Le discours du secrétaire à la Défense Pete Hegseth, prononcé à Bruxelles le 18 juin 2026, a été perçu par de nombreux observateurs comme un exemple révélateur de la manière dont l’administration Trump semble abandonner avec colère l’engagement historique des États-Unis envers la sécurité européenne. L’image dominante est celle d’une administration désireuse de transférer le fardeau de la défense européenne aux Européens eux-mêmes, se traduisant par une volonté manifeste de réduire la présence militaire américaine sur le continent, malgré les efforts croissants de l’Europe pour renforcer ses capacités militaires. Hegseth a déclaré : « Nous redoublons d’efforts pour faire de l’OTAN ce qu’elle a toujours dû être, une alliance équilibrée avec l’Europe en tête de sa propre défense », annonçant qu’une « véritable révision » de la posture et des bases américaines en Europe serait engagée afin de « s’assurer que l’OTAN avance rapidement et de manière irréversible vers un leadership européen ».
Pour de nombreux critiques virulents de l’administration Trump, qu’ils qualifient d’isolationniste, ce discours a été un événement déplorable, suscitant de fortes inquiétudes à l’approche du sommet de l’OTAN prévu à Ankara, où ils redoutent que les États-Unis ne fassent de nouveaux pas vers un retrait plus marqué.
L’approche de l’administration Trump est effectivement problématique, mais pas parce qu’elle prône nécessairement un retrait d’Europe. Le véritable problème réside dans le fait que cette administration n’envisage pas sérieusement un désengagement du continent. Certes, elle procède à quelques réductions punitives des engagements américains, mais la politique de Trump repose surtout sur un échange de marchandage : maintenir la présence militaire américaine en Europe en contrepartie d’engagements accrus de dépenses de défense, vantés comme des succès majeurs, bien que leur valeur stratégique soit discutable. Si les tendances passées sont un indicateur, il est probable que la délégation américaine à Ankara évoquera la nécessité de repenser l’alliance et menacera d’importants changements dans la posture militaire, sans pour autant modifier substantiellement le rôle des États-Unis dans la sécurité européenne.
Plutôt que de lancer des exigences aux alliés européens tout en maintenant pratiquement intacte la posture américaine, les États-Unis gagneraient à annoncer poliment un retrait planifié de leurs forces de combat en Europe — non pas en guise de punition liée à des désaccords sur l’Iran ou aux engagements de dépenses, mais parce que cela correspond mieux aux intérêts américains. La sécurité nationale des États-Unis ne requiert pas la présence de plus de 80 000 soldats sur le continent, indépendamment des efforts militaires européens. Le sommet de l’OTAN début juillet constitue une réelle opportunité pour tourner la page sur la stratégie de « marchandage » adoptée jusqu’ici, et pour opérer un changement politique significatif : amorcer un retrait réfléchi qui rendrait les Américains plus sécurisés, en mettant fin au soutien coûteux de la sécurité européenne et en réduisant les risques d’enchevêtrement militaires.
Confrontations et confusion
Le second mandat de Trump a vu une série d’attaques verbales récurrentes contre les alliés européens et la mission de défense américaine sur le vieux continent. Bien avant le discours récent de Hegseth, ce dernier dénonçait déjà le fait que l’Europe transformait les États-Unis d’« oncle Sam » en « oncle pigeon » en ne payant pas leur juste part pour la défense. Parallèlement, le vice-président J.D. Vance critiquait la culture européenne moderne lors de la conférence de sécurité de Munich, tandis que la Stratégie nationale de sécurité mettait en garde contre « l’effacement civilisationnel » de l’Europe. Ces tensions ont culminé avec les menaces de Trump de s’emparer du Groenland, provoquant un durcissement des relations transatlantiques.
Dernièrement, Trump a menacé de quitter l’OTAN à cause du soutien jugé tiède des alliés à la guerre en Iran, évoquant des sanctions possibles contre des pays comme l’Espagne. Lorsque le chancelier allemand a osé affirmer que le leadership iranien avait « humilié » les États-Unis en les devançant lors des négociations, Trump a rapidement répondu en ordonnant le retrait de 5 000 soldats allemands, annonçant que d’autres coupes suivraient.
Par la suite, une série d’événements confus a eu lieu : réduction des forces disponibles pour réagir à une crise en Europe, annulation de la rotation d’un bataillon long-courrier prévu en Allemagne, report d’un détachement de brigade en Pologne, puis un revirement soudain de Trump sur ce dernier point, justifié par son soutien à la nouvelle présidence conservatrice polonaise.
Au total, cela représente une légère réduction des forces américaines en Europe, en particulier sur le plan du potentiel de feu. Mais la direction politique reste floue, même pour les experts du domaine. Un officier de la défense reconnaît : « Nous ne savons pas non plus ce que cela signifie. » La conclusion facile est que le président agit selon une impulsion isolationniste sans véritable réflexion stratégique, dans une logique surtout punitive envers les alliés européens.
Une hégémonie illibérale
Si l’approche de Trump en Europe semble capricieuse, une logique dominante se dessine cependant, qui n’a que peu à voir avec un simple allègement du fardeau américain. Cette logique n’est ni un retrait véritable ni un repli isolationniste, mais plutôt une forme d’« hégémonie illibérale », où l’objectif n’est pas de réduire la domination militaire américaine, mais d’en extorquer davantage de concessions.
Depuis le début de son second mandat, la politique européenne de Trump repose sur une menace explicite : si vous n’en faites pas plus, nous réduirons notre présence. Mais cette menace est aussi une promesse : si les Européens augmentent leurs dépenses de défense et achètent américain, la présence américaine se maintiendra. Même dans son discours agressif, Hegseth assurait que si l’Europe prenait enfin « la responsabilité principale » de sa propre défense, elle pourrait compter sur le soutien militaire et populaire américain.
Cette logique est mêlée à d’autres dynamiques internes. D’un côté, Trump cherche à récompenser les gouvernements qu’il perçoit comme fidèles et à punir ceux qui ne le sont pas, ce qui explique en partie les récentes annonces mais ne garantit pas une politique durable. La révision annoncée de la posture militaire, qui lie le soutien américain non seulement au respect des engagements financiers mais aussi au degré de coopération à la guerre en Iran, montre jusqu’où cette politique punitive pourrait aller.
De l’autre, un courant présent au Pentagone et parmi certains conseillers prône un réel retrait des forces conventionnelles américaines en Europe, encourageant les alliés à prendre leurs responsabilités. Ces partisans du « retrait » n’ont obtenu que des victoires limitées, comme l’annulation d’un déploiement en Roumanie, et peinent à convertir la colère du président en une politique cohérente, comme en témoigne le dossier polonais.
Les Européens ont habilement profité de cette période pour assurer la poursuite de la présence américaine. Lors du sommet de l’OTAN à La Haye en 2025, les membres se sont engagés à consacrer 3,5 % de leur PIB à la défense, plus 1,5 % pour les infrastructures militaires. Ces engagements, assortis d’achats bilatéraux de matériel américain, ont été salués par Trump comme une « victoire monumentale ». Le récent document officiel de stratégie nationale américaine ne prévoit pas de réduction significative des forces en Europe, contredisant largement les attentes initiales.
Certains affirment que ce compromis tacite est désormais brisé, les accès oratoires brutaux du président ayant convaincu les dirigeants européens de l’instabilité des engagements américains. Néanmoins, la plupart des responsables européens misent sur une patience tactique, attendant la fin du mandat Trump dans l’espoir d’un retour à la normale. Par ailleurs, les tensions liées à la guerre d’Iran et à l’attitude présidentielle pourraient s’estomper, réduisant la portée des mesures punitives militaires.
Le piège d’un mauvais marché
Le problème majeur reste que le « marché » conclu avec les alliés n’a jamais été favorable aux États-Unis. Les dépenses européennes en défense, ou même les promesses d’en augmenter le volume, offrent peu de garanties d’allégement des charges américaines.
Il n’est pas assuré que des dirigeants comme le chancelier allemand Friedrich Merz ou le président français Emmanuel Macron respectent réellement les promesses de dépenses, surtout face à une forte opposition politique interne au réarmement et en période préélectorale.
Même un respect nominal des engagements peut s’avérer peu efficace, les États européens recourant à des astuces comptables pour atteindre les objectifs — comme l’Italie qui a envisagé de comptabiliser un pont à 16 milliards de dollars comme dépense d’infrastructure militaire. En outre, les hausses de budget nationales se fragmenteront entre une multitude d’initiatives dispersées, affaiblissant leur impact collectif. Ainsi, au mieux, ces engagements ne profiteront que marginalement à la sécurité américaine.
Changer de cap
Au lieu de poursuivre cette dynamique de marchandage agressif à propos de la posture américaine en Europe, l’administration Trump devrait profiter du prochain sommet pour opérer un virage stratégique : amorcer un retrait réel, programmé et clair.
Jusqu’à présent, l’administration partage l’idée des officiels européens selon laquelle un désengagement est stratégiquement impossible tant que la menace russe est jugée sévère, et que l’Europe ne dispose pas d’une capacité militaire suffisante pour assurer sa propre défense. La conclusion sous-jacente est que ce retrait ne serait envisageable qu’après une montée en puissance substantielle des forces européennes.
Cette hypothèse, qui guide actuellement la politique américaine et européenne, surestime la menace russe au-delà de la guerre en Ukraine. Peu d’éléments suggèrent que la Russie oserait un affrontement nucléaire avec un pays de l’OTAN, et Moscou se montre prudent à ce sujet, malgré les risques conventionnels assumés en Ukraine. Au-delà de la rhétorique de Vladimir Poutine, il n’y a pas de signe concret d’intentions impérialistes renouvelées de la Russie. Les offensives de 2014 et 2022 semblent avant tout viser à empêcher l’intégration de l’Ukraine dans le bloc occidental.
Même en supposant un scénario contraire, où la Russie se préparerait à un conflit direct avec l’OTAN, la guerre en Ukraine a affaibli son potentiel militaire, avec d’importantes pertes en matériel et en effectifs. La plupart des analystes estiment que Moscou mettra cinq à dix ans pour reconstituer ses forces, ce qui suggère qu’un nouveau conflit est peu probable à court terme. Le conflit semble de plus en plus être perçu comme une erreur stratégique qu’elle rechignerait à répéter.
Même dans un tel cas, les lacunes actuelles de l’armée russe, notamment en matière de moral et de logistique, devraient freiner toute offensive majeure.
Moins évident, la guerre russo-ukrainienne a aussi démontré les avantages défensifs des technologies modernes — drones, surveillance accrue, systèmes de défense aérienne portables — qui complexifient les offensives conventionnelles et profitent aux défenses de l’OTAN. Les forces déployées dans les pays baltes, composées notamment d’unités britanniques, françaises et allemandes, ainsi que la construction de la « Baltic Defense Line », renforcent la crédibilité défensive contre une agression russe, qui se heurterait aussi au risque de conflit nucléaire.
Sans nier les divisions politiques européennes et leur dépendance certaine à certains supports américains (transport aérien, ravitaillement en vol, renseignement, commandement), l’argument selon lequel la présence américaine est indispensable pour garantir la sécurité du continent est inversé : la seule façon d’inciter sérieusement les Européens à renforcer leurs capacités, c’est une réelle réduction américaine. L’expérience prouve d’ailleurs que même la guerre la plus meurtrière en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale n’a pas suffi à déclencher un effort européen massif en matière de réarmement, et que ce n’est que sous la menace répétée du retrait américain que les discussions publiques sur la défense continentale ont réellement émergé.
Un dernier argument couramment avancé concerne les menaces dites de « zone grise » : cyberattaques, sabotages industriels, incursions de drones ou tentatives de prise de contrôle rapide d’une partie des États baltes, visant à démontrer l’inefficacité de la clause de défense collective de l’OTAN. Sur ce point, le constat est que ces actions sont plutôt le résultat du succès de la dissuasion classique, elles étant employées lorsque les moyens conventionnels restent dissuasifs. Leur fréquence ne dépend ni du nombre de troupes américaines ni de leur réduction.
Quant à une possible tentative russe de prise de territoire dans les États baltes, l’absence de perspectives avantageuses, le risque d’escalade nucléaire et les difficultés éprouvées en Ukraine rendent cette éventualité peu probable. Ces États ont déjà constitué un obstacle suffisant pour dissuader depuis deux décennies après leur adhésion à l’OTAN. Bien qu’une présence américaine réduite rende la tentation plus grande pour Moscou, il s’agit d’une augmentation marginale du risque qui peut être compensée par les bénéfices d’un retrait américain.
Une voie meilleure
Au lieu de conditionner les retraits à une hausse préalable des efforts européens – une approche de négociation agressive –, l’administration US devrait adopter une politique de retrait courtois et ferme, annonçant clairement la perspective d’un retrait complet des forces conventionnelles, selon un calendrier précis permettant aux Européens de s’adapter à leur rythme.
L’essentiel à ce stade est moins dans la granularité du plan que dans son annonce et la volonté politique clairement exprimée qu’il s’appliquera indépendamment des fluctuations de dépenses européennes, des choix politiques internes, ou des relations avec l’administration en place. Il faut aussi clarifier qu’un retour américain massif ne serait envisagé qu’en cas de changements géopolitiques majeurs — une escalade russe importante couplée à une perte sévère de capacités européennes.
Ce retrait serait progressif et réfléchi, étalé sur plusieurs années, pour offrir à l’Europe un horizon suffisant pour ajuster ses politiques et capacités. Le plan proposé dépasse d’ailleurs le mandat Trump, dans l’espoir qu’il soit perpétué par les administrations suivantes, même si certains effets négatifs ponctuels doivent être anticipés.
Concrètement, la plupart des forces conventionnelles américaines (dont celles prévues au retrait en Allemagne, comme le 2nd régiment de cavalerie, et l’annulation confirmée en Pologne) seraient retirées d’ici environ deux ans et demi. Il ne resterait qu’une brigade de combat (la 173e brigade aéroportée), qui devrait également être retirée dans la même période. Côté aérien, trois des sept escadrons de chasse américains déployés en Europe (en Allemagne, au Royaume-Uni et en Italie) seraient retirés dans un premier temps, les quatre restants progressivement d’ici 2030 et 2032. La marine retirerait également les destroyers déployés en Espagne, actuellement axés sur la défense antimissile balistique.
Les bombes nucléaires américaines B-61 et leurs unités de soutien seraient rapatriées d’ici 2028. Ces armes sont perçues par les Européens comme un signe concret de l’engagement américain, mais la réduction des forces de combat amènerait à douter de la crédibilité de cette posture. Cela pourrait pousser les Européens à envisager une « européanisation » de la dissuasion nucléaire, reposant sur les arsenaux français et britanniques, voire sur un éventuel armement allemand, ou à s’appuyer davantage sur la dissuasion conventionnelle. Chacune de ces issues serait acceptable du point de vue américain.
Les forces restantes seraient concentrées sur la logistique, la mobilité aérienne, la défense antimissile, les opérations spéciales et le commandement, des capacités-clé facilitant les opérations européennes. Ce plan prévoit de conserver ces éléments jusqu’en 2032-2036, période où seraient aussi retirées des bases d’accès et la présence navale, comme le quartier général de la VIe flotte à Naples, pour conserver un potentiel de déploiement rapide en dernière phase.
Les craintes quant à la sécurité européenne le temps de cette transition sont largement exagérées. Comme expliqué, la menace russe demeure limitée, et même dans le pire des cas, la Russie ne retrouvera ses forces qu’au bout de plusieurs années, laissant un délai suffisant pour que l’Europe se prépare à une autonomie stratégique véritable en matière de défense.
Finalement, ce retrait bénéficierait aux États-Unis dans tous les cas : soit il inciterait une Europe unie à assumer sa défense de manière significative, soit il démontrerait que la présence américaine n’était pour sa sécurité qu’une charge inutile.
Benjamin H. Friedman est directeur des politiques chez Defense Priorities.
Moritz S. Graefrath est professeur assistant à l’Université de l’Oklahoma et chercheur non résident chez Defense Priorities.
Crédit image : Spc. Josephine Malloy via DVIDS