Le 28 février 2026, le président Donald Trump annonçait le lancement de l’Opération Fureur Épique, une opération militaire conjointe américano-israélienne contre l’Iran. Parmi les objectifs de la mission figurait le renversement de la République islamique. « Quand nous aurons terminé, prenez le contrôle de votre gouvernement. Il sera à vous de le prendre », déclarait Trump au peuple iranien. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu reprenait ce message : « Notre action commune créera les conditions pour que le courageux peuple iranien prenne son destin en main. » Certes, Washington et Jérusalem poursuivaient d’autres buts — notamment empêcher l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire —, mais les reportages indiquent que le changement de régime constituait pour Netanyahu un objectif central.
À ce jour, l’opération américano-israélienne n’a pas réussi à renverser la République islamique. Bien qu’Israël ait tué dès le premier jour du conflit le chef suprême Ali Khamenei, le régime a résisté aux attaques et la campagne n’a pas provoqué de concessions majeures sur le programme nucléaire iranien.
Les analystes attribuent ce résultat à plusieurs erreurs de décision. Certains estiment que ni les États-Unis ni Israël ne disposaient de plan pour installer un nouveau gouvernement à Téhéran après les frappes initiales de décapitation. D’autres chercheurs soulignent la résilience du système iranien et anticipent la difficulté d’affaiblir ce régime. Plusieurs auteurs ont conclu que Washington et Jérusalem ont confondu succès tactique et accomplissement des objectifs politiques à long terme.
Pour évaluer ces critiques, il est utile de les confronter aux précédents historiques, qui appuient largement ces analyses. Cinq cas sont particulièrement pertinents : la crise de Suez de 1956-1957, l’invasion israélienne du Liban en 1982, les efforts américains de renversement de Saddam Hussein en Irak, la décision de l’administration Obama de destituer le dictateur libyen Mouammar Kadhafi, et enfin le coup d’État américain en Iran en 1953. D’autres exemples existent, mais ces cinq opérations illustrent des erreurs majeures ayant influencé la pensée des architectes principaux des opérations américaines et israéliennes contre l’Iran.
Bien sûr, ces événements présentent des différences notables avec l’opération de 2026. Contrairement à Fureur Épique, Suez, l’intervention en Liban et le renversement de Saddam se sont accompagnés d’invasions terrestres majeures, dans un contexte géopolitique distinct. L’intervention en Libye en 2011, initialement humanitaire, s’est transformée en action visant le changement de régime, contre un dirigeant qui collaborait avec Washington sur des questions de sécurité. Quant au coup d’État en Iran en 1953, il s’agissait d’une action secrète, non d’une opération militaire ouverte, et peut être considéré comme un succès temporaire puisqu’il installa un régime pro-américain jusqu’à la révolution de 1979.
Cependant, deux erreurs communes, présentes dans ces cas, semblent avoir marqué les décisions de Trump et Netanyahu, selon les critiques. D’abord, ils ont surestimé leur capacité à transformer la supériorité matérielle américaine et israélienne en résultats politiques concrets — une erreur stratégique fondamentale. Les dirigeants surestiment fréquemment leur aptitude à convertir la puissance militaire, la diplomatie coercitive ou les actions secrètes en transformations politiques voulues au Moyen-Orient.
Ensuite, ils ont cru à tort qu’une stratégie de décapitation du régime serait une solution miracle, conduisant soit à un leadership plus modéré, soit à l’effondrement de la capacité étatique iranienne. Or l’histoire montre que ces opérations provoquent souvent un sursaut nationaliste, ignorent l’absence d’alternatives politiques viables et sous-estiment la résistance du régime en place, ce qui peut conduire à un régime encore plus hostile ou instable. Cette leçon illustre les limites réelles des grandes puissances qui tentent de changer un régime par la force au Moyen-Orient.
Dans ce contexte, Washington devrait adopter une politique différente envers l’Iran. L’objectif le plus important reste d’empêcher Téhéran d’acquérir l’arme nucléaire. Par conséquent, l’administration Trump devrait abandonner l’objectif de renversement du régime et rechercher une nouvelle négociation sur le nucléaire, proche — voire plus favorable — de l’accord conclu en 2015 (Plan d’action global conjoint). Bien qu’une telle issue ne soit pas idéale, reprendre les opérations militaires et persister dans une politique historiquement vouée à l’échec serait une erreur.
La crise de Suez
En octobre 1956, la Grande-Bretagne, la France et Israël lancèrent une offensive coordonnée contre l’Égypte. La crise de Suez visait en partie à provoquer la chute du président égyptien Gamal Abdel Nasser. Bien que Londres et Paris souhaitaient avant tout annuler la nationalisation du canal de Suez, elles estimaient que le renversement de Nasser bénéficierait à leurs intérêts. Le Premier ministre britannique Anthony Eden écrivait au président Eisenhower que l’éviction de Nasser et l’instauration d’un régime moins hostile à l’Occident étaient parmi leurs principaux objectifs. Le contrôle égyptien du canal était jugé inacceptable, car il entraînerait la perte irréversible de la position occidentale au Moyen-Orient.
Militairement victorieuse, l’opération échoua politiquement. Israël s’en tira relativement bien, mais Londres et Paris subirent de lourdes conséquences. Eisenhower, furieux d’avoir été tenu à l’écart et préoccupé par la répression soviétique en Hongrie, fit pression pour abandonner les objectifs stratégiques. La crise de Suez marque encore aujourd’hui le déclin de la Grande-Bretagne et de la France en tant que grandes puissances. Le vice-président Nixon soulignait que la guerre avait des effets dévastateurs sur ces deux pays. En revanche, Nasser sortit renforcé politiquement.
L’invasion israélienne du Liban en 1982
En juin 1982, Israël envahit le Liban. Le ministre de la Défense Ariel Sharon, moteur de l’opération, poursuivait trois objectifs : expulser l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) du Sud-Liban, évincer les forces syriennes, et installer Bashir Gemayel, chef des chrétiens maronites, à la présidence. Sharon espérait que cela aboutirait à un traité de paix avec le Liban et à un déplacement des Palestiniens vers la Jordanie, où ils renverseraient la monarchie hashemite et créeraient un État palestinien, facilitant ainsi l’annexion par Israël de la Cisjordanie et de Gaza.
Malgré des avancées militaires, la guerre échoua à ses objectifs. L’OLP fut expulsée à Tunis, mais le nationalisme palestinien ne s’éteignit pas, culminant cinq ans plus tard avec l’intifada et l’émergence du Hamas. La Syrie ne quitta le Liban qu’en 2005. Gemayel fut assassiné en 1982 avant de prendre pleinement le pouvoir. Le traité de paix signé fut rapidement sans effet, faute de crédibilité, compte tenu des divisions internes libanaises.
La guerre eut aussi des conséquences stratégiques négatives : elle ternit l’image d’Israël, notamment après la révélation de la complicité au massacre de Sabra et Shatila, et favorisa la montée de Hizballah, groupe chiite militant soutenu par l’Iran et considéré terroriste par Washington. Israël ne quitta le Liban qu’en 2000, une issue saluée comme une victoire par Hizballah. En 2026, les forces israéliennes mènent à nouveau des opérations majeures au Liban pour affaiblir cet acteur, sans que leur éradication soit assurée, d’autant que l’Iran renforce son soutien.
Les États-Unis et l’Irak de Saddam Hussein
Après l’invasion du Koweït par Saddam Hussein en août 1990, le changement de régime devint une priorité pour Washington. Pourtant, George H.W. Bush ne poursuivit pas les troupes irakiennes jusqu’à Bagdad ni ne soutint les révoltes intérieures en 1991, bien qu’il encouragât les Irakiens à se débarrasser de Saddam. Cette prudence visait à protéger les intérêts américains. Toutefois, l’objectif de faire partir Saddam restait clair.
Clinton poursuivit la même ligne, avec la loi de 1998 sur la Libération de l’Irak, confirmant son soutien au renversement de Saddam. Madeleine Albright déclara qu’un changement de gouvernement ouvrirait la voie à une politique américaine différente envers Bagdad. Cette position dissuada Saddam de coopérer avec les inspections, préférant les sanctions sans contrôleurs. Selon l’analyste F. Gregory Gause III, les États-Unis s’étaient enfermés dans une hypocrisie transparente autour de la politique de changement de régime.
Cette stratégie limita les options américaines. Certains responsables irakiens virent néanmoins une opportunité d’apaisement avec l’arrivée de Clinton. La politique échoua finalement, perdant le soutien international, et le régime de confinement s’effondra peu à peu, ouvrant la porte à l’invasion décidée par George W. Bush en 2003.
Cette guerre est unanimement reconnue comme une erreur stratégique majeure. Outre l’absence d’armes de destruction massive et la mauvaise gestion du conflit, elle coûta cher en vies et en ressources, mit fin à l’« instant unipolaire » américain et créa les conditions de la montée de Daech. Elle renforça également la position stratégique de l’Iran, qui a bénéficié de la montée en puissance de ses alliés en Irak.
Opération Aube de l’Odyssée
En mars 2011, Mouammar Kadhafi menaça les habitants de Benghazi, épicentre de la rébellion en Libye, d’une répression sanglante « maison par maison, rue par rue ». Barack Obama décida alors une intervention militaire pour éviter un désastre humanitaire, affirmant une responsabilité d’agir.
Rapidement, il apparut que Washington visait aussi le renversement de Kadhafi. Obama réclama son départ dès février, confirmant un mois plus tard que l’éviction du dictateur était un objectif officiel, malgré la résolution de l’ONU. Comme le résuma le journaliste David Sanger, « peu importe la résolution, la mission visait clairement le changement de régime ». Hillary Clinton déclara avec satisfaction la mort de Kadhafi.
Les résultats furent désastreux : la Libye devint un État défaillant, un refuge pour les terroristes, alors que Kadhafi coopérait auparavant avec les États-Unis sur la lutte antiterroriste. Le secrétaire à la Défense Robert Gates, opposé à l’intervention, souligna que Kadhafi ne représentait pas de menace directe pour les États-Unis.
Le risque de chaos était évident : Clinton reconnaissait la difficulté d’une transition politique dans un pays où les institutions avaient été détruites par 42 ans de dictature. La Libye sombra dans une guerre civile prolongée, impliquant plusieurs puissances étrangères dans un conflit par procuration à multiples facettes. Le pays reste aujourd’hui divisé entre deux gouvernements rivaux.
Le coup d’État américain en Iran
L’opération américano-israélienne de 2026 n’est pas la première tentative des États-Unis de renverser un pouvoir iranien. En 1953, l’opération TPAJAX, soutenue par la CIA, renversa le Premier ministre élu Mohammad Mossadegh et rétablit le Shah Mohammad Reza Pahlavi. L’administration Eisenhower craignait un effondrement économique iranien ouvrant la voie à l’influence communiste et soviétique.
Si les récits révisionnistes s’opposent à cette interprétation, le coup d’État jette une longue ombre sur les relations américano-iraniennes. Le règne du Shah prit fin avec la révolution de 1979, remplacé par la République islamique anti-américaine d’Ayatollah Khomeini.
Conclusion
Le fait que la campagne militaire américano-israélienne ait échoué à ses objectifs majeurs n’est guère surprenant. Au contraire, ce conflit a renforcé les factions les plus dures en Iran, notamment les dirigeants conservateurs des Gardiens de la révolution. Le fils de Khamenei a été désigné pour lui succéder, résolvant le problème de succession, ce qui représente un revers pour ceux qui croyaient à la vulnérabilité du régime. Par ailleurs, Téhéran a gagné en influence en montrant sa capacité à fermer le détroit d’Hormuz.
Même si le cessez-le-feu de juin est toujours en vigueur — bien que son avenir soit incertain — l’Iran peut menacer de le fermer à nouveau, renforçant ainsi son poids régional. Stratégiquement, la Russie et la Chine pourraient profiter de la poursuite du conflit, d’autant que les stocks d’armes américains dans la région indopacifique, cruciales pour la défense de Taïwan, ont été épuisés.
Quelle voie adopter pour Washington ? L’espoir d’une capitulation iranienne est mince. Reprendre les opérations militaires, comme Trump l’a menacé, serait une erreur. Pour limiter les dégâts, il est préférable de stabiliser le cessez-le-feu et d’atteindre les objectifs clés par la négociation, notamment en abandonnant officiellement le changement de régime et en renouant un accord nucléaire renforcé, similaire voire plus favorable que l’accord de 2015.
Ce choix permettrait de poursuivre le but principal : empêcher l’Iran de développer l’arme nucléaire. Si Téhéran se sent renforcé par les résultats actuels du conflit, la détérioration de l’économie iranienne, déjà fragile avant la guerre, et les pertes estimées à 270 milliards de dollars pourraient inciter ses nouveaux dirigeants à négocier.
Sur le long terme, le défi que l’Iran pose à Washington et Jérusalem, au-delà de la question nucléaire, est complexe. Avant la guerre, le régime était impopulaire, offrant une chance qu’un groupe plus modéré puisse émerger, comme cela s’est produit en Égypte. La menace posée par Nasser aux intérêts occidentaux et israéliens s’est dissipée à sa mort en 1970, remplacé par Sadate, qui initia un processus de paix avec Israël en 1979. Ce scénario semble désormais hors de portée en Iran. En négligeant les leçons des échecs passés en matière de changement de régime au Moyen-Orient, les décideurs américains et israéliens ont probablement scellé le sort d’un adversaire durable : la République islamique.