Depuis des décennies, l’Armée américaine recherche un véritable char léger ou canon automoteur capable d’être parachuté derrière les lignes ennemies aux côtés des troupes aéroportées. Pourtant, les programmes consacrés à cette catégorie de véhicules s’accumulent dans le cimetière militaire, comme en témoigne l’annulation en 2023 du M10 Booker, un char léger jamais entré en service. Avant lui, d’autres modèles tels que le M56 Scorpion ou le M50 Ontos avaient également échoué. Le dernier char léger à avoir réellement répondu aux attentes de l’Armée demeure le M551 Sheridan, bien que ses performances aient été mitigées.
Conçu à la fin des années 1950, le successeur du M56 Scorpion, introduit en 1953, devait répondre à un cahier des charges ambitieux. L’Armée cherchait un char capable d’être largué par parachute, amphibie, pesant moins de 17 tonnes, mais suffisamment puissant et protégé pour affronter les chars soviétiques T-62. Ce compromis entre légèreté, mobilité et puissance de feu s’est avéré complexe à tenir.
Le châssis du Sheridan fut réalisé en alliage d’aluminium 7039, un matériau léger utilisé également sur le blindé M113, les premiers véhicules blindés légers (LAV) ou certains MRAP modernes. Toutefois, ces derniers ne sont pas conçus pour engager directement des chars adverses. Pour compenser son blindage relativement léger, le M551 fut armé d’un imposant canon lance-missiles M-81 de 152 mm capable de tirer le missile guidé MGM-151 Shillelagh. Ce canon, pesant 490 kg, était nettement plus léger que le canon de 105 mm M68 des chars Patton qui affichait un poids de 1 270 kg.
Mis en service en 1967, le M551 fut spécialement destiné aux combats dans la jungle vietnamienne, où les Patton M48 et M60 étaient moins adaptés. Malgré cela, son déploiement effectif au Vietnam ne commença qu’en 1969, en raison d’une pénurie de munitions de 152 mm.
Le général Creighton Abrams, commandant influent de l’Armée à cette époque, affecta les Sheridans au 3e Escadron du 4e Régiment de Cavalerie et au 1er Escadron du 11e Régiment Blindé de Cavalerie pour des engagements sur le terrain.
Le char se heurta rapidement à plusieurs critiques : son blindage fin le rendait vulnérable aux mines et aux tirs de mitrailleuses lourdes, provoquant souvent des incendies à bord. Les équipages, pour survivre, avaient recours à des protections improvisées comme des sacs de sable, des rondins de bois ou des plaques d’acier additionnelles.
Pour autant, le canon de 152 mm représentait l’atout majeur du Sheridan. Grâce à son faible poids, le char pouvait s’approcher rapidement des positions défensives, ce qui en milieu jungle permettait de neutraliser efficacement les fortifications et bunkers.

Un M551 Sheridan en action au Vietnam en 1969. Photo Armée américaine.
Les Sheridans restèrent engagés au Vietnam jusqu’au retrait des dernières unités de combat en 1973, laissant un héritage controversé. Si le char ne brillait dans aucune catégorie, il n’avait cependant pas été spécialement conçu pour ce conflit.
L’après-Vietnam et la guerre froide prolongèrent la carrière du Sheridan, malgré ses limites face aux chars soviétiques. Son projectile manquait de vélocité pour être efficace à moyenne et longue portée. Son tir risquait d’endommager les systèmes électroniques du missile Shillelagh, et son cadence de tir limitée à environ deux coups par minute contrastait avec les 17 coups de minute du M48 Patton. Le recul important soulevait l’avant du char à chaque tir.
Malgré ces faiblesses, le Sheridan resta en service faute de remplaçant. Son heure de gloire survint en 1989 lors de l’Opération Just Cause au Panama, où il réalisa le premier et unique saut de combat d’un char léger, en accompagnant le 3e Bataillon du 73e Régiment Blindé. Malgré quelques difficultés lors du largage, une fois au sol son canon démontra toute son efficacité en détruisant fortifications et barrages. La simple présence du char eut un fort impact psychologique sur les forces panaméennes.
Le M551 se distinguait par sa légèreté, sa vitesse élevée atteignant 69 km/h, et son impressionnante puissance de feu, offrant une mobilité précieuse pour appuyer l’infanterie au cours de l’invasion du pays d’Amérique centrale.
Durant la guerre du Golfe en 1991, bien que déployé, le Sheridan fut principalement utilisé pour des missions de reconnaissance et de sécurité. Par la suite, quelques exemplaires furent affectés au National Training Center de Fort Irwin, en Californie, où ils servaient de forces d’opposition déguisées en chars soviétiques pour entraîner les nouvelles générations de tankistes.

Un M551 Sheridan préparé avant un exercice lors de l’Opération Tempête du Désert. Photo Armée américaine.
Finalement, le char fut retiré du service en 1997. Considéré souvent comme un véhicule imparfait, le Sheridan reste cependant un rare succès dans la catégorie des chars légers et canons automoteurs tactiques. Toutes les tentatives visant à le remplacer, y compris le système blindé de canon M8 ou le M10 Booker annulé récemment, ont échoué.
Le M551 Sheridan témoigne ainsi des défis techniques et stratégiques liés à la conception d’un char léger capable d’allier mobilité aérienne, protection et puissance de feu suffisante. Malgré ses défauts, il a servi avec constance dans trois conflits majeurs, démontrant une polyvalence difficile à surpasser.