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La guerre contre l’Iran a révélé de nombreuses erreurs stratégiques dans la conduite de la diplomatie étatique. Face à un échec stratégique majeur, l’art de la diplomatie doit être repensé pour mieux intégrer les outils de puissance d’un État et adapter les méthodes à un contexte international fragmenté.

Le conflit contre la République islamique d’Iran met en lumière de nombreuses failles dans la manière dont les États-Unis exercent leur diplomatie et leur stratégie. Or, il est peu probable que l’actuelle administration américaine procède à une évaluation honnête de ses erreurs. Reconnaître l’échec dans l’atteinte des objectifs affichés, les coûts élevés engendrés et les bénéfices limités serait un affront pour les responsables politiques. Une telle remise en question pourrait potentiellement mener à une reddition de comptes, un exercice rare dans les fiascos de la politique étrangère américaine. Ainsi, la bureaucratie américaine risque davantage de « subir » cette expérience plutôt que d’en tirer des leçons correctives, à l’image des errements observés en Afghanistan et en Irak.

Les enseignements possibles portent notamment sur la formulation de stratégie, l’élaboration d’une théorie logique du succès, la reconnaissance que les adversaires disposent de diverses options, l’analyse de futurs alternatifs issus de l’action adverse, ainsi que l’évaluation rigoureuse des risques. Ces éléments apparaissent essentiels pour maximiser les chances de succès lors de futures crises.

Une stratégie solide constitue le cœur d’un exercice diplomatique efficace. Tout État se doit d’intégrer et d’orchestrer l’application de sa puissance au travers d’une pensée stratégique, qui doit devenir intrinsèque au processus élaboration stratégique. Cette approche doit établir un lien clair et cohérent entre objectifs, moyens et méthodes, adoptant une vision holistique tenant compte des multiples dimensions du contexte international et de leur interdépendance. Les stratèges doivent pratiquer une veille constante des évolutions et anticiper les combinaisons possibles. Un cadre stratégique solide repose également sur des boucles de rétroaction et des réévaluations fréquentes des hypothèses de travail.

Cette mentalité stratégique valorise la confrontation d’idées, favorisant des perspectives diverses et des cadres mentaux originaux pour analyser les problèmes et encourager des solutions créatives. Elle implique que les stratèges adoptent une tolérance à l’ambiguïté et à l’incertitude, tout en cultivant une curiosité obstinée pour l’inconnu. L’humilité et la capacité d’introspection sont essentielles, ainsi que la conscience de ses propres biais. Pour appréhender correctement un rival, la sympathie stratégique — comprendre la manière de penser et d’agir de l’autre — est un atout précieux.

La connaissance historique est aussi un fondement indispensable : elle permet de distinguer les continuités des ruptures entre passé et présent. Les ressources étant toujours limitées, le stratège doit procéder à un arbitrage rigoureux en fonction des priorités. Toute stratégie doit intégrer une logique stratégique viable, fondée sur une hypothèse expliquant comment et pourquoi le défi posé sera surmonté.

Après plusieurs décennies de pratique et d’enseignement de la stratégie à Washington, trois axes majeurs reviennent souvent en filigrane face aux faiblesses de la diplomatie américaine : la théorie du succès, la pluralité des futurs, et la gestion du risque stratégique.

Théorie du succès

Une stratégie pertinente exige une logique interne qui relie clairement les politiques aux moyens afin de créer les effets stratégiques désirés. La compétence primordiale d’un stratège consiste à formuler cette logique, définie comme « théorie du succès ». Cette notion a été mise en avant par de nombreux spécialistes, dont Jeff Meiser, ancien collègue de l’Université nationale de défense.

« Définir la stratégie comme une théorie du succès encourage la créativité tout en ancrant le stratège dans une analyse causale précise ; cela fait émerger les hypothèses et oblige à expliciter comment le résultat souhaité doit survenir. »

Au cœur de toute prise de décision stratégique résident ainsi les relations de cause à effet. Cette logique constitue le fil conducteur du processus diplomatique et stratégique.

Certains auteurs préfèrent parler de « théorie de la victoire », un terme qui met l’accent sur la nécessité de vaincre l’adversaire et tend à privilégier l’instrument militaire. L’expérience récente en Iran révèle les limites de cette conception. Une théorie de la victoire peut conduire à une focalisation exclusive sur le volet militaire, écartant des solutions plus intégrées et politiques. L’opération Epic Fury, avec ses frappes aériennes et ses objectifs de neutralisation des dirigeants, illustre cette approche erronée : les autorités américaines s’étonnent encore que 13 000 missions aériennes n’aient pas abouti à la reddition inconditionnelle de Téhéran. Malgré des proclamations présidentielles de « victoire militaire » et des militaires annonçant une « défaite générationnelle » infligée à l’ennemi, aucune évaluation rigoureuse des résultats politiques obtenus n’a jamais été produite. L’amiral Brad Cooper a ainsi affirmé que tous les objectifs militaires avaient été atteints, un énoncé révélateur du fossé entre stratégie militaire et objectifs politiques. Les historiens rappellent que les échecs stratégiques reflètent souvent une mauvaise compréhension des théories de succès. En l’occurrence, la méthode « choc et effroi » s’est avérée une hypothèse causale erronée.

Pluralité des futurs

Étant donné l’imprévisibilité inhérente à l’avenir, les stratèges doivent accepter sa nature plurielle. La planification par scénarios est un outil clé pour dépasser les cadres mentaux figés et ouvrir le débat au sommet autour des tendances, hypothèses et chocs potentiels. Ces scénarios permettent d’anticiper des points d’inflexion et d’intégrer l’incertitude dans la réflexion stratégique. En identifiant les tendances majeures et les facteurs-clés susceptibles d’évoluer selon plusieurs trajectoires plausibles, ils aident à éviter l’illusion d’un futur linéaire ressemblant au présent.

Cette approche dévoile par ailleurs des « surprises inévitables » que les institutions peinent à gérer lorsqu’elles ne prennent en compte que ce qui est familier. Employée aux phases de diagnostic et de formulation, la planification par scénarios affine l’analyse et oriente les compromis stratégiques à opérer.

Débattre au sein des équipes dirigeantes sur ces futurs multiples améliore la qualité des décisions, éclaire les options de politique telles que les investissements ou mesures d’atténuation, et prépare la capacité d’adaptation. Cette méthode augmente aussi les chances de poser un jugement éclairé et robuste, tout en testant la résilience et la flexibilité d’une stratégie.

Gestion du risque stratégique

Le fiasco américain en Iran a largement résulté d’une sous-estimation de la gestion du risque. Toute stratégie engendre des risques internes à mitiger et des risques externes pouvant menacer sa réussite. La doctrine interarmées américaine envisage deux types de risques : ceux portant sur la mission et ceux affectant la force conjuguée, une approche centrée sur l’interne.

À l’École de guerre américaine, on recommande d’élargir cette perspective pour considérer aussi les risques « issus de la stratégie et à la stratégie ». Concernant l’Iran, les risques de la stratégie incluaient des attaques de missiles sur des alliés, le minage du détroit d’Hormuz, et des conséquences économiques. Les risques pour la stratégie — autrement dit des actions susceptibles d’entraver son succès — pouvaient venir d’une intervention navale chinoise dans le Golfe ou d’une opportunité russe dans les pays baltes ou ailleurs.

Cette évaluation « Depuis/Vers la stratégie » est essentielle pour une stratégie robuste et aurait pu alerter sur la nécessité d’alliés solides, d’une posture adaptée de déminage, ou sur le déficit de capacités de dissuasion lié à l’épuisement des munitions de précision. Une analyse approfondie des risques demeure un outil précieux pour questionner les hypothèses et éprouver la logique stratégique.

Une vision renouvelée de la diplomatie d’État

Comment les États peuvent-ils mieux exercer leur influence et leurs leviers afin de protéger leurs intérêts et assurer leur prospérité dans un environnement international intense et compétitif ? Face à un contexte stratégique mouvant et incertain, comment tirer parti des instruments de la diplomatie d’État pour obtenir des résultats plus satisfaisants ? Ces questions sont au cœur de l’ouvrage Statecraft: The New Rules of Power in a Divided World (Macmillan, 2026) de Jack Watling, qui souligne que « le besoin de diplomatie n’a jamais été aussi grand » dans la conjoncture actuelle de sécurité dégradée.

Watling est chercheur principal au Royal United Services Institute de Londres et s’est forgé une réputation solide grâce à ses analyses précises des champs de bataille ukrainiens. Il a mis en lumière l’évolution spectaculaire des combats par l’introduction massive des drones, la synthèse du renseignement et la guerre électronique. Son expertise est précieuse pour les gouvernements occidentaux qui tirent des enseignements majeurs du conflit ukrainien, souvent plus long et complexe que la Première Guerre mondiale.

Tandis que ses travaux récents se concentraient sur les niveaux tactique et opérationnel, Statecraft propose un regard plus large, analysant quinze ans de recherches à travers le monde, avec des chapitres sur la Syrie, le Haut-Karabakh ou Taïwan. La force du livre réside dans ses analyses de crises passées et contemporaines, montrant comment des mécanismes décisionnels étatiques plus agiles auraient pu produire de meilleurs résultats. Watling excelle notamment dans le traitement de la veille stratégique, l’analyse des tendances et la prise en compte de futurs multiples, même s’il n’aborde pas explicitement la question du risque.

L’approche de Watling rappelle celle de Robert Kaplan dans The Coming Anarchy, en se concentrant moins sur la culture locale que sur l’application et parfois la mauvaise application des pratiques stratégiques. Il s’inscrit dans la continuité d’auteurs tels qu’Arne Westad ou Brendan Simms, qui alertent sur la naïveté occidentale face au risque de confrontation entre grandes puissances. Bien que la compétition entre grandes puissances soit reconnue, l’accent est mis sur la préservation de l’ordre international dans un monde de plus en plus instable.

Si le sous-titre suggère une « nouvelle règle » dans un monde désordonné, Watling propose plutôt un ensemble de principes rationnels pour améliorer la formulation et la mise en œuvre des stratégies, notamment la reconnaissance que l’avenir n’est pas linéaire mais pluriel, soumis à des points de décision cruciaux.

Watling identifie que les processus décisionnels occidentaux sont souvent trop centralisés, réactifs et focalisés sur les crises. La prospective par analyse des tendances, bien que reconnue utile, n’est pas exploitée suffisamment tôt.

« Le sujet passe soudainement en haut des priorités et mobilise toutes les ressources gouvernementales aux dépens du reste, alors qu’il est généralement trop tard pour faire plus que limiter les dégâts, au prix fort. »

Cette réalité est familière à quiconque a travaillé dans les hautes sphères gouvernementales américaines où l’actualité façonne trop souvent les décisions.

Les principes défendus par Watling — discipline stratégique, analyses des tendances, décentralisation et collaboration entre concurrents — sont à la fois détaillés et applicables. Statecraft constitue un prisme pertinent pour étudier des crises passées et actuelles. Son style vivant évite la lourdeur académique, sans notes ni bibliographie, mais offre un cadre intellectuel riche et un modèle puissant d’art stratégique fondé sur la pensée critique et la créativité dans un monde fragmenté.

Watling plaide pour une plus grande autonomie des responsables stratégiques, épaulés par des équipes spécialisées, afin de concevoir et piloter des campagnes cohérentes. Il critique la production de documents stratégiques creux, dépourvus de cohérence logique ou de détails pratiques, et leur dénaturation systématique lors de leur mise en œuvre au sein des administrations. Il préconise la création de groupes interinstitutionnels permanents chargés de concevoir, présenter et conduire des campagnes avec continuité.

Cette approche avait été soutenue par Robert Gates, ancien secrétaire américain à la Défense, pour réduire les conflits de compétences au Pentagone, avec quelques succès. Dans son ouvrage A Passion for Leadership, Gates insistait sur la nécessité de briser les silos et d’intégrer différentes formes de savoir pour réussir. Le véritable enjeu réside dans la conception, le recrutement et l’habilitation de ces groupes de travail, ainsi que dans leur dotation en autorité, responsabilités et ressources adaptées.

Watling esquisse ainsi une méthode prometteuse pour accroître l’efficacité stratégique dans des missions inter-agences décentralisées. L’expérience de Gates, qui s’est attaché à « démolir le béton » bureaucratique, devrait être expérimentée pour insuffler un renouveau de la réflexion stratégique à Washington, améliorant à la fois la planification et l’adaptation continue. Une analyse rigoureuse des échecs au Golfe, intégrant ces idées, serait précieuse. Comme l’a rappelé Sir Lawrence Freedman, « la stratégie est une activité », pas seulement un processus ou un document. Elle exige une mise en œuvre active, faisant de la diplomatie d’État un art appliqué nécessitant créativité et esprit critique.

Frank Hoffman, Ph.D., est un ancien cadre supérieur du Pentagone, chercheur en défense et officier retraité du Corps des Marines. Il est éditeur contributeur et auteur du prochain ouvrage Mars Unbound : Military Effectiveness, 1870-1914 and Today (Georgetown University Press).