Les États-Unis envisagent de poursuivre la vente de plusieurs dizaines de moteurs à réaction à la Turquie pour une valeur de plusieurs centaines de millions de dollars, malgré les réserves exprimées par certains membres du Congrès américain. Ce geste, selon des sources proches du dossier, intervient avant le sommet de l’OTAN qui se tiendra à Ankara le mois prochain, marquant une décision importante dans les relations bilatérales entre Washington et Ankara.
Ces moteurs, fabriqués par General Electric, équiperont le KAAN, le premier avion de combat conçu et produit en Turquie. Lancé en 2016, ce projet s’inscrit dans la volonté d’Ankara, membre de l’OTAN, d’accroître son autonomie stratégique en matière de défense. Le contrat porterait sur une somme dépassant les 700 millions de dollars, selon une source.
Les relations entre la Turquie et les États-Unis ont globalement été cordiales sous la présidence de Donald Trump, qui a fréquemment salué le président turc Recep Tayyip Erdogan. Toutefois, elles ont été mises à rude épreuve par plusieurs différends, notamment la décision américaine d’exclure la Turquie du programme F-35 – un avion furtif de cinquième génération – et l’imposition de sanctions après que la Turquie a acquis des systèmes de défense antiaérienne russes S-400, jugés par Washington comme une menace pour la sécurité.
Interrogé mercredi à propos des moteurs à réaction, du programme F-35 et des préparatifs du sommet turc de l’OTAN, Donald Trump a déclaré : « Je vais probablement faire quelque chose qui leur fera très plaisir ».
Si la vente des moteurs devrait être accueillie favorablement à Ankara, les experts estiment qu’elle reste loin d’atteindre l’objectif politique plus large de la Turquie visant à réintégrer pleinement le programme F-35.
« Acquérir ces moteurs est certainement important pour la Turquie, mais c’est aussi la solution la plus simple pour une administration américaine qui a promis beaucoup plus à Ankara, notamment un retour dans le programme F-35 », explique Gonul Tol, directrice du programme turc à l’Institut du Moyen-Orient basé à Washington. « C’est là que réside la véritable épreuve pour savoir si Washington et Ankara peuvent ouvrir un nouveau chapitre dans leurs relations bilatérales », ajoute-t-elle.
La législation américaine interdit à la Turquie d’opérer ou de posséder le système S-400 si elle souhaite réintégrer le programme F-35. Néanmoins, Tom Barrack, ambassadeur des États-Unis en Turquie, a affirmé en décembre que la bonne entente entre Trump et Erdogan avait permis d’engager « les discussions les plus productives sur ce sujet depuis près d’une décennie ».
La Turquie accueillera donc les dirigeants de l’OTAN dans un contexte de tensions au sein de l’alliance, liées au partage des responsabilités, au budget de défense, ainsi qu’aux critiques américaines concernant le rôle des alliés dans le maintien de la sécurité du détroit d’Ormuz durant le conflit opposant Washington à Téhéran.
Des objections persistantes
Le choix de la Turquie en 2019 d’acheter des systèmes russes S-400 a freiné le soutien du Congrès américain à ce partenaire de longue date, bien que les législateurs aient finalement approuvé la vente de chasseurs F-16 en 2024.
Ce ressentiment demeure. Gregory Meeks, représentant démocrate du Comité des affaires étrangères de la Chambre des représentants, a exprimé ses objections lors d’une revue informelle et n’a pas donné son feu vert au contrat, selon plusieurs sources, y compris un responsable américain.
Dans une déclaration publiée mercredi, Meeks a critiqué ce qu’il a qualifié de manque d’effort « de bonne foi » de la part de l’administration pour l’informer correctement sur les implications de cette vente pour les relations bilatérales, particulièrement concernant la possession des systèmes S-400 par la Turquie.
« Ces équipements ne seront livrés que dans plusieurs années, et l’administration a ignoré à plusieurs reprises les demandes insistantes d’informations et de clarifications sur des aspects essentiels de la politique américaine », a-t-il souligné.
Malgré ces objections, la décision de poursuivre cette vente devrait être finalisée dans les prochains jours, suivie d’une notification officielle du Département d’État au Congrès, selon les sources. Le processus d’examen par le Congrès permet aux législateurs de donner leur avis sur les ventes majeures d’armement, mais leurs objections ne sont pas contraignantes si l’exécutif américain souhaite aller de l’avant.
L’administration Trump a par ailleurs déjà contourné, voire menacé de contourner, certaines restrictions imposées par le Congrès sur des ventes d’armes antérieures.
« Par principe, nous ne communiquons pas sur les transferts d’armes en cours. Toute correspondance officielle avec le Congrès est réalisée par les voies appropriées », a déclaré un responsable du Département d’État.
Lors d’une conférence aux côtés de Donald Trump, le secrétaire adjoint à la Défense a indiqué qu’une réévaluation était en cours afin de vérifier si la Turquie répondait aux exigences légales américaines pour recevoir les chasseurs F-35.
Face aux relations souvent ambiguës avec l’Occident et plusieurs embargos sur les armements, la Turquie a développé son propre avion furtif, le KAAN. Toutefois, les autorités admettent qu’il faudra plusieurs années avant que ce dernier ne remplace les F-16 d’origine américaine, qui constituent encore l’épine dorsale de la force aérienne turque.
La décision américaine de poursuivre la vente survient presque un an après que Hakan Fidan, ministre turc des Affaires étrangères, ait publiquement déploré ce qu’il avait qualifié de retard dans le processus.