Comment les dirigeants peuvent-ils s’y prendre face à une organisation transnationale qui est à la fois une milice, un parti politique, un réseau de services sociaux et une opération de contrebande, tout en résistant aux dialogues multiples et survivant à des attaques répétées ?
Il est essentiel que les responsables américains, libanais et internationaux prennent en compte la nature hybride et transnationale du Hezbollah ainsi que les défis particuliers qu’elle génère. Faute de quoi, ils ne réussiront pas à résoudre le dilemme que pose cette organisation, au risque de produire des accords inefficaces, de nouvelles guerres et des occasions perdues au Levant.
Après des décennies, des représentants libanais et israéliens se sont rencontrés ouvertement pour négocier sur les volets sécuritaires et politiques, tout en prolongeant plusieurs trêves. En juin 2026, ils ont adhéré à un cadre trilatéral parrainé par les États-Unis, destiné à « garantir la souveraineté et la sécurité des deux pays », tout en maintenant un cessez-le-feu conditionnel exigeant une « cessation complète » des hostilités entre Israël et le Hezbollah. Pourtant, les dirigeants du Hezbollah ont rejeté ce cadre, le cessez-le-feu ainsi que les négociations associées. En parallèle, le Premier ministre israélien a à plusieurs reprises compromis ces accords par des déclarations publiques et des politiques concrètes sur le terrain. Les forces israéliennes et le Hezbollah ont continué de s’affronter, malgré un accord entre les États-Unis et l’Iran et les engagements de Beyrouth à poursuivre les négociations à Washington.
Dans le cadre des conflits élargis depuis le 7 octobre 2023, Israël et le Hezbollah se sont affrontés à plusieurs reprises. Si le Hezbollah a lancé des campagnes de solidarité pour soutenir Hamas (en 2023) et le régime iranien (en 2026), l’armée israélienne a tué des combattants et détruit une grande partie de l’arsenal et des infrastructures de l’organisation.
Cependant, malgré les promesses israéliennes de « victoire totale », les dirigeants israéliens n’ont ni éradiqué ni désarmé le Hezbollah. Malgré les coups subis sur le champ de bataille, l’organisation s’est réorganisée et réarmée. Elle a même réengagé les forces israéliennes en employant de nouvelles tactiques et technologies, causant la mort d’officiers clés.
D’autres stratégies régionales ou locales visant à désarmer et neutraliser le Hezbollah se sont également révélées inefficaces. En 2024, des dirigeants américains ont facilité un cessez-le-feu auquel les responsables libanais ont adhéré, incluant notamment le désarmement de tous les groupes armés au Liban et le retour des forces officielles comme seules entités en armes dans la zone frontalière avec Israël. Toutefois, tandis que les dirigeants libanais progressaient lentement, leurs partenaires internationaux retardaient l’aide, reportaient des conférences et refusaient d’étendre les initiatives destinées à renforcer l’armée libanaise.
D’un autre côté, les dirigeants américains et internationaux ont parfois agi comme s’il suffisait d’affaiblir ou d’éliminer le régime iranien pour provoquer la chute ou la perte de vocation du Hezbollah. Pourtant, au cours de la guerre en cours entre les États-Unis, Israël et l’Iran, le Hezbollah a relancé ses opérations militaires, accru ses activités au sein de la diaspora et réaffirmé l’idée de résistance auprès de ses partisans.
Ni les solutions locales, ni les campagnes régionales, prises isolément, n’ont donc pu réduire significativement l’influence du Hezbollah, qui soulève des problématiques intégrées et multidimensionnelles. En conséquence, il est crucial que les dirigeants libanais et leurs partenaires adoptent des réponses elles aussi intégrées, en reconstruisant les institutions étatiques et en affermissant la souveraineté du Liban tout en limitant les filières financières, militaires et autres de l’organisation dans la région.
Une organisation hybride et transnationale
Le Hezbollah est depuis longtemps une organisation hybride et transnationale. Elle efface les distinctions entre entités étrangères et domestiques, entre branches politique, militaire et sociale, ainsi qu’entre structures décisionnelles iraniennes, libanaises et globales, unités de combat et autres activités. En opérant en tant que parti politique au Liban, le Hezbollah n’a jamais été un simple parti libanais. Proxie du régime iranien, il ne se limite jamais non plus à une milice étrangère sur ses terrains d’opération. Sa souplesse et son adaptabilité s’expliquent par sa présence simultanée sur l’ensemble de ces plans et dans ces domaines.
De ce fait, le Hezbollah ne disparaîtra ni ne s’affaiblira en raison d’un changement externe, tel un coup de force contre le régime iranien, ni par le seul effet de campagnes internes comme des campagnes isolées de désarmement au Liban. L’organisation résistera aux initiatives régionales lancées sans coopération avec les dirigeants libanais et rejettera les politiques internes adoptées sans conditions régionales nécessaires.
Les limites des initiatives locales
Malgré leurs difficultés, les nouveaux dirigeants libanais ont accompli certains progrès depuis leur entrée en fonction en janvier 2025. Ils ont constitué un cabinet plus cohérent, que le Hezbollah n’a pas réussi à paralyser ni à renverser. Ils ont adopté une déclaration de politique gouvernementale réaffirmant la primauté de l’État et supprimant le statut légal du Hezbollah comme résistance reconnue au même titre que les forces de sécurité officielles.
Les forces militaires et policières ont été redéployées dans tout le Liban pour la première fois depuis cinquante ans, et un processus de désarmement du Hezbollah, considéré comme le « Parti de Dieu », a même débuté. Bien que cette tâche ait été confiée à des forces armées libanaises déjà très sollicitées, des officiers ont entamé la procédure en août 2025, affirmant avoir pris le contrôle opérationnel au sud du Liban dès janvier 2026, avec des phases de désarmement ultérieures prévues.
Dans le même temps, les dirigeants libanais ont souffert d’une politique décevante de la part des partenaires internationaux : les conférences des donateurs ont été retardées, une aide substantielle nécessaire pour renforcer les forces de sécurité et améliorer les conditions socio-économiques catastrophiques a été retenue. Le régime iranien, lui, a au contraire doublé son aide au Hezbollah, injectant plus d’un milliard de dollars en 2025, circulant via des infrastructures dans d’autres États de la région, notamment les États du Golfe, la Turquie, l’Irak et la Syrie, pour acheminer fonds, personnels et armes au Liban.
Sur le terrain, les dirigeants libanais, sous pression et incertains du soutien, ont tenté de désarmer le Hezbollah dans le sud du pays avant même d’avoir élaboré une stratégie globale de sécurité frontalière. Les opérations ont été compliquées par les forces israéliennes, qui ont continué d’occuper et d’attaquer quotidiennement le sud Liban, violant de manière répétée le cessez-le-feu de 2024 et diverses résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU.
Le Hezbollah, fidèle à ses habitudes, a gagné du temps, ajusté sa stratégie aux réalités géopolitiques, rejeté les efforts de désarmement et contesté l’autorité des représentants libanais en matière de négociation. L’organisation a multiplié les attaques verbales, les menaces et les tentatives de déstabilisation du gouvernement.
Les défis des campagnes régionales
Le sort du Hezbollah ne dépend pas uniquement des dirigeants libanais, ni exclusivement de Téhéran. Même si une chute ou un affaiblissement du régime iranien seraient préjudiciables à l’organisation, cela ne conduirait pas nécessairement à sa disparition ou son désarmement. Confronté à un ennemi existentiel et isolé au Liban, le Hezbollah, qui a mené des guerres, assassiné des leaders, réprimé des manifestations pacifiques et affronté forces de sécurité et factions diverses, continuera à exister et à résister.
Ses dirigeants, auxiliaires et alliés opèrent toujours au Liban comme dans la diaspora globale. L’organisation génère des centaines de millions de dollars hors du territoire libanais, notamment en Europe et en Amérique du Sud, et multiplie des activités lucratives à l’intérieur du pays, notamment via des circuits parallèles d’import-export, de contrebande d’armes, de narcotiques, de biens subventionnés et de matériel à double usage. Ces activités renforcent son poids financier et politique, au détriment de l’État libanais.
Alliant matérialisme et idéologie, le Hezbollah compte sur un large éventail de fidèles, opportunistes, pragmatiques et dépendants. Malgré la perte de centaines de dirigeants et de milliers de combattants depuis 2023, il continue de déployer des forces d’élite dans le conflit en cours avec Israël et conserve la capacité de mobiliser d’autres combattants. Incapable de reconstruire certaines régions, il maintient néanmoins son influence en fournissant salaires, allocations, indemnisations et services, convainquant ses soutiens que leur survie dépend de l’organisation armée.
La voie à suivre
Malgré ces obstacles, les dirigeants américains, libanais et partenaires disposent d’une opportunité unique depuis des années pour contester efficacement la projection de puissance du Hezbollah au Liban et ailleurs. Ils doivent agir à tous les niveaux et dans toutes les sphères où le Hezbollah a développé son emprise depuis des décennies.
Les dirigeants libanais doivent reprendre leur quête de reconstruction de l’État, de résolution des crises aiguës et de gestion des défis structurels. Cela implique de combiner politiques politiques affirmées, négociations créatives et actions de police, tout en élaborant une stratégie de sécurité frontalière, en consolidant le contrôle des points de passage, ports et aéroports, et en réorganisant les institutions de sécurité à travers le pays, y compris dans des zones clés comme le sud Liban, la vallée de la Békaa et le port de Beyrouth.
Ils doivent également réaffirmer leur souveraineté, y compris sur le plan diplomatique, en redéfinissant leurs relations, tant avec l’Iran qu’avec Israël, et en relançant les initiatives régionales, les comités de réponse et les cellules de coordination dans le Levant.
Les dirigeants régionaux ont aussi un rôle à jouer. Les États du Golfe doivent renforcer les mesures restrictives contre les activités du Hezbollah sur leur sol et exercer leur influence pour que d’autres pays, notamment l’Irak et la Turquie, fassent de même. Ils doivent aussi soutenir le Liban une fois la période de stabilité revenue, en aidant notamment à faire face aux crises économiques et sociales, et en appuyant le président et le Premier ministre dans leurs efforts pour affirmer la souveraineté du pays et normaliser ses relations régionales.
Les autorités syriennes devraient quant à elles mieux gérer leurs zones frontalières et réprimer les réseaux qu’elles laissent prospérer, qu’il s’agisse de milices, de voies de contrebande ou d’alliés discrets du Hezbollah.
De leur côté, les États-Unis peuvent agir à tous les niveaux, en pressant notamment Israël d’arrêter les hostilités et de mettre fin à son occupation de certaines zones libanaises. Avec les élections israéliennes à l’approche, Washington peut également inciter le gouvernement israélien à adopter une politique plus constructive, en limitant les campagnes contre-productives. Alors que l’armée israélienne a diminué certains adversaires à l’étranger, elle a aussi contribué à l’instabilité locale et provoqué des destructions importantes tout en affaiblissant la position politique du Liban.
Les États-Unis devraient aussi soutenir le gouvernement libanais dans l’élaboration et la mise en œuvre de sa stratégie frontalière tout en coordonnant l’aide internationale et en formant les personnels de la région. Par ailleurs, lors des discussions en cours avec l’Iran pour mettre fin au conflit, ils devraient chercher à obtenir un engagement stoppant le réarmement du Hezbollah, en conditionnant éventuellement toute aide ou tout assouplissement des sanctions à cet objectif.
Malgré ses failles, la République libanaise reste, plus que le Hezbollah, l’espoir le plus tangible pour son peuple. Les dirigeants doivent œuvrer à concrétiser cet espoir afin que les Libanais, qui l’ont maintenu vivant, puissent enfin vivre dignement et en paix.
