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En 2024, Max Bergmann mettait en lumière la nécessité d’une réforme structurelle des institutions européennes pour renforcer le pilier européen au sein de l’OTAN. Deux ans plus tard, il revient sur ses analyses et fait le point sur l’évolution de cette dynamique.

Réunion du Conseil de l'Atlantique Nord lors du sommet de l'OTAN en 2024

Crédit image : The White House via Wikimedia Commons

En 2024, vous plaidiez pour que la direction de l’OTAN facilite la mise en place d’un pilier européen fort. Deux ans plus tard, le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a déclaré au Parlement européen que quiconque pense que l’Europe peut se défendre sans les États-Unis rêve, suscitant une vive réaction parmi les responsables européens. Ce désaccord révèle-t-il un blocage de la part de la direction de l’OTAN sur ce pilier que vous estimez pourtant essentiel ?

Max Bergmann : Le secrétaire général Mark Rutte freine l’Europe. Il empêche l’OTAN et l’Union européenne de faire face sérieusement à la réalité, aussi désagréable soit-elle, que l’Europe pourrait avoir à se défendre sans l’aide américaine. Il existe bien quelques discussions informelles au sein de l’OTAN, autour d’un café ou d’un repas, mais Rutte bloque toute élaboration d’un plan clair pour une transition vers un pilier européen. Sa crainte, partagée par une large partie de l’OTAN, est que si l’Europe prend en charge sa propre défense, les États-Unis choisiraient de se désengager. Rutte vise à maintenir la présence américaine en Europe et agit pour saborder les tentatives du Pentagone de transférer une partie du fardeau. Cela ressemble à un double jeu, notamment vis-à-vis de l’administration Trump, et il semble que le Pentagone s’en accommode.

Cela remet en question l’utilité même de l’OTAN dans la sécurité européenne. Le seul scénario plausible d’un conflit entre l’OTAN et la Russie survient si les États-Unis ne sont pas présents. C’est là que le danger pour l’Europe devient réel. Or, l’OTAN ne peut ni planifier ni se préparer à ce scénario puisque les États-Unis restent engagés. Tous les plans de l’Alliance supposent leur participation totale. Ne pas anticiper cette éventualité, même si elle paraît peu probable, constitue selon moi une forme de manquement.

La Stratégie nationale de défense américaine 2026 place plusieurs priorités stratégiques avant l’Europe, considérant la sécurité européenne comme une responsabilité que les alliés doivent « gérer eux-mêmes » plutôt qu’un enjeu que Washington prendrait en main activement. Vous avez avancé que le soutien actif des États-Unis était la clé manquante pour bâtir un pilier européen solide au sein de l’OTAN, or cette nouvelle posture ressemble davantage à un désengagement progressif qu’à un encouragement. Un pilier construit sous la pression et la négligence américaine est-il fondamentalement différent d’un pilier soutenu et encouragé activement ? Pourquoi ou pourquoi pas ?

L’Europe n’a plus été une priorité centrale pour les États-Unis depuis le 11 septembre 2001. Pourtant, pendant une génération, Washington a refusé de lâcher le contrôle de l’OTAN. Oui, les Américains souhaitaient une augmentation des dépenses européennes, mais ils voulaient aussi continuer à gérer de près la sécurité européenne, même si cette gestion n’intéressait plus réellement leur classe politique.

Cela n’était pas tenable. Le moment était venu de passer le relais. La seule manière ordonnée de le faire est que l’Europe intègre ses efforts de défense et construise un pilier européen au sein de l’OTAN. Pour s’intégrer en matière de défense, l’Europe doit s’appuyer sur son moteur d’intégration : l’Union européenne. Or, depuis l’administration Clinton, les États-Unis se sont toujours opposés aux initiatives européennes de défense, par peur de perdre de l’influence. Mon argument, qui selon moi tient toujours, est que si Washington soutenait désormais activement les efforts de l’UE, cela serait une révolution et pousserait à une transition ordonnée.

Ce que nous observons à la place, c’est une transition chaotique. L’administration Trump mérite un certain crédit pour avoir modifié la dynamique : l’Europe agit enfin et réalise quelques avancées, mais dans l’ensemble, elle avance sans vision claire. Cette administration n’a pas proposé de plan de transition opérationnel. Comment l’Europe pourrait-elle se défendre sans les États-Unis ? Personne ne le sait vraiment. Aucun plan clair n’existe, seulement de multiples initiatives nationales disparates, des dépenses croissantes et une inflation dans le domaine de la défense. C’est un progrès, certes, mais un progrès chaotique.

Vous écriviez : « La défense représente à bien des égards la dernière frontière de l’intégration européenne. Une Europe intégrée en matière de défense déclencherait des réformes plus larges sur le plan fiscal, de la politique étrangère et de la démocratie au sein de l’Union européenne. » Deux ans plus tard, quels progrès tangibles ont été réalisés dans l’intégration de la défense européenne ? Quelles réformes ont été amorcées, ou du moins discutées, parmi les États membres ?

Bien que toujours insuffisants, les progrès européens des deux dernières années sont considérables. L’Union européenne dispose désormais d’un Commissaire à la Défense. Elle a mobilisé 150 milliards d’euros pour encourager une production de défense conjointe. Les règles sur les déficits budgétaires ont été assouplies pour permettre des investissements militaires, et les pays européens investissent dans la défense à des niveaux inédits depuis la Guerre froide. En décembre dernier, l’UE a même décidé d’emprunter 90 milliards d’euros pour l’Ukraine, compensant la réduction de l’aide militaire et économique américaine. L’Europe finance désormais l’industrie de défense ukrainienne et l’acquisition d’armement. Les États européens ont aussi annoncé une série d’initiatives d’acquisition au sein de l’OTAN visant à réduire leur dépendance aux forces américaines. Plus discrètement, l’Union commence à combler le vide laissé par l’OTAN, réfléchissant à la manière d’invoquer son propre article 42.7 – équivalent à l’article 5 de l’OTAN – pour assurer la défense collective en cas d’absence de l’Alliance. Par ailleurs, d’autres projets européens avancent sur les drones et la défense aérienne. Nous assistons aux prémices d’une transformation de la défense européenne.

Enfin, avec le recul, que modifieriez-vous dans votre argumentaire initial ?

Avec du recul, j’aurais été plus critique envers la gestion par l’administration Biden du sommet de l’OTAN en 2024. Cette rencontre a été plutôt traitée comme une célébration d’anniversaire, alors qu’elle ressemblait davantage à une veillée funèbre. Certes, plusieurs décisions importantes ont été prises, mais Biden n’a pas accordé à ce sommet l’urgence nécessaire. Tout au long de 2024, il était clair que Biden pourrait ne pas être président en 2025 et que Trump, connu pour son hostilité envers l’OTAN, pourrait revenir au pouvoir, plongeant l’Alliance dans une nouvelle ère. Il était irresponsable de la part de l’administration Biden de prétendre que « l’Amérique est de retour » pour de bon, sans préparer de plan de transition pour l’OTAN. S’ils avaient profité du sommet pour passer symboliquement le relais à l’Europe, ils auraient pu initier une transition ordonnée conforme à la direction envisagée par l’administration Trump et mieux préparer l’Europe à affronter cette nouvelle réalité. Au lieu de cela, l’administration Biden a quitté le pouvoir avec une Europe encore plus dépendante des États-Unis.

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Max Bergmann est directeur du programme Europe, Russie et Eurasie ainsi que du Stuart Center on Euro-Atlantic and Northern European Studies au Center for Strategic and International Studies (CSIS). Il a été conseiller principal au département d’État américain de 2011 à 2017.

Crédit image : Stenbocki maja via Wikimedia Commons