En 2024, Emilian Kavalski et Claris Diaz mettaient en garde contre un débat américain trop centré sur les réseaux sociaux étrangers, au risque de négliger d’autres technologies étrangères intégrées dans des systèmes critiques. Deux ans plus tard, ils reviennent sur leurs analyses concernant notamment les drones agricoles chinois, une menace stratégique souvent sous-estimée par Washington.
En 2024, vous souteniez que les risques liés à la collecte de données de TikTok étaient exagérés et que cette fixation détournait l’attention des autorités américaines de menaces technologiques plus importantes, telles que les drones agricoles. Après plusieurs cycles de bannissement de TikTok, cette analyse tient-elle toujours ? Les professionnels de la sécurité ont-ils élargi leur champ d’attention, ou les médias dominent-ils encore le débat ?
Les spécialistes de la sécurité se montrent effectivement plus vigilants face aux chaînes d’approvisionnement, aux infrastructures de données, aux systèmes sans pilote et aux technologies à double usage depuis notre premier article. Toutefois, le grand public continue généralement de se concentrer sur les réseaux sociaux, car ils sont familiers, suscitent des émotions fortes et se conçoivent facilement comme un enjeu de vie privée. En comparaison, les drones agricoles sont beaucoup plus discrets. Ils opèrent loin de Washington et de la Silicon Valley, tout en collectant des informations sensibles sur l’usage des terres, la santé des cultures, les intrants chimiques, les rendements et les faiblesses de production.
L’objectif initial n’était pas de nier les enjeux liés à TikTok, mais de souligner le risque d’une concentration excessive sur une seule plateforme et un type de données spécifique. TikTok est devenu un symbole politique alors que d’autres technologies moins visibles, mais intégrées dans des secteurs critiques, ont reçu bien moins d’attention publique.
La question majeure n’est donc pas de savoir si une application est dangereuse, mais si les États-Unis disposent d’une méthode cohérente pour évaluer les technologies étrangères intégrées à leurs systèmes critiques. Sur ce plan, le débat autour de TikTok a été utile, mais partiel. Il a révélé le problème de la dépendance aux données sans traiter pleinement l’enjeu de fond : la dépendance stratégique aux technologies qui régulent les secteurs critiques. La résolution de cette affaire illustre ce point ; elle s’est conclue début 2026 par un changement de propriété et la création d’une coentreprise américaine conforme à la loi sur le désinvestissement, mais sans mise en place d’un cadre d’évaluation élargi des technologies étrangères embarquées.
Vous aviez identifié les drones agricoles comme un élément clé de la stratégie chinoise d’intégration militaire-civile. Comment cette technologie a-t-elle évolué en deux ans ? Quels autres secteurs civils connaissent des innovations duales impactant directement les capacités militaires ?
Les drones agricoles sont devenus plus performants, autonomes et intégrés aux systèmes numériques agricoles. Ils ne se limitent plus à des fonctions de simple caméra volante ou d’épandage ; ils combinent désormais imagerie, cartographie, analyses basées sur l’intelligence artificielle, pulvérisation de précision, planification de trajectoire et gestion connectée via le cloud. Ces améliorations apportent une grande valeur ajoutée aux agriculteurs, mais elles revêtent aussi un intérêt stratégique. Les mêmes capacités qui améliorent l’efficacité agricole peuvent être exploitées pour la surveillance, la logistique, la cartographie, le ciblage et les opérations autonomes.
C’est pourquoi les drones agricoles s’inscrivent dans la logique de la fusion militaire-civile. Le problème n’est pas que chaque drone agricole soit un système militaire, mais que l’innovation civile puisse engendrer des composants, des flux de données, des capacités de fabrication et une expertise opérationnelle utiles à la modernisation militaire.
D’autres secteurs manifestent des dynamiques similaires : la robotique commerciale, les véhicules électriques, les batteries, la biotechnologie, les services satellitaires, l’intelligence artificielle, les plateformes logistiques et les capteurs avancés. Tous ont des marchés civils, mais présentent une pertinence militaire évidente. La frontière entre innovation civile et militaire s’estompe peu à peu. Cela ne signifie pas que toutes les entreprises chinoises soient à considérer comme une menace, mais illustre la nécessité pour les décideurs d’adopter des outils d’évaluation adaptés aux écosystèmes à double usage, plutôt que d’analyser chaque technologie indépendamment. Le biomanufacturing est un exemple récent marquant : la Chine le présente comme une technologie stratégique et une industrie d’avenir, en insistant sur la nécessité de développer des capacités de bioréacteurs et de conception biologique pilotée par IA. Ce secteur pourrait transformer les matières premières alimentaires et industrielles en une infrastructure concurrentielle et contestée.
En matière de sécurité alimentaire, la menace est-elle davantage liée au déplacement de l’influence agricole américaine par la Chine à l’international ou à des risques plus directs comme des perturbations de la production agricole, des chaînes d’approvisionnement, voire des attaques biologiques ?
La menace majeure relève davantage d’un levier stratégique que d’un scénario spectaculaire. Le fait que la Chine supprime la prééminence américaine dans l’agriculture mondiale est important, car la sécurité alimentaire est aussi une question de puissance géopolitique. Les entreprises chinoises qui s’imposent comme fournisseurs dominants de drones agricoles, de plateformes agricoles numériques, de semences, d’intrants, de logistique ou de systèmes de données sur les récoltes peuvent influer sur la manière dont les pays organisent leur production alimentaire et vers qui ils se tournent en cas de crise.
Les perturbations directes constituent aussi un risque, mais elles méritent un traitement nuancé. La production agricole et les chaînes d’approvisionnement sont vulnérables aux cyberattaques, restrictions à l’exportation, défaillances d’équipements, manipulations de données ou comportements de marché coercitifs. Les attaques biologiques restent théoriquement graves mais nécessitent un niveau de preuve élevé et ne doivent pas être envisagées comme le scénario le plus probable sans éléments concrets.
Le risque le plus vraisemblable est une dépendance cumulative. Un pays ne perçoit pas toujours sa vulnérabilité lorsqu’une technologie est bon marché, efficace et largement utilisée. Le danger se révèle plus tard, quand agriculteurs, gouvernements et systèmes alimentaires ne peuvent plus remplacer aisément les outils devenus indispensables. Cela crée une forme de verrouillage technologique : des coûts élevés pour changer de solution, la nécessité de former à nouveau le personnel et de migrer des années de données, entraînant une dépendance prolongée bien au-delà du choix initial. Ainsi, la sécurité alimentaire ne concerne pas que les récoltes, mais aussi le contrôle des technologies, des données, des infrastructures et des chaînes d’approvisionnement qui sous-tendent l’agriculture moderne.
Avec le recul, que modifieriez-vous dans votre argumentaire initial ?
Nous élargirions et préciserions notre position. Notre article s’est concentré sur les drones agricoles en tant qu’exemple méconnu des vulnérabilités stratégiques générées par la technologie civile chinoise. Ce choix reste pertinent, mais nous situerions désormais ces drones plus clairement dans une dynamique plus vaste, caractérisée par la convergence croissante entre données, autonomie, infrastructures critiques et compétition géopolitique. Nous avons depuis développé ces notions à travers le prisme de la géopolitique des infrastructures, où la souveraineté est conditionnée par le contrôle des données, des normes et des plateformes, souvent détenus à l’extérieur d’un État.
Nous différencierions aussi mieux les notions de risque et d’intention. Il est essentiel de ne pas laisser entendre que chaque drone agricole chinois est exploité à des fins hostiles. L’argument principal est que la dépendance ouvre des possibilités. Si un fournisseur étranger domine des technologies clés en agriculture, il peut acquérir un accès, un savoir ou un levier susceptible d’intervenir en période de conflits politiques ou économiques.
Enfin, nous insisterions davantage sur la résilience plutôt que sur la restriction. Les États-Unis ne doivent pas se contenter d’interdire des technologies quand elles deviennent controversées. Il faut investir en amont dans des alternatives fiables, des normes, des audits, une gouvernance des données et des chaînes d’approvisionnement alliées. La leçon dépasse la simple injonction « surveillez les drones chinois » : les secteurs critiques peuvent devenir vulnérables bien avant que leur enjeu de sécurité nationale soit reconnu.