Il y a quelques mois, j’ai assisté à un panel consacré à un wargame simulant une mobilisation industrielle rapide en cas de conflit armé. Organisé par une université de premier plan, avec des équipes composées d’anciens hauts responsables de la défense, ce jeu explorait la collaboration entre gouvernement et industrie en l’absence de coordination préalable avant la survenue d’une crise. Lors du débat, les chefs de la défense ont admis qu’ils interagissaient rarement avec l’industrie dans la réalité pour planifier une situation d’urgence nationale. Ce déficit déclaré de planification public-privé pour un conflit à grande échelle correspond à mon expérience en tant que planificateur défense et développeur de wargames : en dehors des déclarations rhétoriques lors de salons annuels ou des efforts d’organisations consultatives formelles et informelles, il n’existe aucun effort continu visant à aligner le Pentagone et l’industrie sur la question de la mobilisation en cas d’urgence nationale.
Le wargaming peut être utilisé par le Département de la Défense pour appuyer des réformes des politiques d’acquisition basées sur des preuves, focalisées sur la mobilisation des capacités et de la puissance de la base industrielle en situation de crise. Pourtant, résoudre ce déficit de coordination nécessite un effort concerté pour relier la politique, la législation et les budgets aux résultats opérationnels.
Un article récent plaidait pour que le Département de la Défense et le Congrès conduisent des wargames dédiés à la réforme des acquisitions. L’auteur proposait une série de jeux stratégiques permettant de quantifier et de prédire comment certaines décisions en matière d’acquisition pourraient influencer l’efficacité militaire selon divers critères. L’article recommandait une législation instituant un partenariat entre un think tank privé et un centre fédéral de recherche et développement pour fusionner leurs expertises analytiques et piloter ces wargames.
Si cette proposition trace une bonne direction institutionnelle pour l’usage des wargames en politique d’acquisition, la solution proposée reste trop limitée. Confier ce travail crucial à un seul think tank privé et à un centre fédéral pour une série de wargames conjointe isolée serait une erreur. Un jeu stratégique ainsi mené permettrait aux hauts responsables de hiérarchiser les priorités, mais un effort monolithique de deux entités analytiques risque de négliger des détails clés qui émergent uniquement à travers un effort réparti entre les armées, les agences et les départements. Des choix d’investissements équilibrés naissent quand chaque service capture les détails sous sa responsabilité et est soumis à un jeu commun évaluant les capacités complémentaires et les arbitrages entre forces.
Mon équipe a collaboré l’an dernier avec un partenaire recherche pour réaliser deux wargames prototypes innovants, combinés à des outils de modélisation et simulation assistés par IA, afin d’évaluer les défis liés à la base industrielle et aux chaînes d’approvisionnement d’une armée spécifique. Un jeu portait sur la planification de la réponse aux acquisitions en cas de conflit armé, l’autre sur la logistique opérationnelle pour soutenir une région critique. Ces jeux, conduits pour deux commandements distincts (un commandement d’acquisition et un autre responsable de la base industrielle organique et de la logistique opérationnelle), ont montré que chaque organisation porte des responsabilités essentielles liées à la capacité du service à soutenir un conflit prolongé et à appuyer la force interarmées — ce qui n’avait jamais été mis en lumière auparavant. Des jeux institutionnels plus vastes auraient probablement occulté ces constats, en raison d’une analyse plus abstraite.
Les armées et départements devraient conduire des wargames selon un cadre annuel structuré, appliquer une méthodologie analytique standardisée, examiner les problématiques opérationnelles identifiées, puis intégrer ces résultats dans une série de jeux institutionnels à plus grande échelle. Une démarche ascendante de wargaming pour aligner les réformes d’acquisition sur les besoins opérationnels produira la diversité de données nécessaires à une série de jeux stratégiques servant d’outil de référence pour le Département de la Défense et le Congrès. Sans ces fondations, les services auront peu d’éléments défendables à offrir lors d’un wargame au niveau DoD.
En tant que directeur d’une division de wargaming dans une petite entreprise, j’ai un intérêt commercial dans ce domaine. Cet article ne promeut aucune plateforme ou fournisseur en particulier, mais reflète des enseignements issus de mon expérience, civil et militaire, ainsi que de collaborations avec d’autres concepteurs de wargames et analystes.
Plus de wargames pour améliorer les résultats des acquisitions
Le débat public ou au Congrès sur les wargames se limite souvent aux jeux axés sur le combat, suffisamment détaillés pour simuler dépenses et pertes. Les jeux centrés sur le feu et la manœuvre soulignent les choix opérationnels et génèrent des données cruciales pour orienter la demande auprès de la base industrielle et des systèmes d’approvisionnement. Ils fournissent cependant des conclusions souvent familières et limitées : il faut acheter plus, stocker plus, sécuriser plus.
Or, toutes les réformes stratégiques et opérationnelles des acquisitions ne s’appuient pas exclusivement sur des scénarios de conflit armé. Elles intègrent aussi les opérations normales, la formation, la gestion du cycle de vie, les stocks de guerre et les effets de la mobilisation nationale dans un système interdépendant d’acquisition, d’infrastructure et de maintien en condition opérationnelle.
L’expérience de mon équipe dans la conception du Operational Logistics Wargame du Marine Corps Logistics Command illustre ce point. En septembre 2025, ce jeu s’est déroulé en trois phases : préparation du théâtre d’opérations, transition vers la crise, et soutien à un conflit prolongé. Nous avons constaté que les facteurs les plus déterminants pour le maintien du conflit apparaissaient dès la première phase, consacrée à la préparation du théâtre avec des stocks prépositionnés, la capacité de maintenance des dépôts, la création d’un cadre régional de soutien et le positionnement du matériel de réserve de guerre dans des lieux clés. Par exemple, le matériel de réserve de guerre du service était mal aligné sur les besoins du conflit et nécessitait des investissements importants pour être corrigé. Cette gestion des stocks, supervisée par le Bureau du Secrétaire à la Défense, a des conséquences directes sur les recommandations d’acquisition.
Ce jeu du Marine Corps a aussi rappelé les antécédents de rapports imparfaits sur les programmes de prépositionnement et le manque de visibilité partagée des questions de matériel de réserve au sein du Département de la Défense. Cela souligne l’importance que les analyses au niveau des services mettent ces questions en contexte opérationnel avant de les intégrer dans des jeux conjoints.
Les jeux portant sur les acquisitions et les chaînes d’approvisionnement devraient suivre trois axes complémentaires pour alimenter un jeu stratégique global. Un premier ensemble doit examiner le soutien de la force : ce qu’un scénario de campagne, de réponse à crise ou de mobilisation nécessiterait en carburant, munitions, pièces de rechange, transport, main-d’œuvre et infrastructures. Un deuxième ensemble porte sur le soutien des systèmes : la capacité à produire, réparer et régénérer des capacités spécifiques tout au long du continuum de compétition et de conflit. Un troisième ensemble analyse les chaînes d’approvisionnement : localisation des matériaux critiques, composants et capacités de traitement, et leur vulnérabilité sous pression. Chaque volet s’appuie sur le précédent et améliore la qualité et la granularité des jeux analytiques conjoints.
Approfondir l’analyse grâce à la modélisation et à la simulation
La modélisation et la simulation appuient l’analyse quantitative et capturent les interactions systémiques nécessaires pour adopter des réformes d’acquisition appropriées. Les résultats issus des wargames, utilisés pour modéliser les capacités de la base industrielle, peuvent ensuite être cartographiés afin d’orienter le calendrier législatif ou de préciser les activités d’acquisition à déclencher en situation de crise ou de conflit.
L’été dernier, nous avons animé un wargame pour un commandement d’acquisition, utilisant un scénario de conflit armé conventionnel majeur. Le jeu s’est appuyé sur une plateforme innovante de wargaming à performances physiques. Les données tirées des engagements ont été intégrées dans un outil prototype de modélisation et simulation utilisant des intelligences artificielles, notamment des modèles de langage de grande taille acquis sur le marché gouvernemental. Cet outil évaluait la capacité à soutenir un conflit prolongé et utilisait un agent IA pour anticiper les réactions probables de l’adversaire aux actions du joueur. Afin de limiter les réponses erronées, le modèle avait été formé pour ne fournir que des conclusions fondées sur les données disponibles ou pour identifier les informations manquantes nécessaires.
Au-delà des besoins en munitions, la découverte la plus intéressante fut l’identification d’une demande plus élevée que prévu en capteurs et systèmes associés. Le modèle a estimé que ces équipements risquaient d’être perdus, du fait du combat comme de facteurs non-combattants, avant la réalisation des objectifs de campagne. Du point de vue des acquisitions, cela pourrait bouleverser les priorités de production, en particulier pour un système unique à un service et critique dans une campagne interarmées. Ce type de données issues du terrain, solides et défendables, améliorerait grandement les résultats d’un jeu conjoint.
Des solutions provenant de multiples sources
Bien qu’une série étendue de jeux au niveau des services enrichisse la précision des options de politique d’acquisition et de budgétisation, cette démarche rencontre des défis. La dispersion des jeux au sein de nombreuses organisations risque de fragmenter la compréhension des problèmes, d’utiliser des méthodes analytiques inconsistantes et de produire des résultats difficilement comparables. Un cadre analytique annuel réunissant les jeux des services et les analyses conjointes nécessite une gouvernance, une gestion des données et une normalisation pour garantir une exploitation adéquate des informations.
Un tel effort n’a jamais été tenté auparavant, et il est délicat d’anticiper s’il débouchera sur une incohérence ou sur des conclusions opérationnelles pertinentes. À l’inverse, l’historique montre que les grands jeux institutionnels souffrent souvent de pathologies qui diminuent leur valeur et produisent des résultats simplifiés.
La gouvernance de ce système doit reposer sur les agences ayant le plus grand intérêt aux résultats, l’autorité pour collaborer avec l’industrie et le mandat de synchroniser acquisition et chaîne d’approvisionnement pour la politique de guerre. Selon ces critères, les sous-secrétaires à la Défense pour l’Acquisition et le Maintien en Condition, ainsi que pour la Recherche et l’Ingénierie, associés au secrétaire adjoint pour la politiques de la base industrielle, devraient piloter la conduite annuelle des wargames d’acquisition. Ces entités disposent de la structure nécessaire pour élaborer un agenda annuel de wargaming et d’analyse, définir les termes de référence et gérer le processus. Leur expertise permet d’harmoniser ces efforts avec les activités budgétaires et analytiques menées par le Bureau d’évaluation des coûts et programmes et le Bureau de l’évaluation nette, tout en coordonnant efficacement avec le Congrès.
Les données issues de l’ensemble de l’entreprise acquisition et maintien sont indispensables. Or, les informations disponibles entre industrie et gouvernement sont dispersées sur de multiples plateformes et bases de données. Le directeur informatique du Département de la Défense, ainsi que le Bureau des données et de l’intelligence artificielle, peuvent coordonner avec les services et agences pour établir une structure de données commune et une gouvernance adaptée, afin de cartographier et évaluer l’état des fournisseurs et de l’architecture des chaînes d’approvisionnement, tant pour les logiciels que les matériels. Cela englobe également les renseignements adverses nécessaires pour que les recommandations du wargaming soient informées par la menace.
Le DoD doit adopter une approche standardisée du wargaming d’acquisition, permettant analyses comparatives et intégration des données. Le bureau du secrétaire à la Défense chargé de la politique peut coordonner avec l’Office de la politique industrielle pour élaborer des scénarios communs. Les conceptions de wargames doivent être accessibles à d’autres organisations afin d’aligner leurs modèles et garantir le respect des priorités de défense. Un organe tel que le Conseil de supervision des exigences conjointes pourrait faciliter cette demande. La formation au wargaming pour le personnel acquisition contribuera aussi à standardiser et professionnaliser cette pratique qui fait aujourd’hui défaut.
Pour mener à bien le volume de jeux demandé, il faudra accroître le nombre de fournisseurs et d’analystes de wargaming au service du Département de la Défense. Des fonds incitatifs dédiés au wargaming pourraient être mobilisés pour identifier et documenter les prestataires capables dans une base accessible aux donneurs d’ordre.
Conclusion
Dans mon expérience professionnelle, les dirigeants ont besoin d’une vue d’ensemble de l’augmentation des risques industriels, des faiblesses dans les réponses acquisition et des analyses supplémentaires nécessaires pour relier efficacement plans d’acquisition et de maintien aux exigences opérationnelles. Un processus annuel complet de wargaming et d’analyse peut fournir cette vision s’il s’inscrit dans un cadre standardisé, avec une gouvernance claire, un processus structuré et des données accessibles. Il doit être piloté par l’entreprise acquisition et maintien, inclure partenaires industriels et acteurs législatifs. Les résultats doivent démontrer clairement comment les options d’acquisition soutiennent et optimisent l’efficacité opérationnelle.
Le moment est venu de réécouter l’appel, lancé en 2015 par l’ancien secrétaire adjoint à la Défense Robert Work et le vice-président des chefs d’état-major interarmées Paul Selva, pour un renforcement du wargaming analytique. Cette démarche, aujourd’hui renforcée, vise à bâtir une entreprise de wargaming capable de synchroniser analyses des services et interarmées pour hiérarchiser les ressources et les investissements. Les organisations d’acquisition et maintien déploient déjà le type de wargames nécessaires aux dirigeants pour collaborer efficacement avec le Congrès et l’industrie. En fédérant ces efforts disparates dans une approche globale, le Département de la Défense, le Congrès et l’industrie pourront mieux gérer les risques de mobilisation nationale avant la crise.