. Les recherches récentes sur la distinction entre connaissance et armement permettent de combler cet écart.
Une autre démarche efficace a été la création par certaines entreprises de conseils consultatifs composés d’anciens hauts responsables de la sécurité nationale. Par exemple, en 2025, Anthropic a lancé son National Security and Public Sector Advisory Council. Pour aller plus loin, l’inclusion d’experts en biologie ou en armes biologiques serait bienvenue, d’autant plus qu’ils considèrent ces risques comme prioritaires. Ce type de conseil commence à réduire le fossé entre expertise technique et politique.
Tout en reconnaissant les limites actuelles du gouvernement, ces recommandations ne sauraient remplacer un réinvestissement dans les capacités et structures fédérales indispensables pour préparer les crises futures liées aux armes hors normes. Le poste d’Assistant du Secrétaire à la Défense pour la Dissuasion nucléaire, les Programmes de défense chimique et biologique, est un relais pertinent, car il répond à la fois aux chefs politiques et à ceux de l’acquisition. Cela devrait inclure la formation d’experts techniques et un renouveau des centres d’études ou des conférences internationales pour favoriser une interaction solide entre experts et décideurs. Ces derniers doivent apprendre à questionner et à dépasser les scénarios du « pire cas », tâche particulièrement adaptée à la Defense Threat Reduction Agency. Si ces analystes techniques participent activement aux débats stratégiques plus larges, il sera possible d’atténuer le discours alarmiste autour des scénarios extrêmes liés aux armes hors normes.
Les menaces posées par ces armes n’ont pas disparu, ni perdu en complexité ou dangerosité. Elles ont simplement évolué. Les futurs adversaires observeront attentivement si les nouvelles technologies et les normes internationales changeantes leur offrent une opportunité de recourir à ces moyens. En adoptant ces démarches prudentes et en poursuivant la réflexion sur ces enjeux, la communauté américaine de la sécurité nationale pourra mieux se préparer à contrer ces menaces. Un réseau renforcé et informé d’experts techniques, d’analystes et de décideurs permettra de réduire les vulnérabilités et les erreurs qui ont trop souvent paralysé la politique sur les armes hors normes.
April Arnold compte quinze ans d’expérience dans la mise en œuvre et la conformité aux accords de contrôle des armements et aux programmes de non-prolifération américains, notamment en soutien au Programme de démilitarisation chimique, aux questions d’environnement et de sécurité publique. Elle a également travaillé sur la Convention sur les armes biologiques, plusieurs accords sur les armements conventionnels et la sécurité nucléaire auprès de divers bureaux gouvernementaux américains.
Al Mauroni est un analyste sénior avec quarante ans d’expérience dans la défense chimique et biologique militaire américaine. Il est l’auteur de BIOCRISIS : Defining Biological Threats in U.S. Policy (Praeger, 2022).
Les opinions exprimées sont celles des auteurs à titre personnel et ne reflètent en aucun cas les positions officielles du gouvernement des États-Unis ou de ses différentes agences.
Illustration : Oliver Nisbet via DVIDS.