La situation des Kurdes dans la région est marquée par des fluctuations importantes, notamment avec la chute du régime Assad en Syrie en décembre 2024, la décision en 2025 du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) de se dissoudre et d’engager des pourparlers avec le gouvernement turc, ainsi que la guerre menée en 2026 par les États-Unis et Israël contre l’Iran. Ces événements ont profondément impacté la vie des Kurdes au Moyen-Orient et leurs espoirs d’autonomie. Quatre experts analysent les risques et opportunités que ces récents développements régionaux présentent pour les Kurdes en Turquie, en Irak, en Syrie et en Iran.
Gönül Tol
Senior Fellow au Middle East Institute
La guerre en Iran a déstabilisé Ankara, surtout en pleine négociation avec le PKK dans le cadre d’un processus de dissolution du groupe. Les appels initiaux des États-Unis et d’Israël à une révolte des Kurdes iraniens contre Téhéran ont suscité la crainte d’un scénario à la syrienne, où les États-Unis avaient armé des groupes liés au PKK dans la lutte contre l’État islamique. Pourtant, aucun soulèvement kurde n’a eu lieu en Iran et ce conflit a plutôt renforcé la position des gouvernements centraux face à leurs groupes kurdes locaux — un développement favorable à Ankara, qui a développé des relations plus étroites avec Damas et Bagdad souvent au détriment des Kurdes.
Ces évolutions aident la Turquie à faire avancer son processus de désarmement du PKK, tenant compte du caractère interdépendant des politiques kurdes à travers les frontières. Affaiblir les positions des groupes kurdes dans les pays voisins renforce le poids d’Ankara dans ses négociations avec le PKK. Recep Tayyip Erdogan a récemment annoncé une accélération de la dissolution du PKK. Si ce processus reste fragile, le contexte de guerre régionale a rendu cette ouverture envers les Kurdes plus urgente, incitant Erdogan à réduire les vulnérabilités internes, même si le risque persiste que l’instabilité puisse pousser la Turquie vers une approche plus sécuritaire.
Albert B. Wolf
Global Fellow à Habib University, ancien enseignant à l’American University of Kurdistan
Le principal risque pour le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) est la perte de son levier stratégique, tandis que la plus grande opportunité réside dans la consolidation de son rôle de partenaire le plus stable et fiable de Bagdad. Le conflit en Iran a mis en lumière ces deux dynamiques. La réticence de Washington à s’opposer à Bagdad ou à Téhéran pour défendre les intérêts du GRK montre la nature de plus en plus conditionnelle du soutien américain. Ce changement affaiblit la position de négociation d’Erbil face aux demandes croissantes de Bagdad sur l’exportation pétrolière, les transferts budgétaires et les questions constitutionnelles litigieuses, tandis que les Unités de mobilisation populaire soutenues par l’Iran conservent une influence notable.
Parallèlement, la dépendance économique du GRK à l’égard des exportations d’énergie transitant par la Turquie offre une stabilité à court terme, mais limite sa marge de manœuvre dans ses négociations avec Bagdad. Néanmoins, les avantages comparatifs du GRK — stabilité relative, institutions fonctionnelles et coopération sécuritaire avec les États-Unis — restent solides. Si Erbil parvient à convertir ces atouts en accords durables avec Bagdad, elle pourra préserver son autonomie ; sinon, l’érosion progressive de son autogouvernance depuis 2003 pourrait se poursuivre.
Alexander McKeever
Auteur de la newsletter « This Week in Northern Syria »
La Syrie a été globalement épargnée des effets directs de la guerre régionale de cette année, y compris les zones peuplées par les Kurdes. Le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran a souligné les préférences turques, saoudiennes et qataries pour la stabilité régionale — acteurs clés dans la Syrie post-Assad, qui recherchent une transition stable, bien que selon des intérêts divergents.
Concernant les Kurdes de Syrie, ces puissances régionales souhaitent que l’accord d’intégration signé entre Damas et les Forces démocratiques syriennes (FDS) le 29 janvier soit pleinement appliqué. Cette position unifiée des principaux acteurs, le soutien américain au gouvernement syrien et la diminution des capacités iraniennes ont laissé les FDS sans alliés susceptibles de contrer la capitale. Simultanément, la situation régionale chaotique et le risque d’effondrement de l’État iranien ont incité la Turquie à modérer sa posture agressive envers les FDS, offrant ainsi à Damas plus de marge pour concéder des droits et une intégration institutionnelle aux Kurdes, ce qui a permis de préserver, jusqu’à présent, ce fragile accord.
Mohammed A. Salih
Non-Resident Senior Fellow à la Foreign Policy Research Institute
Il est difficile de considérer les Kurdes comme un groupe homogène, tant leur dispersion entre plusieurs États et leurs divisions internes sont importantes. Les risques les plus importants concernent aujourd’hui les Kurdes de Syrie et d’Iran. En Syrie, après quatorze ans d’autonomie, les forces et institutions kurdes voient leur position fragilisée par les pressions conjuguées de Damas et d’Ankara, tandis que le soutien américain apparaît de plus en plus incertain.
En Iran, les suites de la campagne militaire menée par les États-Unis et Israël, ainsi que des rapports évoquant une éventuelle offensive terrestre anti-régime impliquant des groupes d’opposition kurdes, devraient entraîner une intensification de la sécurisation et de la pression sur les Kurdes dans le pays, ainsi que des tentatives renouvelées de Téhéran pour les pousser hors du Kurdistan irakien vers d’autres destinations, probablement occidentales.
Enfin, en Irak, les Kurdes feront face à une Bagdad de plus en plus revendicatrice, même si leurs liens solides avec Washington devraient permettre d’atténuer une partie des pressions.