Les menaces iraniennes sur la navigation dans le détroit d’Hormuz — en réaction aux frappes américaines et israéliennes contre l’Iran débutées le 28 février — ont conduit à une fermeture effective du détroit, provoquant des répercussions économiques majeures à l’échelle mondiale. Dans le cadre des négociations entre Téhéran et Washington, l’Iran a assoupli ces restrictions, et le trafic maritime a repris ces derniers jours, mais reste largement en deçà des niveaux d’avant crise.
Quel que soit le dénouement des discussions, l’Iran a démontré sa capacité à bloquer le passage dans ce détroit stratégique, et cela pourrait se reproduire. Cette réalité incite plusieurs pays à chercher à réduire leur dépendance au détroit d’Hormuz. Nous avons sollicité cinq experts pour analyser comment ces pays-clés s’adaptent et quelles mesures ils devraient envisager pour l’avenir.
Kristian Coates Ulrichsen
Chercheur spécialiste du Moyen-Orient au Baker Institute et codirecteur du Middle East Energy Roundtable
Face au blocage du détroit d’Hormuz et au risque qu’il se reproduise, les pays du Golfe ont accéléré le développement d’alternatives visant à réduire, voire éliminer leur dépendance au détroit. Un second pipeline reliant les champs offshore d’Abu Dhabi à Fujairah est prévu pour une mise en service en 2027. En Arabie saoudite, les investissements se concentrent sur la création de nouvelles infrastructures routières et ferroviaires transversales, ainsi que sur la reconversion de Neom — une ville projetée sur la côte de la mer Rouge — en un centre industriel et port en eaux profondes. Certains États du Golfe développent aussi des capacités de stockage pétrolier en dehors de la région, tandis que QatarEnergy et la compagnie pétrolière nationale d’Abu Dhabi investissent dans des partenariats en amont et en transport à l’étranger. Jusqu’ici, ces réponses sont principalement nationales ; la prochaine étape pourrait être un approfondissement de l’intégration sécuritaire, défensive et économique au niveau du Conseil de coopération du Golfe, bien que cela nécessite une volonté politique jusqu’à présent insuffisante.
Victoria Taylor
Directrice de l’Initiative Irak au sein du programme Moyen-Orient de l’Atlantic Council
La guerre en Iran a mis en lumière les vulnérabilités économiques majeures de l’Irak : sa forte dépendance au détroit d’Hormuz pour exporter son pétrole et sa quasi-totalité dépendance aux revenus pétroliers pour financer le gouvernement. Si l’amélioration des infrastructures de pipeline et des capacités de stockage est une nécessité ancienne, l’Irak doit surtout opérer un changement structurel pour renforcer sa résilience, notamment en développant son secteur privé. Les exportations pétrolières financent plus de 90 % des dépenses publiques, rendant le pays vulnérable non seulement à une fermeture du détroit, mais aussi aux fluctuations du prix du pétrole. Environ 40 % des Irakiens dépendent encore d’un emploi public, selon les estimations du gouvernement. Le nouveau Premier ministre Ali al Zaidi devrait faire de la croissance privée une priorité, en facilitant l’investissement, en réduisant la bureaucratie, en poursuivant la réforme bancaire, en attirant des capitaux occidentaux et du Golfe, et en soutenant les entrepreneurs locaux.
Akhil Ramesh
Directeur de la recherche et du développement au Pacific Forum
L’Inde reste particulièrement exposée aux perturbations dans le détroit d’Hormuz. Ses réserves stratégiques de pétrole couvrent seulement 9 à 10 jours de consommation, et sa transition vers des énergies décarbonées avance plus lentement que celle de pays comme la Chine. Pour réduire cette vulnérabilité, l’Inde devrait suivre une stratégie en trois volets. D’abord, augmenter ses réserves stratégiques de brut et diversifier les modalités de stockage, en s’appuyant notamment sur les récents accords énergétiques avec les Émirats arabes unis. Ensuite, accélérer le recours aux énergies renouvelables, notamment dans les foyers et petites entreprises, afin de diminuer la demande en énergies fossiles. Enfin, investir dans des corridors énergétiques alternatifs contournant le détroit d’Hormuz, tels que le projet de corridor énergétique entre Oman et l’Inde, ainsi que d’autres infrastructures maritimes ou pipelines qui réduiraient les risques de rupture d’approvisionnement et renforceraient la sécurité énergétique à long terme.
Joseph Majkut
Directeur du programme Sécurité énergétique et changement climatique au Center for Strategic and International Studies
Les économies émergentes du Sud et du Sud-Est asiatique dépendent fortement du Moyen-Orient pour leurs carburants de cuisson, leur pétrole et produits dérivés, ainsi que, pour l’Asie du Sud, leur gaz naturel. La fermeture du détroit d’Hormuz a bouleversé la vie quotidienne et mis à rude épreuve les budgets étatiques, qui ont dû rationner les approvisionnements pour éviter les pénuries et subventionner les prix pour protéger les consommateurs. À l’avenir, ces États devront diversifier non seulement leur provenance énergétique mais aussi leurs modes de croissance. Par exemple, l’électrification fondée sur les renouvelables et le charbon domestique réduira la dépendance aux carburants fossiles, tout en créant une nouvelle exposition aux produits manufacturés chinois. Pour se prémunir, les gouvernements devront renforcer leurs réseaux électriques et élargir leurs sources d’importation de gaz naturel liquéfié et autres. Ils pourront s’appuyer sur les États-Unis, où l’administration Trump est un partenaire enthousiaste dans ce domaine.
Yun Sun
Chercheuse senior et directrice du programme Chine au Stimson Center
La crise pétrolière liée au détroit d’Hormuz cette année a pleinement démontré l’efficacité de la stratégie chinoise en matière de résilience énergétique, ouvrant la voie à une demande accrue des technologies chinoises renouvelables. Au Moyen-Orient, la Chine va probablement réévaluer la sécurité et la vulnérabilité de ses investissements matériels dans les pays du Golfe, y compris les infrastructures, compte tenu des risques significatifs révélés par la guerre en Iran. Pékin cherchera aussi à renforcer ses liens d’investissement, commerciaux et sécuritaires avec l’Iran, en guise d’assurance.
La Chine poussera pour accélérer un changement d’architecture régionale sécuritaire au Moyen-Orient, afin de réduire la dépendance traditionnelle vis-à-vis des États-Unis comme unique garant de la sécurité. Pour Pékin, cette évolution est la clé de la réduction des risques. En cas de succès et si la Chine s’affirme comme un médiateur crédible, elle étendra avec confiance ses relations économiques et sécuritaires à l’ensemble de la région, auprès de l’Iran comme des États arabes du Golfe.