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Joseph Staline affirmait que la quantité avait une qualité qui lui était propre. Pourtant, le déroulement de la guerre russo-ukrainienne illustre à la fois les avantages et les limites d’une telle approche. Alors que l’avantage numérique russe s’est accru, sa capacité à employer la force à grande échelle a diminué. Un paradoxe s’est ainsi installé : à mesure que Moscou engageait davantage de forces, la valeur de cette masse déclinait progressivement. La qualité que les Russes espéraient tirer de leur supériorité quantitative ne s’est pas matérialisée sur le champ de bataille, étant, à terme, compensée par l’adaptation ukrainienne, la technologie et le soutien occidental. L’expansion des forces russes offrait une fenêtre d’opportunité pour des gains tactiques, mais cette supériorité s’est révélée indécise, avec des rendements décroissants. La masse russe s’est heurtée à un contrepoids efficace : une masse de précision combinée à des capacités traditionnelles (mines terrestres, positions défensives préparées, artillerie), tandis que les unités ukrainiennes investissaient dans les drones et autres moyens minimisant les avantages classiques d’un écrasement numérique.

Un des succès majeurs de la Russie dans ce conflit est sa capacité à établir un flux de recrutement et à élargir considérablement ses effectifs, qui ont été multipliés par plusieurs fois depuis le début de l’année 2022. La Russie a entamé cette guerre avec l’une des plus petites armées déployées en plus de cent ans. Après une tentative d’invasion initiale désastreuse, l’armée russe a massivement renforcé sa force terrestre, avec plus de 700 000 personnels engagés sur les opérations en Ukraine et dans ses environs. Malgré des pertes élevées, estimées par certains à près de 500 000 tués au combat, l’effectif russe a nettement augmenté au fil du conflit.

Cependant, malgré cette expansion impressionnante qui lui a assuré un avantage en effectifs pendant la majeure partie des hostilités, Moscou n’a pas réussi à convertir ce surplus numérique en gains tactiques ou percées majeures.

Pourquoi ?

Premièrement, des cycles d’innovations technologiques et d’adaptations tactiques ont conduit à une dispersion accrue sur le champ de bataille, annulant une grande partie de l’avantage traditionnel lié à la supériorité en hommes et en matériel. Deuxièmement, l’armée russe a choisi de persister dans une stratégie d’offensives peu rentables, supposant que son avantage quantitatif finirait par se traduire en succès sur le terrain.

Ce texte analyse la manière dont la Russie a élargi et modifié la structure de ses forces, ainsi que les raisons de l’échec à atteindre les résultats escomptés par le Kremlin et son État-major. Il est toutefois probable que cette force élargie soit appelée à perdurer, marquant un retour à une structure militaire plus massive et dépendante de la mobilisation, après trois décennies de focalisation sur des forces terrestres réduites, à haute disponibilité, avec un sous-investissement dans les réserves et le système mobilisateur.

L’avenir de cette force étendue reste incertain, mais les planificateurs de l’OTAN devraient prendre note de cette transition et de ses implications pour les contingences futures avec la Russie. Malgré son incapacité à obtenir des percées opérationnelles significatives en Ukraine, l’armée russe a fortement investi dans l’intégration de drones tactiques et de capacités de frappe en profondeur. Après la guerre, la Russie déploiera une force terrestre beaucoup plus importante aux frontières de la Lettonie, la Lituanie, l’Estonie et la Finlande, avec des moyens de frappe de précision accrus qui offriront à Moscou une plus grande flexibilité et pourraient constituer un défi pour les pays membres de l’OTAN si ceux-ci ne tirent pas pleinement les leçons des combats ukrainiens.

L’invasion : La mauvaise force pour la mauvaise guerre

Les erreurs du plan d’invasion russe et les difficultés rencontrées face à la résistance ukrainienne sont bien documentées. Bien que Moscou ait envoyé une grande force combinée mécanisée, ses effectifs d’infanterie étaient insuffisants pour occuper un pays aussi vaste que l’Ukraine. Près de 150 groupes tactiques de bataillon (GTB) composés de forces combinées furent mobilisés, représentant l’essentiel des forces en temps de paix. Ces GTB sont des bataillons renforcés, incluant divers éléments de soutien provenant de la brigade ou régiment parent, conçus pour équilibrer contraintes démographiques, vaste géographie russe et menace de conflits locaux à faible échelle autour des frontières.

Ce modèle de GTB reposait sur des soldats sous contrat, évitant ainsi, pour des raisons politiques, l’engagement massif de conscrits que la Russie ne mobilise qu’en cas de guerre majeure déclarée. Ce choix a conduit à une force mal adaptée pour occuper un pays de la taille de l’Ukraine, et le système de remplacement du personnel était inexistant. Les régiments et brigades russes étaient généralement remplis à 70-90 %, mais avec un tiers des effectifs composés de conscrits, seulement deux bataillons renforcés pouvaient être engagés sur les quatre du modèle habituel. Dans certains cas, il n’y avait même qu’un GTB complet par formation, le second étant en sous-effectifs. Les éléments de soutien logistique et combat étaient même parfois plus nombreux que les fantassins, ce qui confirme que ces formations n’étaient pas conçues pour des offensives intensives à grande échelle ni pour une occupation durable.

Fait surprenant, les forces d’invasion initiales manquaient de réserves. En 2021, Moscou envisageait pourtant de mobiliser des réservistes via un “Réserve de personnel de mobilisation”, un système appelé “Boevoy Armeisky Reserv Strany”, mais ce programme, sous-financé et peu développé malgré plusieurs tentatives, ne fut pas intégré à la force d’invasion. Seule une mobilisation générale avait été décrétée dès le 19 février 2022 dans les zones occupées du Donbass (Républiques populaires de Donetsk et Lougansk), générant au moins 20 régiments d’infanterie et 20 à 30 bataillons supplémentaires, augmentant ainsi l’armée russe d’environ 20 à 25 %. Ces formations, organisées sous les 1er et 2e corps d’armée russes et rattachées à la 8e armée combinée, jouèrent un rôle crucial malgré leurs capacités limitées, notamment face aux pertes massives des premiers mois.

Défaites initiales et course effrénée aux renforts

Attendant un conflit bref, la Russie n’a pas prévu de système de remplacement du personnel. La déroute rapide du printemps 2022 obligea cependant Moscou à rechercher désespérément des renforts. Les réservistes furent ainsi appelés, mais étrangement utilisés pour former de nouvelles unités dites “détachements” plutôt que pour renforcer les unités en première ligne. Parallèlement, Moscou eut recours aux sociétés militaires privées comme le Groupe Wagner et forma des unités de volontaires et milices régionales financées par différentes régions russes.

À l’été 2022, après plusieurs mois de reconstitution laborieuse, les forces russes étaient composées d’unités improvisées, mal moralées et insuffisantes pour soutenir des offensives. Les attaques russes menées en petites unités tactiques ne pouvaient vaincre les formations ukrainiennes plus larges, et la Russie dut intensifier l’artillerie pour compenser son déficit d’infanterie. Ce recours à la supériorité du feu marcha temporairement au printemps, mais fut épuisé avec l’arrivée des systèmes HIMARS américains qui perturbèrent les lignes logistiques russes.

C’est alors que Moscou créa son premier véritable corps d’armée “régulier” depuis le déclenchement du conflit, le 3e corps d’armée, composé de recrues et d’équipements retirés des stocks.

Automne 2022 : Mobilisation partielle

En septembre 2022, après la contre-offensive ukrainienne dans la région de Kharkiv, la situation des effectifs russes était critique. Le président Vladimir Poutine ordonna une mobilisation partielle de 300 000 réservistes, mesure qu’il voulait initialement éviter. Malgré des problèmes de formation, d’équipement et de recrutement, Moscou constitua environ 70 régiments de chars, d’artillerie et d’infanterie, ainsi que plusieurs dizaines de bataillons indépendants. Ces nouvelles unités représentaient environ 170 000 personnels sur le total appelé sous les drapeaux, le reste servant à renforcer des formations déjà engagées.

Cette mobilisation fut essentielle pour stabiliser les lignes défensives russes, notamment pour stopper l’avancée ukrainienne en Louhansk après Kharkiv, renforcer les défenses du fleuve Dniepr, et les secteurs de Zaporizhzhia et Donetsk. L’expansion des forces russes débutée alors atteignit plus de 700 000 personnels, traduisant l’engagement politique de Moscou dans une guerre prolongée, impliquant aussi la militarisation de l’économie et une mobilisation accrue de matériels via réparations et remise à niveau des stocks.

Bien que cette mobilisation partielle fût une réponse à court terme, Moscou lança simultanément un plan ambitieux d’expansion militaire à long terme, réévaluant ses besoins face à la guerre et à l’adhésion de la Finlande puis de la Suède à l’OTAN. En décembre 2022, le ministre de la Défense Sergei Shoigu annonça que Poutine avait approuvé une augmentation de 50 % des effectifs jusqu’à 1,5 million de soldats, avec la création d’au moins 14 nouvelles divisions, pour la plus grande extension militaire russe depuis des décennies.

2023 : Forte expansion des forces

Le tollé politique suscité par la mobilisation partielle d’automne 2022, provoquant des dizaines de milliers de défections hors de Russie et la volonté du Kremlin d’éviter l’usage massif de conscrits en Ukraine, contraignit Moscou à miser sur le recrutement de soldats sous contrat. En 2023, le ministère de la Défense prévoyait d’en recruter 420 000, contre 400 000 annuels avant la guerre. Ce chiffre très ambitieux, presque jamais atteint auparavant, visait à la fois à remplacer les pertes et accroître significativement les forces engagées.

Les responsables russes affirmèrent avoir recruté 420 000 contractuels et 80 000 volontaires en 2023. Même s’il existe de possibles exagérations statistiques, Moscou s’est approché de ses objectifs. Cette année fut celle d’une multiplication intense des effectifs, avec la création de deux nouvelles armées combinées, deux divisions de fusiliers motorisés et 27 brigades et régiments de manœuvre. La 31e brigade d’assaut aéroportée se transforma en 104e division d’assaut aéroportée, tandis que neuf divisions se renforçaient. De nouvelles unités spécialisées et des bataillons de réserve furent formés, ainsi que des compagnies d’assaut composées de détenus, inspirées des expériences du groupe Wagner. Une unité de fusiliers motorisés initialement dotée de deux bataillons tactiques comptait environ 500 à 600 fantassins, sachant que cette augmentation pouvait porter ses effectifs à environ 2 000 hommes.

Cette concentration de forces permit à Moscou de relancer de grandes offensives à partir d’octobre 2023, après l’échec de la contre-attaque ukrainienne estivale. En décembre, Poutine annonça 617 000 personnels engagés en zone d’opération spéciale, environ trois fois la taille de la force initiale, et autorisa une montée à 1,32 million de troupes, en bonne voie vers l’objectif de 1,5 million.

2024 : Croissance des forces contre attrition

En 2024, l’armée russe annonça la formation de nouvelles divisions, brigades et un nouveau corps d’armée, ainsi que le recrutement prévu de 400 000 à 450 000 soldats sous contrat. Les objectifs furent largement atteints, notamment dans le district militaire de Leningrad, redéployé face à la Finlande et aux États baltes, avec la formation du 44e corps d’armée et de plusieurs unités motorisées et spécialisées sous son autorité.

Ce redéploiement, avec la création de structures de soutien dédiées et un nouveau district militaire, représente une préoccupation pour l’OTAN après le conflit, avec un renforcement permanent des forces russes le long de ses frontières et des capacités de feu et de frappe associées.

En mai 2024, un nouveau groupement nord fut formé pour la frontière ukrainienne, combinant unités nouvelles et transférées, avec pour objectif officiel de créer une zone tampon, mais qui visait surtout à étirer les forces ukrainiennes sur un front élargi. Toutefois, cette formation dut composer avec ses pertes et les besoins croissants en recrutement, prolongeant la formation de plusieurs divisions jusqu’en 2025, à l’inverse des créations rapides de 2023.

Dans le district militaire central, le 27e division de fusiliers motorisés fut reconstituée, érigeant cinq régiments d’infanterie de réserve “d’assaut” destinés aux offensives prioritaires en Donetsk.

Par ailleurs, l’État-major sollicita d’autres branches militaires – marine, forces aérospatiales, forces stratégiques et direction principale nucléaire – pour des recrutements destinés à renforcer les formations terrestres en première ligne. Une douzaine de régiments motorisés dits de “contrôle territorial” furent ainsi créés en 2024, chargés principalement de sécuriser l’arrière et les territoires nouvellement capturés, libérant du personnel pour les unités régulières, même si certains régiments participèrent à des opérations offensives. Cette mobilisation multi-branche illustre la pression qui s’exerce sur les forces russes pour rompre la résistance ukrainienne malgré une croissance ralentie des effectifs.

En septembre 2024, Poutine officialisa la montée en puissance des forces à 1,5 million d’hommes, une décision autant politique que bureaucratique, préparant le terrain pour de nouvelles recrues, même si beaucoup ne remplacèrent que les pertes.

Malgré cette expansion, la Russie ne parvint pas à exploiter la puissance de combat accrue. Fin 2024, l’armée russe adopta des assauts d’infanterie à pied en petits groupes (6 à 8 hommes), avec des unités aéroportées opérant en escouades de 15. Les tentatives de grandes attaques mécanisées furent infructueuses dans un environnement saturé de mines, défenses préparées et drones de frappe. Les véhicules blindés fonctionnaient surtout comme taxis de combat, transportant les fantassins vers leurs positions d’assaut souvent au prix de pertes matérielles importantes. Cette impasse résultait de l’impossibilité russe de réunir les conditions nécessaires à des opérations offensives complexes, combinée à la propagation rapide sur le terrain de forces renouvelées insuffisamment formées.

En 2024, la stratégie russe visa à étirer le front ukrainien et à user l’adversaire par supériorité numérique, menant ainsi une offensive rampante et continue de mars à décembre. Mais la présence constante de dispositifs de reconnaissance et d’armes basées sur les drones contraignit la dispersion des troupes, qui attaquaient avec des petits groupes vulnérables à la détection et à l’engagement avant même d’atteindre leurs objectifs.

2025-2026 : L’expansion approche de l’essoufflement

En 2025, la croissance des forces russes stagna, les pertes graves compensant les recrutements mensuels. Moscou prévoyait recruter 403 000 contractuels, objectif légèrement dépassé avec environ 35 000 recrues par mois, mais les tués et blessés graves atteignaient un niveau comparable. Cette baisse d’emploi de moyens mécanisés, au profit d’attaques légères et d’infiltration, réduisit les pertes matérielles mais augmenta la pression sur les effectifs d’infanterie, faisant écho à la stratégie ukrainienne qui combinait drones et attrition pour contrôler le terrain avec peu d’infanterie.

En 2025, le General Staff concentra ses efforts sur la création d’unités spécialisées dans les systèmes sans pilote, formant de nouveaux régiments et bataillons de drones. Malgré les succès ponctuels, cette spécialisation accaparait les pilotes de drones des unités mécanisées, affaiblissant ces dernières.

Des divisions de marines étaient en cours de formation sur la base de brigades existantes, mais au fil de l’année, les délais s’allongèrent, et plusieurs projets de divisions furent reportés voire abandonnés, y compris celles devant s’établir durablement dans les territoires occupés. Poutine reconnut que les forces déployées stagnaient depuis mi-2024 autour de 700 000 hommes.

En 2026, les recrutements semblaient ralentir, tandis que certaines unités commençaient à manquer de fantassins aptes à l’assaut, freinant les progrès russes et entrainant des pertes territoriales face aux contre-attaques ukrainiennes à Kupyansk et Zaporizhzhia.

Traditionnellement, Moscou n’utilise pas ses nouvelles formations comme réserves stratégiques, les envoyant rapidement au combat pour maintenir la pression sur l’ensemble du front, une stratégie qui épuise constamment ses unités d’élite comme les troupes aéroportées ou les marines, qui sont régulièrement reconstituées et redéployées.

Face à l’expansion des unités de drones ukrainiennes, les Russes ont dû adopter des tactiques d’infiltration et des petites attaques motorisées, souvent avec des équipes réduites à un ou deux hommes essayant de contourner les positions ennemies, sous la menace constante des drones d’observation et de frappe. Ce mode opératoire a transformé le champ de bataille en une zone grise saturée de drones, où la présence russe n’équivaut plus à un contrôle effectif.

Perspectives pour l’avenir

L’accroissement rapide de l’armée russe au cours du conflit peut susciter des interprétations variées. Moscou a en effet presque triplé le nombre de bataillons blindés et multiplié par cinq ses bataillons d’infanterie engagés, notamment dans les deux premières années. Cette capacité d’expansion et de soutien logistique dans un conflit long et intense illustre une performance organisationnelle remarquable, remettant en question les analyses antérieures sur les faiblesses logistiques russes. Le véritable problème russe n’était pas la logistique, mais l’incapacité à concentrer ses forces au point décisif pour provoquer des percées.

Fait notable, cette croissance ne s’appuyait pas sur les piliers traditionnels de la conscription et de la mobilisation des réserves. Bien que la mobilisation partielle de l’automne 2022 ait été cruciale pour éviter une défaite complète, les 300 000 réservistes mobilisés sont largement éclipsés par les 1,3 million de soldats sous contrat recrutés. Il s’agit du premier conflit prolongé que la Russie mène principalement avec des volontaires contractuels.

Il est encore difficile de dire si cette méthode demeurera un modèle pour Moscou dans ses futurs conflits, mais elle a prouvé que la Russie pouvait maintenir un effort de guerre sans recourir à une mobilisation massive généralisée. Ce constat remet en cause l’idée selon laquelle Moscou ne pourrait soutenir un conflit conventionnel de longue durée sans mobilisation de masse. Par ailleurs, contrairement aux idées reçues, les Russes se montrent prêts à s’engager majoritairement dans une guerre offensive, malgré les pertes importantes.

Pour l’OTAN, qui s’est concentrée sur la défense des États baltes et de la Pologne face à une invasion terrestre russe d’envergure, ces leçons sont cruciales. L’Alliance a déjà adapté ses plans en renforçant ses défenses et en intégrant des capacités anti-drones pour contrer l’avantage numérique russe. Toutefois, il est incertain quelle sera la doctrine militaire russe future – l’État-major pourrait compter davantage sur ses capacités accrues en drones et frappes de précision pour infliger des pertes à l’OTAN. Les forces alliées, bien que préparées, restent limitées en ressources pour soutenir de longues pertes dans un conflit prolongé. Les stocks russes de drones et missiles à longue portée sont multiples par rapport à la période pré-conflit, et il serait imprudent de sous-estimer l’importance de la masse russe. Même avec une utilisation intensive des drones, l’Ukraine a dû engager une mobilisation massive de soldats et recourir largement aux mines terrestres et à l’artillerie pour faire face.

Face à ce contexte, l’OTAN doit non seulement renforcer quantitativement ses forces, mais aussi intégrer massivement les drones dans toutes ses unités pour atteindre des effets comparables à ceux des forces armées ukrainiennes. Ne pas repenser les paradigmes traditionnels d’appui aérien et de frappe de précision serait une erreur face à l’évolution de la menace russe.

En outre, l’Ukraine a continué de s’adapter en réponse à l’expansion russe, neutralisant ses avantages tout au long du conflit conventionnel prolongé. Si l’on peut être tenté de tirer des enseignements rapides sur un conflit OTAN-Russie à partir des stades avancés de cette guerre, il faut le faire avec prudence pour éviter les mauvaises conclusions. Le fait que la Russie conserve une force beaucoup plus importante à proximité des frontières OTAN implique que les alliés devront innover tactiquement et technologiquement pour répondre à la double menace des capacités russes modernes et massives. Faute de quoi, ils risqueraient de subir des pertes inutiles.

Conclusion

La génération de forces russes n’a jamais conféré à Moscou l’avantage décisif espéré. Face à une défense traditionnelle bien préparée, à une Ukraine adaptable et largement soutenue par l’Occident, les forces russes n’ont pas réussi à enchaîner des percées significatives ni à provoquer d’effondrement localisé. La montée en puissance des attaques précises au sol a renforcé l’avantage du défenseur, tandis que la qualité et la capacité de manœuvre à grande échelle des forces russes ont décliné.

Ce que l’État-major russe percevait comme un avantage croissant des forces n’a jamais vu le jour malgré les pénuries chroniques en effectifs ukrainiens. Les objectifs opérationnels élevés sont restés lettre morte, faute d’exécution tactique suffisante. Sur le terrain, les commandants russes ne peuvent masser leurs troupes avec vitesse ni surprise pour créer un avantage localisé, et la menace constante des drones les contraint à des attaques en dessous du niveau d’un peloton. La stratégie russe s’est concentrée sur une offensive large et épuisante, espérant affaiblir progressivement l’Ukraine. Celle-ci s’est révélée onéreuse et avec des rendements décroissants, car l’adaptation ukrainienne optimisait la défense face à la méthode russe.

La disponibilité continue de forces renouvelables a rendu certains cadres russes complaisants, renforçant une stratégie peu rentable. De nombreuses armées russes, dont le champ d’action théorique couvre des centaines de kilomètres carrés, ne peuvent aujourd’hui avancer que sur quelques dizaines de kilomètres, souvent pour la conquête de quelques villages ou positions précises. Or, la puissance de combat d’un tel effectif est désintégrée par le drone, les mines et l’artillerie, ne laissant qu’une part minimale de ressources utilisables simultanément. La qualité des troupes russes s’est dégradée depuis 2022. L’échec à progresser résulte donc autant de l’incapacité à vaincre la défense ukrainienne que du sous-investissement dans la restauration des capacités offensives complexes. L’approche russe, axée sur une cadence constante d’opérations offensives menées par des unités peu qualifiées mais renouvelables, privilégie la masse au détriment de la qualité, ce qui la rend vulnérable aux contre-adaptations ukrainiennes.

À ce stade, il est incertain que davantage de forces puissent changer la donne sans un changement profond de doctrine militaire. Sans cet apport massif, les options de Moscou pour briser l’impasse sont désormais limitées. De plus, dès la fin 2025, les failles du modèle actuel de génération des forces sont apparues : les régions russes doivent augmenter les primes pour atteindre les quotas, ce qui devient financièrement intenable. Si le taux de pertes continue à croître, l’armée russe en Ukraine pourrait commencer à se réduire, signant le sommet de ses capacités offensives.

La capacité de la Russie à maintenir ces effectifs et leur financement reste incertaine. Ce qui est clair, c’est que le Kremlin a commis une erreur stratégique majeure, en supposant que la quantité compenserait le soutien occidental et l’innovation ukrainienne pour épuiser Kiev. En réalité, l’emploi des forces au fil du temps a mené à un déclin de leur efficacité et leur efficience, refermant la fenêtre d’opportunité ouverte en 2024-2025.